Au coin du feu avec Armel Gilbert Bukeyeneza – IWACU


Dans le Burundi traditionnel, le soir, au coin du feu, la famille réunie discutait librement. Tout le monde avait droit à la parole et chacun laissait parler son cœur. C’était l’heure des grandes et des petites histoires. Des vérités subtiles ou crues. L’occasion pour les anciens d’enseigner, l’air de rien, la sagesse ancestrale. Mais au coin du feu, les jeunes s’interrogeaient, contestaient, car tout le monde avait droit à la parole. Désormais, toutes les semaines, Iwacu renoue avec la tradition et transmettra, sans filtre, la parole longue ou lapidaire reçue au coin du feu. Cette semaine, au coin du feu, Armel Gilbert Bukeyeneza.

Votre qualité principale ?

Etre en paix avec les autres.

Votre défaut principal ?

Il se pourrait que je sois un peu têtu. C’est le reproche que ma femme me faisait d’ailleurs souvent quand je lui faisais la cour avant qu’elle accepte même de sortir avec moi. Je l’ai constaté encore il y a deux ans : un média m’a fait une commande de photos en Ouganda quand le célèbre musicien et figure de l’opposition Bobi Wine a prêté serment comme député en 2017. Je suis allé, mais au lieu de rentrer avec des images, je suis retourné bredouille, avec des ecchymoses : j’ai été agressé physiquement en pleine rue à Kampala par des jeunes dits du ghetto, fief du chanteur. Mon matériel a été volé. Mais l’année suivante, en 2018, quand j’ai commencé à travailler sérieusement sur l’Ouganda comme reporter, ma première proposition a été de retourner dans ce même ghetto pour y réaliser un reportage que j’ai, cette fois-ci, réussi à faire.

La qualité que vous préférez chez les autres ?

L’humilité.

Le défaut que vous ne supportez pas chez les autres ?

L’arrogance.

La femme que vous admirez le plus ?

En vérité il y en a deux : ma femme et ma mère. La première a accepté de me prendre comme époux, de tout partager avec moi malgré une montagne de défauts qui remplissent ma vie. Avec elle, j’ai appris ce qu’est l’amour.
La seconde m’a appris la bravoure. Papa a été tué alors que j’avais encore sept ans, ma sœur cinq ans et mon frère trois ans. Mais notre mère, une enseignante, nous a élevés, nous a mis à l’école. Aujourd’hui, chacun vole de ses propres ailes. J’ai beaucoup de respect, voire de la révérence pour ces deux femmes.

L’homme que vous admirez le plus ?

Mon grand-père qui est décédé en 2018. Pour moi, il incarnait tout ce que le Burundi peut offrir de beau comme valeurs: Ubuntu, Ubugabo, Ubushingantahe. Je voyais papa en lui. Il voyait son fils en moi. Formé à l’école coloniale à Gatara (à Kayanza), il avait une menuiserie et me disait qu’il était « maître pratique » en construction (je ne sais pas ce que la qualification signifie exactement). J’adorais l’écouter me raconter ses prouesses de jeunesse, comment il a construit des écoles ici et là. Une histoire revenait souvent : comment il est intervenu pour régler le déséquilibre de la cloche pendue dans la tour de la Cathédrale de Ngozi avec une statue de coq qu’il disait avoir installée lui-même. Il était mon spider man.

Qui aimeriez-vous être ?

Moi-même. Mais m’améliorer au jour le jour, et aller aussi loin que je peux dans ma carrière.

Votre plus beau souvenir ?

Quand ma femme, à l’époque « une amie » (elle définissait ainsi notre relation), a quitté Bujumbura, et moi Kampala en 2015 pour se rencontrer à Kigali dans le seul objectif de me dire « oui ». Une belle page de ma vie venait de s’ouvrir. Il faut dire que c’était à peu près quatre ans après que je lui avais déclaré ma flamme.

Votre plus triste souvenir ?

Quand j’ai vu le corps de mon père dans le cercueil à l’hôpital roi Khaled en 1994, le visage couvert des marques de coups de baïonnette.

Quel serait votre plus grand malheur ?

