Algérie : Du prétexte conjoncturel aux causes systémiques. Promesses et dangers d’une révolte de la dignité


Les manifestations populaires du 22 février 2019 qui se
déroulent de manière simultanée dans la plupart des grandes villes
algériennes mais aussi dans de très nombreuses villes moyennes 
constituent indéniablement l’ouverture d’une nouvelle séquence
historique dans l’histoire politique algérienne. Elles marquent l’entrée
sur la scène politique d’une nouvelle génération socialisée au cours
des deux dernières décennies c’est-à-dire après le traumatisme qu’a
constitué la décennie noire[i]. Celles-ci se caractérisent en
effet sur le plan économique par la polarisation croissante entre une
minorité sociale cliente de l’Etat rentier en enrichissement scandaleux
et une grande majorité en paupérisation continue du fait des politiques
libérales de désindustrialisation, de privatisation et de casse du
service public [ii]. Elles se caractérisent sur le plan politique
par l’absence d’alternative crédible du fait de la tentative
d’imposition par l’Etat algérien et les classes qu’il représente d’un
jeu binaire que n’ont pas remis en cause les partis « d’opposition » en
raison de leur adhésion à la libéralisation économique engagée par
l’Etat à marche forcée : le chaos ou la résignation [iii].
 Elles se caractérisent sur le plan « identitaire » par l’intégration
du courant de « l’islam politique » au sein de l’appareil d’Etat et de
la bourgeoisie compradore [iv]. Elles se caractérisent sur le
plan sociologique par une urbanisation croissante, une pyramide des âges
gardant une base très large, un taux de scolarisation élevé et une
ouverture sur le monde par le biais des réseaux sociaux [v].
Elles se caractérisent enfin sur le plan desi expériences de vie de
cette jeunesse par la restriction du champ des possibles à la débrouille
et la « haraga [vi] ». C’est ce cocktail explosif qui arrive à
maturité avec l’annonce du cinquième mandat faisant de celui-ci le
prétexte conjoncturel qui exprime une causalité systémique à l’image
d’une digue qui explose après l’accumulation continue et invisible d’une
pression au cours des deux dernières décennies.

Le règne des charognards

L’excellent ouvrage de l’économiste Abdelatif Rebah, Le développement national contrarié[vii], restitue
l’histoire du vaste processus de « réformes économiques » qui conduira à
la situation économique actuelle. Ce processus inauguré par le
président Chadli  Bendjedid et poursuivi par ses successeurs est conduit
avec la bénédiction des institutions financières internationales (FMI,
Banque mondiale). Il conduit à l’émergence d’une classe de charognards[viii] sous l’action de trois procédés. Le premier
est appelé officiellement la « cession des biens de l’Etat » mais est
dans les faits une véritable opération de vol à grande échelle des biens
de la nation. Les dignitaires du régime s’accaparent des milliers de
villas de maîtres et autres résidences à des prix ridicules au regard de
la valeur de ces biens. « Le différentiel entre le prix de cession par
l’Etat et le prix de revente sur le marché est de 1 à 10, selon des
évaluations. Dans le contexte du monopole immobilier de l’Etat, des
plus-values de l’ordre de plusieurs dizaines de milliers de dinars vont
être réalisées par des particuliers les projetant à la tête de fortunes
appréciables sans aucun effort productif[ix] » résume
l’économiste Abdelatif Rebah. « Le problème majeur de cette décision
historique réside dans le fait que le parc de villas de maître, parfois
classifiables comme monuments historiques, a été bradé à vil prix à des
dignitaires du régime et à leurs proches[x] » confirme le politologue Rachid Tlemçani.

Le second procédé est celui de la privatisation du
secteur public qui selon les chiffres publiés en 2003 par le ministère
de la Participation et de l’Investissement a touché 1200 entreprises.  A
l’image des villas et maisons de maître les entreprises publiques sont
bradées à une bourgeoisie parasitaire souligne Rachid Tlemçani :

L’opération de
dissolution-privatisation ne vise pas à se débarrasser des canards
boiteux, souligne le ministre Mourad Benachenhou, pour ne conserver que
les entreprises performantes. Mêmes les entreprises rentables et
solvables seront vendues dans le futur. […] La bourgeoisie algérienne,
de nature rentière et spéculative, ne sera pas intéressée à acheter des
entreprises au prix du marché. D’ailleurs, le législateur a prévu cette
éventualité. Au terme de deux appels à la concurrence requis par la loi,
le gouvernement est autorisé à les céder de gré à gré, ouvrant ainsi la
voie du bradage, tant redoutée par l’opinion publique[xi].    

