Dettes coloniales et Réparations, entretien pour la revue du CADTM « Les autres voix de la planète »


Nus publions  notre interview pour le numéro daté du
premier trimestre 2019 de la revue « les autres voix de la planète »
ayant pour titre « Dettes coloniales et réparations ». Les questions
étaient formulées par Robin Delobel, Jérome Duval et Milan Rivié. Il
s’agit ici de la version longue, les dernières questions n’ayant pas pu
être publiées faute de place. 

  • Plusieurs pays africains (Côte d’Ivoire, RDC, Guinée, à
    compléter, etc.) ont récemment demandé la restitution de leurs biens
    culturels pillés durant l’époque coloniale. La Belgique et la France,
    deux des acteurs majeurs de la colonisation, sont particulièrement
    concernés au travers notamment de la réouverture du musée de Tervuren et
    du récent « rapport Savoy-Sarr ». En quoi cela constitue aujourd’hui
    une question essentielle ?

Répondre à cette question suppose de prendre la mesure de ce qu’est
la colonisation dans son essence. Elle est, selon nous, un processus de
spoliation total c’est-à-dire touchant l’ensemble des sphères de la vie
d’un peuple. Si la spoliation terrienne et plus largement la mainmise
sur la sphère économique (agricole et minière) en est l’objectif
premier, celui-ci ne peut être atteint qu’en produisant une aliénation
du colonisé dont une des dimensions est la dépossession de son histoire,
de son patrimoine et en définitive de son identité. Amilcar Cabral
soulignait à juste titre que la colonisation était l’interruption de
l’histoire des colonisés et la libération nationale sa remise en marche.
Ce redémarrage historique suppose logiquement une réappropriation
identitaire et une désaliénation dont une des dimensions incontournables
est la réappropriation culturelle et identitaire. Bien entendu cette
réappropriation ne se limite pas, ni ne nécessite absolument le retour
des œuvres spoliées. Ce retour est cependant un facilitateur et un
symbole de la désaliénation dans la mesure où il est un des marqueurs
d’une histoire autonome redémarrée ou d’une rupture avec la séquence de
dépossession coloniale.

La fréquence de la revendication de restitution est, à elle seule, un
analyseur de l’enjeu sous-jacent : de la Grèce exigeant la restitution
des frises du Parthénon, à l’Egypte réclamant celle de la pierre de
Rosette ou le buste de Nefertiti en passant par le Pérou revendiquant
celle des œuvres Incas volées dans la citadelle du Machu Picchu. Les
revendications africaines qui se multiplient ces dernières années
s’inscrivent ainsi dans un mouvement plus ample reliant restitution et
réappropriation culturelle. Car tel est en effet, selon nous l’enjeu
central. Si l’esclavage et la colonisation nécessite pour s’installer
dans la durée une « honte de soi », l’émancipation suppose une
réappropriation de soi et une fierté de soi. La restitution des œuvres
culturels spoliées est un des outils de ce processus de réappropriation
de soi.

La réappropriation de soi (dont les œuvres culturelles sont une des
dimensions) comme phase   nécessaire de l’émancipation est l’objet une
longue littérature produite par les penseurs et les acteurs du combat
contre l’esclavage, la colonisation et le racisme et par les pratiques
culturelle populaires des dominés d’autre part. Sur le plan des
pratiques on peut citer pêle-mêle les esclaves révoltés d’Haïti
réinvestissant le culte Vaudou, la pratique clandestine des cultes
indigènes dans l’Amérique colonisée par les espagnols ou la sauvegarde
et la cache des manuscrits musulmans de Tombouctou à Alger pour les
soustraire au colonisateur. Sur le plan de la pensée on pense bien sûr à
Césaire et à la négritude, à Fanon et aux « masques blancs », à Malcolm
X et sa redécouverte de l’histoire et des civilisations africaines, à
Cabral et à la « culture comme noyau de résistance », etc.  La
restitution des œuvres culturelles spoliées est une des dimensions de
cette résistance et réappropriation culturelle.