Normalement je ne parle pas des choses que je ne souhaite pas voir dans ma vie. Mais sachez que quitter cette terre sans jamais voir le Burundi en paix, guérir de son passé, se mettre sur la voie du véritable développement, donner à son peuple de l’espoir (dont une large partie est aujourd’hui humiliée et avilie par le manque et la pauvreté), offrir à sa jeunesse une occasion de rêver et de se surpasser serait vraiment un grand malheur pour moi.

Le plus haut fait de l’histoire burundaise ?

Je crois que c’est quand le Burundi a eu son tout premier roi, Ntare Rushatsi Cambarantama. Malheureusement les documents d’histoire ne donnent pas de date exacte quand cela a eu lieu.

La plus belle date de l’histoire burundaise ?

Il y en a plusieurs, mais je vais évoquer celle que j’ai vue : le 28 août 2000, quand les accords d’Arusha ont été signés, permettant une transition pacifique et la signature des accords de cessez-le-feu avec le Cndd-Fdd. La fin de la guerre au Burundi je n’y croyais pas trop. Toute ma jeunesse, de l’école primaire à l’école secondaire, j’avais vécu au rythme des attaques de rebelles, des abus de l’armée nationale. Je n’oublierai pas l’offensive lancée par le Cndd-Fdd en 1996 dans ma commune natale, à Gahombo (Kayanza) qui nous a laissés dans le dénuement total. Ils ont tout brûlé, notre maison, le dépôt de bière Primus (ma mère était une semi-grossiste), etc. Je pense qu’à l’époque si ma mère n’était pas une fonctionnaire avec un salaire mensuel, ma sœur, mon frère et moi allions tous abandonner l’école, parce que nous n’avions plus rien, pas même où passer la nuit. Me dire que tout allait s’arrêter, que le Burundi allait devenir paisible était trop beau pour moi. Mais je l’ai vécu pendant au moins dix ans, jusqu’en 2015.

La plus terrible ?

J’en garde trois : le 13 octobre 1961, le 21 octobre 1993 et le 25 avril 2015. Pour la première date, marquant l’assassinat du prince Louis Rwagasore, tout l’élan politique qui allait permettre au Burundi d’avancer, de réussir la période postcoloniale, a été cassé. La suite on la connaît, les crises, les massacres, les coups d’Etat,… pendant trois décennies. Le Burundi a eu une deuxième chance avec les élections de 1993. Melchior Ndadaye, président élu démocratiquement, a été assassiné le 21 octobre. Et là c’était la guerre civile pendant encore 10 ans qui a pris plus de 300 000 vies. Le pays a encore eu une troisième chance avec le processus de paix qui a abouti à l’organisation des élections en 2005, portant le président Pierre Nkurunziza à la tête du pays après la victoire de son parti le Cndd-Fdd. Ce que nous oublions souvent, c’est qu’il y avait moyen de ne pas franchir cette étape. Quand la première partie de la transition dirigée par Pierre Buyoya allait se terminer, je me souviens que des informations ont commencé à circuler, rapportées même dans la presse, qu’il (Pierre Buyoya) n’était pas prêt à céder le fauteuil présidentiel à Domitien Ndayizeye. Après je ne sais pas ce qui s’est passé, il a accepté. Il a quitté le pouvoir pacifiquement.
Prenons s’il avait refusé : les accords d’Arusha allaient être paralysés. Peut-être qu’il n’allait pas y avoir de négociations avec le Cndd-Fdd après. Et peut-être que le parti au pouvoir serait encore un mouvement rebelle aujourd’hui. Mais Dieu merci, tout s’est bien passé. Chacun a pris ses responsabilités jusqu’à l’organisation des élections de 2005. A son tour, Pierre Nkurunziza avait la mission de sceller définitivement cette renaissance du Burundi en respectant ce qui avait été convenu à Arusha, soit ne pas aller au-delà de deux mandats présidentiels. Il a échoué. Le 25 avril 2015 quand son parti a annoncé qu’il était candidat à un troisième mandat, il a tout plombé, et le Burundi a encore replongé dans la violence et la haine. J’ignore ni quand ni comment nous aurons une quatrième chance.

Le métier que vous auriez aimé faire ?

J’aime vraiment ce que je fais maintenant. Mais mon rêve d’enfance était de devenir footballeur professionnel. Certainement qu’un jour je deviendrai un coach dans mes heures perdues, tout au moins pour une équipe du quartier.

Votre passe-temps préféré ?

Jouer au football.

Votre lieu préféré au Burundi ?