Le troisième procédé fut la destruction progressive
du monopole d’Etat sur le commerce extérieur avant d’être tout
simplement aboli en 1989 dans le cadre des accords dit de « Stand-by »
négociés et signés avec le FMI (mai 1989 et juin 1990). La loi des
finances complémentaire de 1990 autorise ainsi « les concessionnaires et
grossistes agréés à importer des produits de consommation, de biens
d’équipement et des biens de consommation industriels pour les revendre
en l’état » rappelle l’économiste Mehdi Abbas en soulignant que « cette
loi est à l’origine de l’émergence d’un nouveau groupe socio-économique
concentré autour des activités d’import et d’export, que nous qualifions
de commercialist[xii]. » Malgré des périodes de ré-étatisation
partielle du commerce extérieur (sous le gouvernement Belaïd Abdessllam
de juillet 1992 à octobre 1993 par exemple) le modèle ne changera plus
et même sera renforcé par l’accord signé avec l’Union Européenne en
2002.  De nombreux acheteurs d’entreprises publiques cessent toute
activité productive et se transforment en importateurs et en
spéculateurs.

Ce vaste mouvement de redistribution des richesses nationales en
faveur d’une minorité spéculative s’accélère au cours de la décennie
noire pendant que le peuple algérien est entré sur des préoccupations de
survie. Les éléments constitutifs du « système » comme disent les
manifestants algériens sont réunis et peuvent se résumer comme suit :

Les positions de monopole sur les
centres de décision se sont mues en sources de « rentes régalienne »
impulsant par le haut un mécanisme à la fois incitatif et sélectif
d’accumulation de fortunes dispensées de contrôle et de réglementation.
Ce qu’on ne désigne plus désormais que par l’appellation de « système »
va ainsi abriter un vaste mécanisme irrigué par les revenus pétroliers,
de transfert de valeur du secteur étatique vers le secteur privé, des
activités productives vers celles du commerce et la spéculation, des
salariés vers les spéculateurs, du travail productif vers la contrebande
et l’informel[xiii].  

C’est dans ce contexte qu’il faut situer la lutte acharnée des
différentes fractions de la bourgeoisie pour le contrôle de l’Etat et en
conséquence les difficultés à trouver un successeur à Bouteflika.  La
guerre féroce qu’elles se livrent pour mettre chacune leur homme à la
tête de l’Etat est à la hauteur des sommes faramineuses que redistribue
cet Etat en faveur « des grands gagnants de l’accaparement des rentes
régaliennes, de la nomenklatura civile et militaire reconvertie dans les
affaires d’importation, dans l’immobilier de rente et de luxe, des
patrons du secteur privé, des petits entrepreneurs de l’économie
souterraine grise ou noire et des élites mondialisées dites de
transition-basculement qui ont travaillé à la légitimation des nouveaux
rapports sociaux[xiv] ».

C’est également ce contexte qui explique que la fraction de la
bourgeoisie, encore plus libérale que le pouvoir actuel, tente
d’instrumentaliser l’inédit mouvement populaire de contestation pour
accéder au pouvoir. Elle compte pour ce faire sur l’absence de débouché
politique à court terme pour se présenter comme une alternative face à
un pouvoir détesté et à sa clientèle tout aussi honnie. C’est ce que
résument les syndicalistes du bastion ouvrier de Rouïba, apportant leur
soutien total au mouvement populaire contre le cinquième mandat tout en
alertant sur les manœuvres des ultralibéraux, et en précisant
l’orientation à donner à la rupture avec le système pour que celle-ci ne
se limite pas à un changement de propriétaire pour le mieux et à une
aggravation du pillage pour le pire :

Sur insistance des travailleurs et des
sections syndicales, l’Union locale UGTA de la zone Industrielle
Rouiba/Reghain, s’est réunie en date du 06 Mars 2019 pour débattre de la
situation actuelle que traverse l’Algérie et du mouvement populaire en
cours.
Ne pouvant rester en marge des aspirations populaires
profondes qui s’expriment, nous joignons nos voix pour dire oui à un
changement de système. Un système qui préserve la propriété inaliénable
du peuple sur les richesses naturelles de la nation, réhabilite le rôle
de l’Etat dans le développement économique et social et la lutte contre
la pauvreté et les inégalités. Un système qui se démarque des
oligarchies et revalorise la valeur du travail et qui place l’homme au
centre du développement. Un système qui garantit les libertés
individuelles, collectives et le libre exercice du droit syndical[xv]