Que l’on ne se trompe pas. Ce dont il s’agit ici n’est pas une
affaire du passé mais bien une exigence du présent et de l’avenir. Il
n’est pas question ici seulement d’une récupération nostalgique de
traces d’un passé révolu. Nous sommes en présence d’un moment de la
lutte pour une culture vivante sans laquelle l’indépendance nationale
est un leurre ou une imitation du modèle jadis imposé par la force
militaire coloniale. Cette culture ne peut fleurir qu’en se
ré-enracinant dans le terreau nié et/ou détruit et/ou dévalorisé et/ou
folklorisé par le colonialisme puis par le néocolonialisme, non pas pour
tenter de reproduire nostalgiquement cet héritage mais pour ouvrir et
créer de nouveaux possibles. Loin de se réduire au retour à une origine,
cette culture signe surtout la possibilité d’un nouveau commencement ou
d’une reprise de l’histoire propre. La restitution des œuvres
culturelles spoliées apparaît dès lors comme une des phases de la lutte
de libération nationale qu’il faut entendre comme un long processus dont
l’indépendance politique n’est qu’une des premières étapes en appelant
d’autres : combat pour l’indépendance économique, lutte pour la
désaliénation culturelle et identitaire.

  • Dans un récent article du politologue camerounais Achille Mbembé paru dans AOC https://aoc.media/analyse/2018/10/05/a-propos-de-restitution-artefacts-africains-conserves-musees-doccident/,
    celui-ci considère que la restitution des biens culturels africains
    doit aller de paire avec une reconnaissance des pays colonialistes de
    l’ensemble de leurs méfaits à cette époque. Que penses-tu de cette
    position ? 

Je partage entièrement cette position pour deux raisons au moins. La
première est que la « mission civilisatrice » de la colonisation est en
fait un projet de dé-civilisation. Elle suppose une chosification de
l’autre soulignera Césaire, une déshumanisation intégrale précisera
Cabral. En détruisant les modes d’être au monde de peuples entiers, elle
les plonge dans la désintégration, l’incohérence et le non-sens. En
imposant la propriété privée de la terre et les rapports sociaux
capitaliste, elle sape l’ensemble des repères moraux et sociaux. En
dévalorisant comme « sauvages » tous les héritages issus des histoires
pluriséculaires, elle confisque le passé et rend indisponible les liens
de cohérence entre passé et présent. La violence physique de masse
accompagne, on le voit, une violence encore plus ample, plus profonde,
plus destructrice et aux effets plus durables. Le dépassement d’un tel
crime contre l’humanité est-il possible sans sa reconnaissance ? J’ai
tendance à penser qu’une page scandaleuse de l’histoire ne peux se
dépasser qu’en se lisant jusqu’au bout à haute voix.

La seconde raison est la prise en compte des conséquences sur la
longue durée d’une telle violence à la fois systémique et atmosphérique
étalée sur plus d’un siècle et se surajoutant pour de nombreux
territoires à plusieurs siècles d’esclavage. Une telle intrusion marquée
du sceau de la violence ne peut pas ne pas avoir de conséquences
« traumatiques » sur les victimes, qui sont ici des peuples entiers. Il
se trouve que nous savons désormais que la disparition totale des
conséquences d’un trauma suppose et nécessite qu’il soit nommé et
reconnu dans son intégralité. Se débarrasser de ces conséquences suppose
la reconnaissance des victimes qui nécessite elle-même au minimum la
fin de la négation du crime. La restitution des œuvres culturelles
spoliées est ainsi un des moyens de ce dépassement mais pas le seul.
Sans être exhaustif d’autres moyens peuvent être cités : la
reconnaissance de la réalité pour ce qu’elle a été réellement mais aussi
des réparations collectives pour les destructions matérielles et
humaines.

