Au coin du feu avec Térence Nahimana – IWACU


Dans le Burundi traditionnel, le soir, au coin du feu, la famille réunie discutait librement. Tout le monde avait droit à la parole et chacun laissait parler son cœur. C’était l’heure des grandes et des petites histoires. Des vérités subtiles ou crues. L’occasion pour les anciens d’enseigner, l’air de rien, la sagesse ancestrale. Mais au coin du feu, les jeunes s’interrogeaient, contestaient, car tout le monde avait droit à la parole. Désormais, toutes les semaines, Iwacu renoue avec la tradition et transmettra, sans filtre, la parole longue ou lapidaire reçue au coin du feu. Cette semaine, au coin du feu, Térence Nahimana.

Votre qualité principale ?

La générosité.

Votre défaut principal ?

La naïveté. Il paraît qu’on a les défauts de ses qualités.

La qualité que vous préférez chez les autres ?

La sincérité.

Le défaut que vous ne supportez pas chez les autres ?

L’hypocrisie.

La femme que vous admirez le plus ?

Ma mère. Des fois, nous étions comme frère et sœur ; d’autres, comme cousin et cousine  (abavyara). Une anecdote : comme l’aîné de la famille, j’avais l’habitude d’organiser une petite fête au début de chaque année. Y étaient conviés les seuls frères et sœurs mariés, ainsi que nos beaux-frères ou belles-sœurs. Sans leurs enfants.  Nous en profitions pour faire l’état des lieux de nos relations, y compris des problèmes au sein des différents couples.  Bien entendu, nos échanges devaient rester entre nous, et il était interdit de les évoquer avant l’année suivante. Mon père étant décédé et moi divorcé, ma mère et moi étions les seuls à ne pas être accompagnés. Un jour je lui ai dit : « Maman, tu es formidable, si je t’avais connue avant que mon père ne te rencontre, c’est toi que j’aurais épousée ». Elle répondit spontanément : « Mais c’est toi mon mari maintenant ! ». Nous nous sommes mis à rire, tout émus.

L’homme que vous admirez le plus ?

Jésus.

Qui aimeriez-vous être ?

Moi.

Votre plus beau souvenir ?

J’ai tant et tant de merveilleux souvenirs. Les plus saisissants sont intimes.  Je les garderai donc au fond de mon jardin secret. J’aimerais néanmoins évoquer un vif souvenir du domaine public dont je suis très fier :la création de la Radio Umwizero.  Première radio indépendante du Burundi, créée en pleine guerre civile fin 1995, elle a commencé ses émissions au premier trimestre de 1996. En tant que président et membre fondateur, j’ai présidé à son inauguration officielle en présence du premier Ministre Antoine Nduwayo. J’entends encore résonner l’Alléluia de Haendel merveilleusement exécuté par la Chorale de cathédrale Regina Mundi sous la baguette de Mr Kinwanguzi. Je revois encore l’émotion et le sourire radieux de Mr Hubert Vieille, le très sympathique et professionnel Directeur Français de la radio, la joie lumineuse des jeunes journalistes, dont le plus expérimenté n’est autre que toi-même Antoine Kaburahe, avec Mlle Jacqueline Segahungu dans le rôle d’une sorte d’égérie.  Créée en partenariat avec l’Association pour l’Action Humanitaire du bouillant Bernard Kouchner, elle avait l’ambition d’entretenir l’espoir pour la paix et la réconciliation, notamment auprès de la jeunesse.  Ce fut un moment fondateur de la presse burundaise.

 Votre plus triste souvenir ?

Le décès de ma mère.

Quel serait votre plus grand malheur ?

Gucibwa umukenke ou Guharigwa ivomo. Comment dire cela en français ? Etre mis aux bans de la communauté.

Le plus haut fait de l’histoire burundaise ?

J’hésite entre deux résistances : celle aux esclavagistes ou celle à l’envahisseur allemand, mais c’est le même acte héroïque. L’un par la fierté du peuple burundais, l’autre par sa bravoure.

La plus belle date de l’histoire burundaise ?

Le premier juillet 1962 est sans doute une très belle date. La plus belle est sans conteste AUJOURD’HUI, où nous allons écrire une page triplement merveilleuse, avec les termes de paix, de prospérité et de réconciliation. Nous le devons aux générations futures.

La plus terrible ?

J’hésite encore entre le 29 avril 1972 et le 21 octobre 1993. Si celle-là peut expliquer celle-ci, l’une et l’autre constituent les deux faces d’une médaille taillée dans la même tragédie.

Le métier que vous auriez aimé faire ?

Troubadour.

Votre passe-temps préféré ?