Les slogans criés lors des manifestations populaires
indiquent une réelle conscience politique  du contexte qui s’approfondie
avec l’inscription dans la durée du mouvement. Au slogan initial de
« non au cinquième mandat » s’ajoute désormais celui de « système
dégage ». D’autres slogans dénoncent les « sérakin » (voleurs) du
pouvoir. D’autres enfin répondent au chantage au chaos en clamant que
« l’Algérie n’est pas la Syrie ».  Ces slogans indiquent que derrière le
déclencheur qu’a été le refus du cinquième mandat, c’est bien une
causalité systémique qui est visée par la colère populaire.

L’absence d’alternative à court terme

Le caractère inédit du mouvement social actuel ne doit cependant pas
occulter les difficultés auxquelles les aspirations populaires sont
confrontées. Les partis d’opposition ne sont pas en mesure de constituer
un débouché politique à la contestation populaire. Pour les plus
importants, ils partagent les choix libéraux du pouvoir et ne jurent que
par l’économie de marché qu’ils promettent de réguler. En ne prenant
pas en compte le combat contre les orientations économiques et sociales
du pouvoir, ils se sont progressivement mis en décalage avec l’immense
majorité des classes populaires. Composés essentiellement de membres des
couches moyennes et intermédiaires, ils n’apparaissent pas comme une
alternative crédible aux yeux de ceux qui foulent les pavés des villes
algériennes.

Par ailleurs l’ampleur du pillage de ces trois dernières décennies ne
pouvait se réaliser qu’en corsetant par la répression toute tentative
d’émergence de nouvelles forces politiques populaires autonomes du
pouvoir. Les conditions drastiques pour la création d’un parti,
l’interdiction des manifestations avec la mise en avant de prétextes
sécuritaires, l’instrumentalisation et la récupération de leaders de
luttes sociales, la répression des mouvements sociaux, le contrôle de
l’information, etc., sont autant de facteurs qui ont contribués à la
production d’une carence d’expression politique en dépit d’une colère
sociale populaire massive.

Le pluripartisme de façade masque la monopolisation du champ
politique par les partisans du libéralisme économique qui est la
véritable cause de la situation actuelle. Le rejet massif des forces
politiques soutenant le pouvoir comme de celles prétendant s’y opposer
se traduit dès lors dans l’abstention massive. Cette dernière ne doit
pas s’interpréter comme un signe de dépolitisation mais au contraire
comme un mode de contestation politique souligne pertinemment la
politologue Louïsa Dris-Aït Amadouche :

L’expérience du multipartisme et des
élections plurielles en Algérie est récente. Or, l’abstention qui marque
de façon de plus en plus frappante les scrutins constitue un
comportement électoral révélateur d’une profonde crise de confiance.
L’abstention est d’abord liée à un système qui a réformé ses procédures
sans changer ses logiques de fonctionnement. Il en résulte un code
électoral dissuasif, des résultats officiels suspects et une présomption
de culpabilité en matière de fraude électorale. L’abstention est,
ensuite, directement liée à l’offre politique. Son personnel, ses
propositions et ses résultats conduisent les électeurs à se
désintéresser sinon de la chose politique, tout au moins de la chose
électorale. L’abstention est, enfin, la conséquence d’un électorat
échaudé, démobilisé, suspicieux et exigeant. En 1990, les Algériens ont
massivement voté contre les symboles du régime FLN. En 1995, ils se sont
massivement rendus aux urnes pour rejeter le terrorisme. Dans les deux
cas, le vote était accompagné d’un espoir de changement. Depuis, les
électeurs ne votent plus « contre » des idées ou « contre » des
personnes, ils s’abstiennent[xvi].

Le constat est encore renforcé par la jeunesse de la population
algérienne. Si toutes les générations sont présentes dans les
manifestations, la part de la jeunesse y est prépondérante. Ces jeunes
qui sont pour les 16-24 ans à près de 30 % au chômage n’ont connu que le
pouvoir de Bouteflika et de sa clientèle.  Ils ont été les témoins de
retournements, de négociations de ralliements, de créations
artificielles de partis, d’instrumentalisations de leaders et de luttes,
les tentatives d’achat de la paix sociale par la distribution d’aides
et de subventions quand les recettes pétrolières sont à la hausse, etc.,
les conduisant à un rapport sceptique à l’offre politique quand ce
n’est pas à un rejet radical.