La querelle sémantique qui secoue les organismes internationaux est
significative du lien nécessaire entre restitution des œuvres
culturelles spoliées et reconnaissance du crime colonial. Les anciennes
puissances coloniales n’aiment pas le concept de « restitution » et lui
préfère celui de « retour ».  La France en particuliers mais aussi
l’Allemagne sont montées au créneau lors de la conférence de Venise de
1976 sur cette question. L’enjeu était la dénomination du comité en
charge de la question de la restitution.  Sur la pression de ces
actuelles puissances néocoloniales le comité s’appelle désormais
« comité intergouvernemental pour la promotion du retour des biens
culturels à leurs pays d’origine ou leur restitution en cas
d’appropriation illégale ». Ce qui est refusé dans le terme restitution
c’est son implicite d’illégalité c’est-à-dire la caractérisation de vol
pour désigner la présence de ces œuvres dans les grands musées
occidentaux. L’utilisation du concept de « restitution » n’est acceptée
qu’en l’accolant de l’expression réductrice « en cas d’appropriation
illégale ». Les querelles de mots dans les instances internationales ne
sont jamais anodines. Ce qui est refusé dans le terme « restitution »
c’est une caractérisation de la période coloniale. Ce qui est apprécié
dans le terme « retour » c’est sa neutralité c’est-à-dire son silence
sur la caractérisation.

Soulignons au passage l’hypocrisie de ceux qui au sein des anciennes
puissances coloniales s’opposent à une telle reconnaissance de la
colonisation comme crime contre l’humanité. Celle-ci nous-dit-on
relèverait de la « repentance », ouvrirait à un processus de « honte de
soi », voire de « haine de soi » c’est-à-dire exactement ce qu’a produit
l’esclavage et la colonisation.  La négation du statut de responsables
et de coupables pour les Etats colonisateurs signifie dans le même temps
la négation du statut de victimes pour les peuples colonisés.

  • Bien que la colonisation est – officiellement – révolue,
    certains pays comme la France garde sous leur contrôle de nombreux
    territoires dit « d’Outre-mer » (Nouvelle-Calédonie, Guyane
    « française », La Réunion, Mayotte, etc.). Pour toi, les questions de la
    restitution des biens culturels africains et d’une éventuelle
    indépendance de ces territoires, sont-elles liées ?

Commençons par souligner l’importance de la dimension culturelle et
identitaire dans la lutte des organisations indépendantistes des
colonies françaises pudiquement appelées « Outre-mer » en nous appuyant
sur l’exemple Kanak. C’est  ainsi un festival culturel en 1975
(« Mélanésia 2000 ») qui marque l’affirmation et les progrès du
mouvement nationaliste contemporain en Kanaky. Réaffirmation culturelle
et nationalisme politique sont ainsi étroitement liés dans l’histoire
politique de la colonie. Rappelons également l’attachement des militants
et organisations Kanak à la « coutume », nom par lequel ils désignent
la « tradition » c’est-à-dire leur culture. Toutes les initiatives et
mobilisations politiques Kanak débutent par l’acte de « faire la
coutume ». Comme en Afrique la dépossession culturelle a rimé avec la
domination et la lutte pour l’émancipation nationale avec la
réaffirmation culturelle et identitaire. En témoigne l’insistance des
indépendantistes pour que la reconnaissance de l’identité Kanak figure
explicitement dans les accords de Nouméa en 1998. Ces mêmes accords
prévoient d’ailleurs le « retour d’objets culturels Kanak » se trouvant
dans des musées métropolitains. En Kanaky comme dans les autres colonies
la spoliation des biens culturels a été massive.  La spoliation s’est
même étendue aux traces de l’histoire Kanak comme en témoigne le
maintien dans un musée de la métropole du crane du chef des insurgés de
la révolte de 1878 Ataï, ainsi que celui de son sorcier.  Il faudra
attendre 2014 pour ces cranes soient enfin rapatriés.

Cette mutation des positions de l’Etat français est à la fois le
résultat de la lutte Kanak et une stratégie de sa part visant à susciter
un abandon de la revendication indépendantiste en échange d’une
reconnaissance culturelle. Plus largement cette stratégie consiste à
affirmer la volonté et la possibilité d’une décolonisation sans
indépendance nationale. Outre les concessions que constituent la
reconnaissance de l’identité Kanak et le « retour » de certains biens
culturels, cette stratégie prend aussi la forme du soutien à certaines
ONG revendiquant non plus l’indépendance mais le respect des droits des
peuples autochtones. Alors que les indépendantistes saisissent le
« comité spécial des Nations Unies sur la décolonisation », ces ONG
s’adressent elles à « l’Instance permanente des Nations unies sur les
questions autochtones ». Si la restitution des biens culturelle est un
élément de l’émancipation nationale, elle peut aussi être mise en avant
pour freiner ou détourner le combat pour l’indépendance vers une
impasse. Nous parlons d’impasse car la restitution de ces biens n’est
émancipatoire que si elle s’inscrit dans une logique de réappropriation
d’une souveraineté économique, politique et culturelle. Sans cette
dimension elle tend à se réduire à une reconnaissance dans la
domination, à un respect dans la soumission, à une réduction à un
folklore non vivant.