Chaque moment est unique : lecture, musique, promenade dans la nature, siroter une bonne bière ou un bon vin, le moment présent où je réponds à vos questions, etc.

Votre lieu préféré au Burundi ?

Kibogoye, ma colline natale, en province Muramvya, au lieu-dit « Ku Gaharawe ».

Le pays où vous aimeriez vivre ?

Le Burundi. Mais notre sagesse dit : « Aho umugabo araye ni ho iwe (umugore aussi, je présume !). N’importe quel pays me conviendrait donc, où je serais proche des gens que j’aime et libre et capable d’aller et venir où et quand je veux.

Le voyage que vous aimeriez faire ?

J’adorerais un voyage interstellaire. Ces espaces infinis me fascinent, pour paraphraser Blaise Pascal.

Votre rêve de bonheur ?

Continuer à rêver… encore et encore.

Votre plat préféré ?

Franchement, je ne sais pas. J’adore tout ce qui est bon.

Votre chanson préférée ?

Je suis très éclectique, mais je dirais l’inanga « Maconco ».

Quelle radio écoutez-vous ?

Je zappe allègrement.

Avez-vous une devise ?

Aujourd’hui est le plus beau jour de ma vie.

Votre souvenir du 1er juin 1993 ?

Une joie mitigée. L’image de militaires faisant le salut de l’Uprona du haut de leurs blindés, le jour où le président Buyoya avait annoncé sa candidature, m’avait laissé le goût d’un mauvais présage. Puis les slogans agressifs entre le Frodebu et l’Uprona avaient surchauffé les esprits.  Par exemple : traiter M. Ndadaye de « Kinyamwanira » n’augurait rien de bon s’il venait à être élu, ce qui était plus que probable.

Votre définition de l’indépendance ?

Peut-être par son quasi-synonyme de souveraineté nationale, avec sa nuance de liberté pour un peuple de se gouverner et de décider de son destin, sans aucune entrave étrangère.  Mais cela n’est-il pas relatif en ces temps de globalisation tant économique que culturelle ?

Votre définition de la démocratie ?

Il existe déjà de très belles définitions de la démocratie.  Je ne pense pas pouvoir en inventer  une propre à moi. Mais s’agissant d’un concept relatif au système de gestion de la société humaine, si diversifiée dans sa culture et ses valeurs, chaque peuple devrait concevoir celle  qui correspond le mieux à ces dernières. Chez nous, c’est  INTWARO Y’INGINGO : Kananira abagabo ntiyimye, Ibigiye inama bigira Imana, Ahari abagabo ntihagwa ibara, etc. Mais c’est un idéal pour lequel il faut s’engager quotidiennement, car elle n’est jamais définitivement acquise.

Votre définition de la justice ?

L’égalité des chances pour tous, l’égalité de tous devant la loi et nul au-dessus de la loi,… pour autant que celle-ci ne soit pas inique. L’égalité des chances relève de la justice sociale. Malheureusement, rien de tout cela ne va de soi, car naturellement, « la raison du plus fort est toujours la meilleure (La Fontaine). Sans oublier la locution latine « Homo homini lupus » (l’homme est un loup pour son semblable). De même que pour la démocratie dont elle est un des principaux rouages, c’est un idéal qui requiert une vigilance permanente. Elle non plus n’est jamais définitivement acquise.

Si vous étiez ministre de la Justice, quelles seraient vos deux premières mesures ?

Je ne me vois pas ministre d’un gouvernement sans foi ni loi. Mais puisque nous sommes dans le domaine des hypothèses, si le gouvernement était légitime, d’abord je demanderais au peuple de m’indiquer les deux points les plus urgents du programme pour lequel le gouvernement aurait été élu, puis je mettrais en place une équipe compétente pour leur mise en œuvre et un mécanisme transparent de suivi-évaluation.

Si vous étiez ministre des Affaires Étrangères, quelles seraient vos deux premières mesures ?

Idem.

Croyez-vous à la bonté humaine ?

Oui, même si l’homme est capable du meilleur et du pire.

Pensez-vous à la mort ?

Oui, comme je pense aux pages d’un livre que je serais en train d’écrire : la vie est le recto, et la mort le verso. Cette dernière est la seule chose dont l’avènement est sûr et certain, la plus naturelle et, en fin de compte, la dernière expérience de la vie. Il faut essayer d’écrire un livre chaque jour plus passionnant et tourner chaque page avec passion. La mort, est le fait de tourner la dernière. Cela devrait être merveilleux.

Si vous comparaissez devant Dieu, que lui direz-vous ?

« Je veux revoir les gens que j’aime qui m’ont précédé ici, protège ceux que je laisse derrière et bénis le Burundi ».



burundinews

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