Le vide politique voisine donc avec une maturation et une prise de
position politique résultant à la fois d’un long héritage et de
l’expérience concrète des deux dernières décennies. L’aspiration à
l’égalité sociale investit par la paysannerie et les travailleurs
algériens dans la lutte de libération nationale s’est transmis en dépit
de l’instrumentalisation de celle-ci par les tenants du pouvoir afin de
se légitimer. En témoigne la place de l’hymne national dans les
manifestations. En témoigne également l’accueil fait à l’héroïne de la
résistance qu’est Djamila Bouhired lorsqu’elle est venue apporter son
soutien aux manifestants. La maturation est également issue de
l’expérience récente marquée par la mise en évidence de l’impasse que
constituent les forces se revendiquant de « l’islam politique » mais
aussi par le spectacle des soubresauts des dites « révolutions
arabes ».  Comme le souligne la sociologue Fatma Oussedik :

Les personnes de référence ne sont
donc plus Ali Benhadj et Abassi Madani, vêtus de djellabas, se
revendiquant du seul texte religieux. Depuis les années 1990, ce courant
a donné naissance à une « bourgeoisie pieuse », voire une petite
bourgeoisie qui a voyagé, qui n’a pas que l’Arabie Saoudite comme
horizon. Avec les dérives syrienne et libyenne, les voyages en Turquie,
les islamistes algériens ont connu un relooking. Ils ont des intérêts
matériels sur les marchés informels d’El Eulma, de Jolie-Vue. Ils
craignent des ruptures trop brutales. Certes, il demeure des courants
plus plébéiens, mais les directions des partis islamistes sont tenues
par ces islamistes New look. Cette évolution a signé la fin de la
mosquée comme seul centre de formation à la contestation[xvii]
.

Cette expérience récente a trouvé ses lieux de socialisation dans la
rue, dans les associations et collectifs informels, au café mais aussi
dans les stades de foot comme en témoigne la reprise des airs des chants
de supporters comme support des slogans des dernières manifestations.
En témoigne également la présence des femmes, portant le voile ou non,
jeunes ou plus âgées dans les cortèges. Cette maturation politique ne
change cependant rien au fait qu’il n’existe pas de forces politiques
crédibles susceptibles de servir de relais au mouvement social. Le
manque d’une force politique populaire est une donne essentielle de la
situation actuelle. Comme le souligne l’économiste Omar Benderra avant
le déclenchement du mouvement populaire : « Face au libéralisme
mafieux imposé par la dictature, la population oppose une tradition
d’égalitarisme et de justice très ancrée, fort éloignée des dogmes et
des idéologies. En attendant l’inévitable recomposition du champ
politique, il ne reste donc « de gauche » que ce que le peuple, dans ses
profondeurs, a conservé en termes de refus de l’injustice et de
l’arbitraire, de résistance au diktat impérialiste en Palestine et
d’opposition à l’alignement sur l’Occident[xviii]. »

Le paradoxe d’une conscientisation politique en progrès
voisinant avec un vide d’offre politique crédible caractérise la
situation algérienne actuelle. Si la rupture avec le système est le mot
d’ordre commun de tous les manifestants, ceux-ci appartenant à des
classes sociales différentes (des chômeurs à certains chefs d’entreprise
en passant par la petite bourgeoisie), un des enjeux clef réside dans
le contenu mis à cette rupture. Comme le souligne le journaliste Hocine
Bellaloufi en se référant à la définition de Lénine[xix] sur les
conditions d’une situation révolutionnaire : « Il est clair désormais
que ceux d’en bas ne veulent plus. Ils l’on exprimé clairement et
massivement de toutes les façons possibles, en particulier dans la rue.
Mais en dépit des défections qui se multiplient et s’accélèrent à mesure
que le mouvement populaire se développe, ceux d’en haut peuvent encore[xx]. »

Un contexte géostratégique à haut risque

L’enjeu algérien est également à resituer également dans son contexte
international qui est celui d’une séquence historique mondiale marquée
par une exacerbation sans précédent dans l’histoire récente des
contradictions entre grandes puissances impérialistes pour la maîtrise
des sources d’énergies et des matières premières stratégiques, pour le
contrôle des zones géostratégiques et pour entraver l’accès des
concurrents (et en particulier des économies émergentes) à ces
ressources et zones. La fin des équilibres issus de la Seconde guerre
mondiale avec la disparition de l’URSS a ouvert cette séquence qui est
loin d’avoir encore montré toutes ses conséquences.