En revanche la restitution des biens culturels pour les pays
africains corsetés dans les rapports néocoloniaux prend un sens plus
large. Elle s’inscrit dans la logique d’un combat pour une indépendance
réelle et prend de ce fait plus facilement et plus fréquemment le sens
d’une remise en cause du néocolonialisme. Elle ne peut qu’encourager
d’autres combats allant dans le même sens : contre la dette, contre le
franc CFA, contre les accords de coopération, etc. Autrement dit le lien
entre la restitution et l’indépendance réelle est posé logiquement dans
le cas des pays néo-colonisés. Une dynamique de lutte africaine
imposant la restitution aidera à reposer celle-ci dans son véritable
cadre, celui du combat contre la dépendance, le néocolonialisme et les
indépendances et souverainetés en carton. Un tel recadrage ne peut
qu’être positif face aux stratégies étatiques françaises dans ses
dernières colonies visant à faire des concessions pour garder
l’essentiel en promouvant une illusoire décolonisation sans
indépendance.

  • L’écho des actions de ces différents mouvements dépasse
    largement les frontières du continent africain. Comment les différentes
    diasporas africaines, personnes et organisations présentes en Europe
    dénonçant les mécanismes néocoloniaux peuvent-ils leur apporter un
    soutien ? Quelles actions préconiserait-tu ?

Elles peuvent jouer un rôle important en reliant la revendication de
la restitution à la revendication plus large d’abolition du
néocolonialisme. Pour le comprendre, il convient de ne pas oublier que
le colonialisme n’a pas eu qu’un impact sur les pays colonisés et sur
leurs peuples. Il a également travaillé en profondeur et impacté les
pays colonisateurs et leurs peuples. Pour que l’esclavage et la
colonisation soient possibles, il faut que ces crimes apparaissent comme
justifiés, légitimes et en conséquence souhaitables. Le racisme en tant
qu’idéologie de hiérarchisation de l’humanité connait son âge d’or dans
la même ère historique où se déploient l’esclavage et la colonisation.
L’esclavage et la colonisation ne sont pas possible sans racisme et
inversement le racisme nécessite une base économique (l’esclavage et le
colonialisme hier, le néocolonialisme aujourd’hui). Une société qui en
domine d’autres ne peut être que raciste.

L’héritage colonial et le présent néocolonial est banalisé dans la
quotidienneté des sociétés européennes. On en trouve des traces dans les
biens culturels entreposés dans les musées mais aussi dans le nom des
rues, avenues et places, dans les images et représentations de nos
concitoyens noirs, arabo-berbères ou musulmans des médias, illustrations
publicitaires, bandes dessinées, chansons ou blagues, etc. C’est donc
une véritable décolonisation de l’imaginaire qu’il convient de mettre en
action pour assécher le fertilisant idéologique du néocolonialisme que
sont ces préjugés issus de notre histoire coloniale. C’est ce que nous
avons proposé d’appeler la lutte contre « l’espace mental colonial »
sans laquelle le racisme ne reculera pas ici et le néocolonialisme
gardera ici une de ses assises idéologiques essentielles.

Quant à la question du souhaitable en terme de mobilisation nous
devons le définir en gardant à l’esprit le lien entre domination et
invisibilité ou entre visibilité et émancipation. Il s’agit en
conséquence d’inventer des actions publiques rendant visible
l’invisible. Des ballades anticoloniales permettant de visibiliser les
traces de la colonisation dans nos villes, aux opérations de
débaptisation des noms de rue, place ou avenue rendant hommage à des
esclavagistes et assassins coloniaux, aux campagnes exigeant que les
statues symbolisant la colonisation par la mise à l’honneur de ses
acteurs soient démontées et exposées dans des musées (avec si le rapport
de forces est réunis l’exigence d’un texte de légende condamnant la
colonisation), en passant par des sit-in devant les musée en soutien aux
revendications de restitution des biens culturels, etc., le point
commun est de visibiliser l’invisible. Si le combat essentiel se mène
dans les pays africains, ces mobilisations ici peuvent les renforcer
considérablement.