Les plages du Lac Tanganyika.

Le pays où vous aimeriez vivre ?

En regardant la dynamique économique sous régionale, l’état d’avancement de l’industrie de la presse par exemple dans certains pays africains pas loin de chez nous, je suis de plus en plus convaincu que ma place est au Burundi, bien sûr si les conditions de sécurité le permettent. Nous avons un pays avec une multitude d’opportunités. Si seulement le Burundi pouvait être stable au niveau sécuritaire et politique.

Le voyage que vous aimeriez faire ?

Aller à la découverte de l’Amérique latine.

Votre rêve de bonheur ?

Voir ma famille s’épanouir de plus en plus dans tous les domaines, et le Burundi sortir de la pauvreté.

Votre plat préféré ?

J’en ai beaucoup. Entre autres la pâte de manioc avec une sauce rouge (donc avec des tomates,…), pas très épicée, mais pimentée.

Votre chanson préférée ?

Je n’en ai pas. C’est bizarre parce que je suis quelqu’un qui aime beaucoup la musique, et danser d’ailleurs.

Quelle radio écoutez-vous ?

Aucune, à part les extraits audio envoyés par les médias burundais en exil via WhatsApp. Sinon, pour les infos, c’est soit internet soit acheter un journal. La musique il y a YouTube.

Avez-vous une devise ?

Non. Mais si je devais en avoir une, je crois, ce serait « l’amour du travail bien fait ».

Votre souvenir du 1er juin 1993 ?

Le contexte était d’abord à la fois complexe et intéressant dans la maison. Ma mère était Uproniste, mon père du Frodebu. Mais je dois dire que je n’avais jamais vu mes parents se quereller sur fond de convictions politiques différentes. Il y avait des mésententes parfois dans la maison, mais jamais en rapport avec la politique. Bien avant le 1er juin 1993, j’ai vu les deux participer activement dans la campagne électorale, chacun dans son parti. Plus bizarre, et si ma mémoire est bonne, maman avait des responsabilités au sein de l’Union des Femmes Burundaises (branche des femmes du parti Uprona), et mon père était également une des grandes figures du Frodebu au niveau communal. Ce qui m’a marqué le 1er juin 1993, a été de voir ma mère danser après la proclamation de la victoire du Frodebu.

Votre définition de l’indépendance ?

Au-delà des slogans, être vraiment maître de son destin.

Votre définition de la démocratie ?

Le concept est large, mais je peux tenter de le résumer : Liberté de la parole, de choisir ses dirigeants, d’informer et d’être informé, tout dans le respect de la loi, de la diversité d’opinion et d’appartenance politique.

Votre définition de la justice ?

Je ne vois vraiment pas comment la définir. Mais je pense qu’un pays a la justice qui fonctionne quand les juges ont suffisamment de force pour résister à la pression politique afin de dire le droit correctement.

Si vous étiez ministre de l’Information, quelles seraient vos deux premières mesures ?

D’abord j’estime que si cela m’arrive, ce serait dans un gouvernement engagé à promouvoir la liberté de la presse et d’expression, sinon je ne vois pas comment je pourrais accepter un tel portefeuille pour finir responsable de toutes les lois liberticides, toutes les intimidations, parfois des emprisonnements et même des actes de violence faits à l’encontre des médias et des journalistes. Donc voici ce que je ferais: 1. Engager des consultations avec le maximum possible des acteurs concernés autour d’une question: « comment faire avancer la liberté de la presse au Burundi ? » 2. Mettre en place un comité chargé de veiller à la mise en œuvre des recommandations issues de ces consultations.

Si vous étiez ministre de la Jeunesse, des Sports et de la Culture quelles seraient vos deux premières mesures ?

La formule serait la même.

Croyez-vous à la bonté humaine ?

Oui. Seulement je crois qu’il ne faut trop attendre des autres. Tu veux que les gens soient bons envers toi, sois d’abord bon envers eux.

Pensez-vous à la mort ?

Oui. Mais pas souvent je dois avouer. Je pense beaucoup plus aux choses à faire avant. Et je crois que Dieu m’accordera du temps pour les réaliser.

Si vous comparaissez devant Dieu, que lui direz-vous ?

Merci d’avoir envoyé et sacrifié Jésus pour le pardon de mes péchés.

Propos recueillis par Antoine Kaburahe



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