Une des conséquences les plus dramatiques pour les peuples est la
multiplication des guerres entre ces puissances par pays interposés ou
par intervention directe. Comme pour comprendre la situation algérienne,
il convient désormais de prendre le réflexe analytique consistant à
rechercher systématiquement la cause réelle qui se cache derrière le
prétexte apparent. Pour les besoins de légitimation de ces guerres tous
les prétextes possibles sont et seront mobilisés : défense d’une
minorité opprimées, droits des femmes, lutte contre un dictateur, lutte
contre le terrorisme, etc. Si nécessaire la logique du « pompier
pyromane » peut même être mobilisée comme en témoigne la situation au
Mali où après avoir freiné les capacités d’intervention de l’armée
malienne, la France s’est présenté en sauveur face à la menace des
rebelles sur la capitale. En témoigne également la situation au
Venezuela où les sanctions économiques des USA tentent d’instaurer la
pénurie pour pouvoir arguer de la nécessité d’une intervention militaire
pour aider un peuple en danger. Des luttes et des revendications justes
et légitimes peuvent ainsi faire l’objet de stratégie de récupération
et d’instrumentalisation à des fins prédatrices.

L’Algérie et les richesses qu’elle représente n’échappaient pas à ce
contexte dans le passé et n’y échappent pas plus aujourd’hui. Ce fut le
cas lors de la décennie noire au cours de laquelle les USA comme l’Union
européenne ont conforté certaines forces rebelles à certains moments
puis les ont lâchées à d’autres en fonction des concessions du pouvoir
et des accords avec lui.  De même les puissances occidentales tentent
depuis des années d’amener l’armée algérienne (la seconde armée en
Afrique du Nord après l’Egypte) à participer à ses interventions en
Afrique subsaharienne. Si jusqu’à présent la réponse fut négative, la
tentation d’utilisation de la crise politique actuelle pour imposer un
changement de cap soit en soutenant un pouvoir plus conciliant, soit en
épaulant les tenants actuels n’est pas à exclure. Nul doute que les
chancelleries des grandes puissances élaborent (et modifient ceux-ci en
fonction de l’évolution de la situation) les différents scénarios leur
permettant de sauvegarder leurs intérêts ou de les développer en
marginalisant le concurrent en place.

Sur cet aspect également la maturité des manifestants est
notable comme en témoigne l’insistance des manifestants sur le caractère
pacifique de leur mouvement. Sur cet aspect également ils sont appris
des guerres qui ont endeuillées le monde ces dernières années. Cela
étant dit personne ne peut, en l’état de la situation prédire l’avenir
et la vigilance doit rester de mise.

NOTES:

[1] Si les évaluations des victimes de cette décennies ne font
l’objet d’aucun consensus, le caractère massif des dégâts humains est
indéniable : des dizaines de milliers de morts, des centaines de
milliers de traumatisés et d’handicapés, des milliers de femmes violées,
des milliers d’exilés, des milliers de disparus, des millions de
déplacés. Ne pas prendre en compte le traumatisme collectif que
constitue une telle expérience de vie et de mort s’est se condamner aux
conclusions erronées sur les réactions populaires algériennes qui
fleurissent dans la presse française : pourquoi l’Algérie n’a-t-elle pas
connue de « printemps arabe » ?, la soi-disant dépolitisation de la
société algérienne, la pseudo absence de contestations sociales signant
une toute aussi illusoire atonie des classes populaires, etc.

[1] Pour ne citer qu’un indicateur rappelons que 14 millions
d’algérien vivent sous le seuil de pauvreté c’est-à-dire 35 % de la
population et que 10 % des algériens détiennent 80 % des ressources du
pays. Ces données sont fournies par une enquête de la Ligue Algérienne
pour la Défense des Droits de l’Homme (LADDH) datant de 2015 : https://www.algerie-focus.com/2015/10/14-millions-de-pauvres-en-algerie10-dalgeriens-detiennent-80-des-ressources-du-pays/.
Si les chiffres officiels indiquent un écart considérablement moindre,
ils convergent néanmoins pour souligner une augmentation importante
incontestable de l’écart des richesses : les données de l’Office
National des Statistiques indiquent ainsi que 20 % des ménages
s’accaparent 40 % des dépenses globales du peuple algérien en 2013 : https://algeria-watch.org/?p=13682.