Terminons en soulignant que ce combat n’est pas seulement un soutien
au combat des peuples africains. Il est aussi une lutte pour le type de
société dans laquelle nous voulons vivre ici. A moins de se résoudre à
vivre dans une société raciste, nous avons à soutenir de manière
beaucoup plus offensive qu’aujourd’hui les combats contre le
néocolonialisme des peuples africains d’une part et à mener un combat
radical pour décoloniser nos sociétés d’autre part.

  • Plus largement, où en sont les campagnes pour les
    réparations liées à la période coloniale et à la traite esclavagiste ?
    Les victoires obtenues, comme celle des Mau-Mau vis à vis de la 
    Grande-Bretagne, la campagne initiée par la Caricom, en créant la
    Caribbean reparations commission,etc. ont elles entrainé une nouvelle
    dynamique ? Comment vois tu le lien avec les campagnes dette?

La revendication de réparation n’est pas nouvelle. Si le terme n’est
pas encore utilisé pendant la période esclavagiste, la revendication est
cependant présente sous d’autres dénominations : « indemnisation »,
« compensation », « restitution ». En témoigne des lettres, pétitions,
pamphlets, etc., dont on peut se faire une idée par la lecture de
l’excellent livre d’Ana Lucia Araujo ( Reparations for slavery and the
slave trade. A transnational and comparative history, Bloomsbury,
London, 2017). Il en est de même pour les réparations liées aux
destructions et spoliations de la colonisation. On la retrouve ainsi
comme revendication lors de la conférence tricontinentale de 1966 qui
regroupa l’essentiel des mouvements de libération nationale et des
organisations anti-impérialistes d’Asie, d’Afrique et d’Amérique Latine.

Depuis une décennie le mouvement pour les réparations connaît une
nouvelle vigueur. Sans être exhaustif les repères suivants soulignent la
montée en puissance de la revendication : création en 2005 en
Martinique du Mouvement International pour les Réparation et plainte de
64 descendants d’esclaves contre l’Etat français ; signature en 2008
d’un traité d’amitié et de coopération entre l’Italie et la Lybie
prévoyant un dédommagement  à hauteur de 5 milliards de dollars sur une
période de 25 ans sous la forme de construction de logements et
d’infrastructures routières ; Création d’un réseau international pour
les réparations relatives à l’esclavage et la colonisation d’une part
et  instauration d’une journée internationale pour les
réparation d’autre part par l’Assemblée des mouvements sociaux du Forum
Social Mondial de Tunis en 2013 ;   Création d’une commission des
réparation lors du sommet de la communauté des Caraïbes (CARICOM)
regroupant  12 Etats membres en 2013; Plainte d’anciens Mau Mau ou de
leurs descendants devant la justice britannique et victoire judiciaire
en 2013 pour 5 228 personnes pour une indemnisation d’un montant de 30
millions de dollars ; dépôt de deux  projets de loi en 2017 par la
député verte Cécile Duflot  portant pour l’un sur la reconnaissance du
« travail forcé comme crime contre l’humanité» avec un principe de réparations pour les «préjudices en résultant» et portant pour le second sur la «réparation des préjudices résultant de la traite et de l’esclavage colonial». Ces
moments forts s’accompagne d’une multitude d’actions plus modestes qui
soulignent que la revendication est désormais inscrite à l’agenda des
luttes même si le rapport des forces nécessaire pour l’emporter est
encore à construire.

La revendication de réparations pour les crimes esclavagistes et
coloniaux permet de resituer la question de la dette dans son véritable
contexte historique et économique. Non seulement la dette des pays
néo-colonisés est inique et doit tout simplement être effacée mais de
surcroît une autre dette, bien réelle celle-ci, doit être remboursée par
les anciennes puissances esclavagistes et coloniales : la dette
négrière et coloniale.