[1] La dernière déclaration du président Bouteflika du jeudi 7 mars
indique que le pouvoir tente toujours d’imposer cette logique binaire en
dépit de l’ampleur des manifestations : «   Nous nous devons d’appeler à
la vigilance et à la prudence quant à une éventuelle infiltration de
cette expression pacifique par une quelconque partie insidieuse, de
l’intérieur ou de l’extérieur, qui pourrait (…) susciter la Fitna
(discorde) et provoquer le chaos avec tout ce qu’ils peuvent entraîner
comme crises et malheurs. », https://www.rtl.fr/actu/international/algerie-abdelaziz-bouteflika-met-en-garde-contre-un-risque-de-chaos-7797151460.

[1] Le compromis qui a mis fin à la décennie noire s’est développé
par l’intégration au sein du clientélisme d’Etat d’une partie des
leaders « religieux » et par l’émergence d’une petite bourgeoisie et
d’une bourgeoisie commerciale issues de cette origine en échange de la
fameuse « réconciliation ».

[1] Dans un excellent article en date du 7 mars, la sociologue Fatma
Oussedik résume comme suit les principales données caractérisant la
population algérienne : 70 % de la population est urbaine, le taux de
croissance de cette population reste élevé avec un taux de croissance de
2.89 % par an, les moins de 15 ans représentent 29.7 % de la population
et les moins de 30 ans comptent pour 54 %. Ramenant le nombre de
manifestants à la population active, elle souligne : « Les 3 millions
qui ont manifesté représentent, selon nous, environ 25% de la population
en âge de manifester, quelles que soient les corrections apportées en
comptant les enfants et les retraités présents. », https://www.elwatan.com/edition/contributions/un-peuple-de-trois-millions-dans-les-rues-des-villes-du-pays-qui-sommes-nous-07-03-2019.

[1] Le terme « haraga » signifie littéralement «ceux qui brulent ». Il désigne l’acte de risquer sa vie en tentant la traversée de la méditerranée sur des embarcations de fortune. Le président de la région de Sardaigne en Italie évaluait ainsi à 1106 le nombre d’algériens débarqués sur la seule côte sud-ouest de l’île en 2016,

Publié le 11 mars 2019 par bouamamas

https://www.algeriepatriotique.com/2017/09/27/recrudescence-inquietante-de-migration-algeriens-vers-litalie/.

[1] Abdelatif Rebah, Le Développement national contrarié, Alger, INAS, 2011.

[1] Nous empruntons ce terme au politologue Rachid Tlemçani : Etat, Bazar et globalisation. L’aventure de l’Infitah en Algérie, El Hikma, Alger, 1999.

[1] Abdelatif Rebah, Le Développement national contrarié, op.cit., pp. 65-66.

[1] Rachid Tlemçani, : Etat, Bazar et globalisation. L’aventure de l’Infitah en Algérie, op. cit., p. 96.

[1] Ibid, p. 95.

[1] Mehdi Abbas, L’ouverture commerciale de l’Algérie. Apports et limites d’une approche en termes d’économie politique du protectionnisme, Revue Tiers-Monde, n° 210, avril-juin 2012, p. 60.

[1] Abdelatif Rebah, Le Développement national contrarié, op.cit., p. 66.

[1] Abdelatif Rebah, Un élan populaire pour une alternative de progrès social, El Watan du 6 mars 2019, https://www.elwatan.com/edition/contributions/un-elan-populaire-pour-une-alternative-de-progres-social-06-03-2019.

[1] Déclaration de l’Union Locale UGTA de la zone industrielle de Rouiba/ReghaÎa du 6 mars 2019, https://www.algerie-eco.com/2019/03/06/ugta-zone-industrielle-rouiba-reghaia-soutiennent-marches-contre-5e-mandat/.

[1] Louïsa Dris-Aït Hamadouche, L’abstention en Algérie : un autre mode de contestation politique, L’année du Maghreb, 2009, p. 263.

[1] Fatma Oussedik, Un peuple de trois millions dans les rues des villes du pays : qui sommes nous ?, El Watan du 7 mars 2019, https://www.elwatan.com/edition/contributions/un-peuple-de-trois-millions-dans-les-rues-des-villes-du-pays-qui-sommes-nous-07-03-2019.

[1] Omar Benderra, Que reste-t-l de la gauche en Algérie, Assafirarabi du 27 novembre 2018, http://assafirarabi.com/fr/23427/2018/11/27/que-reste-t-il-de-la-gauche-en-algerie/.

[1] Hocine Belalloufi, Algérie : d’une crise de régime à une crise politique, Contretemps, 7 mars 2019, https://www.contretemps.eu/algerie-crise-



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