  • On parle beaucoup de Françafrique dans les médias
    actuellement avec les propos de Luigi Di Maio (soit dit en passant
    hypocrites et utilisés dans un sens politique selon moi) mais aussi avec
    les affaires autour de Alexandre Benalla, l’
    acquittement
    de Laurent Bagbo à la CPI pour absence de preuves mais aussi bien sûr
    la lutte contre le Franc CFA, selon toi comment lutter politiquement et
    collectivement contre la françafrique ?

Je reprendrais volontiers une phrase de Marx appelant à « rendre la
honte plus honteuse en la rendant visible ». Autrement dit les scandales
de la Françafrique se perpétue par la chape de silence qui
l’accompagne. Chaque gouvernement depuis plus d’une décennie annonce
qu’il rompt avec ce système néocolonial d’ingérence tout en le
perpétuant. Ce qu’il y a de nouveau c’est l’émergence de luttes en
Afrique même portées par une nouvelle génération militante pour dénoncer
les différents segments de ce système (mouvement pour la sortie du CFA,
contre la signature des APE, contre le procès intenté à Bagbo, contre
la présence militaire au Tchad, etc.). Compte-tenu des conséquences
prévisibles des APE en termes de paupérisation encore accrue du fait de
la concurrence « libre et non faussée » entre les petits producteurs
locaux et les multinationales qu’imposent ces accords, ces mouvements ne
peuvent que perdurer et se renforcer. La construction en Europe d’un
mouvement de contestation pouvant faire écho aux luttes africaines,
pouvant leur servir de caisse de résonance, pouvant en être les
« porteurs de valises » d’aujourd’hui, etc., serait d’une utilité
politique certaine. Une telle initiative est même urgente compte-tenu de
l’activisme d’un Soros en Afrique offrant un financement à ces luttes
pour mieux les dépolitiser et les instrumentaliser. L’organisation de la
solidarité matérielle et financière semble ainsi être également de
nouveau à l’ordre du jour. Soulignons enfin que nos dénonciations ne
doivent pas se limiter à la Françafrique. Dans bien des domaines la
sphère des responsabilités est passée à l’échelon européen même si Paris
reste l’exécuteur en chef. C’est désormais l’Europe et sa banque
centrale qui assure le fonctionnement du CFA. C’est également elle qui
impose les contrats léonins que sont les APE. Un mouvement européen
anti-impérialiste ou au moins des campagnes communes sont ainsi des
directions à emprunter.

  • Cela pourrait passer par des condamnations de la Banque mondiale et de ces méfaits. Une de
    ses filiales (la SFI) fait actuellement l’objet d’une plainte pour
    dégâts environnementaux dans un projet indien de centrale énergétique
    qu’elle a financé à hauteur de 450 millions de dollars. La plainte a été
    déclarée recevable, le 27 février 2919, par la Cour Suprême des
    États-Unis.   ( Info reçu vendredi, j’écris un article là-dessus pour
    l’envoyer demain:
    https://www.financialafrik.com/2019/02/28/usa-la-banque-mondiale-perd-son-immunite )

Toutes les formes possibles de luttes sont à mobiliser, y compris
bien sur le combat juridique. Même non victorieuse les plaintes devant
différentes juridictions contribuent à briser la chape de silence d’une
part et sont des points d’appuis pour les autres formes de luttes
d’autre part. La constitution d’un collectif international de juristes
se consacrant à cet axe de lutte pourrait ainsi s’envisager. Il pourrait
se consacrer à la fois à la défense des militants réprimés et aux
dépôts de plaintes dans toutes les juridictions possibles. Sa simple
existence visibiliserait plus rapidement des luttes contre les dégâts
environnementaux et humains des grands projets des multinationales.
Fréquemment les collectifs locaux de luttes qui se mettent en place ne
savent pas vers quels acteurs se tourner pour faire connaître leurs
combats ou organiser la défense de leurs militants emprisonnés. Une
telle structure de solidarité dotée de moyens d’informations serait un
repère d’alerte.

  • De nombreux mouvements sociaux émergent depuis plusieurs
    années en Afrique. Du « Balai citoyen » au Burkina Faso à « Y’en a marre
    » au Sénégal ou encore « Filimbi » et « La Lucha » au Congo-Kinshasa,
    ceux-ci dénoncent à la fois la corruption présente dans leurs pays
    respectifs ainsi que les ingérences des puissances impérialistes. Quels
    sont pour toi leurs forces et leurs faiblesses ?

Comme nous l’avons souligné précédemment, la force principale de ces
mouvements est qu’ils sont portés par une nouvelle génération militante.
Celle-ci composée de jeunes entre vingt et quarante ans se caractérise
par un dynamisme militant important comme en témoigne les manifestations
pour la sortie du franc CFA récentes. Ces militants maîtrisent
également les réseaux sociaux et les mettent au service de ces
mobilisations. Ils développent des formes de luttes alliant la
contestation classique, la dimension ludique et la mobilisation
citoyenne pour l’environnement (la pratique du ramassage des déchets à
l’issue des manifestations apparue d’abord au Burkina a été également
observée à Alger la semaine dernière). Une autre force est le refus de
choisir entre dénonciation de pseudo forces internes et de pseudos
forces externes. La dénonciation simultanée des ingérences impérialistes
et des gouvernements africains qui les cautionnent souligne une prise
de conscience réelle du caractère systémique du néocolonialisme.

Du côté des faiblesses il faut souligner la coupure (plus ou moins
prononcée) avec d’autres générations militantes ou d’autres segments de
protestations contre les mêmes ingérences et fréquemment avec les mêmes
revendications. Le lien avec les luttes syndicales (pourtant elles aussi
en développement quantitatif) reste faible.  Enfin l’intervention de
nombreuses ONG au sein de cette jeunesse n’est pas sans porter la dérive
d’une dépolitisation par le captage des leaders que celles-ci mettent
en place.

  • Une des questions les plus discutées aujourd’hui est aussi
    celle de la sortie du Franc CFA pour les 15 pays concernés (mettre une
    nbp avec 14 pays + Comores). Le Franc-CFA est sans aucun doute un outil
    néocolonial dont il faut se débarrasser, mais d’après toi, cette sortie
    constituerait-t-elle une fin en soi ?

Bien entendu la sortie du Franc CFA ne suffira pas à elle seule à
mettre fin au développement extraverti. La question posée est celle déjà
énoncée par Samir Amin depuis longtemps : la déconnexion avec un marché
mondial dominé par les anciennes puissances coloniales et le recentrage
des priorités sur le besoin des populations autochtones et des
équilibres locaux. En témoigne les situations des pays issus des autres
empires coloniaux qui disposent tous de leur propre monnaie sans que
cela n’ait signifié un développement autocentré. Cela étant posé une
telle perspective suppose que l’épée de Damoclès qu’est le CFA soit
démantelée.  En témoigne les assassinats ou les déstabilisations de la
plupart des chefs d’Etat d’Afrique subsaharienne qui ont enclenchés la
mise en œuvre d’une monnaie nationale. Disons pour simplifier que la
sortie du CFA est une condition nécessaire mais pas suffisante pour
rompre avec la dépendance néocoloniale.

  • Y-a-t-il pour toi une réelle différence entre les politiques
    dites de « Soft power » que l’on rencontre régulièrement ces derniers
    temps, notamment venant des pays des BRICS, et les politiques
    typiquement « néocolonialistes » ?

L’Afrique n’a pas à attendre son émancipation d’acteurs extérieurs.
Cependant l’émergence de nouveaux acteurs est venue élargir les marges
de manœuvres que peuvent mobiliser les Etats africains. Les BRICS
contribuent ainsi à desserrer l’étau imposé par les pays occidentaux.
Par ailleurs pour s’imposer ces BRICS doivent offrir des conditions plus
avantageuses que celles offertes par les « partenaires » classiques.
Enfin culturellement les liens avec les BRICS ne sont pas imbibés par la
pesanteur d’un héritage colonial maintenu en vie par des réseaux
humains, des procédures et habitudes héritées, des modes d’intervention
directes décomplexés, des réflexes paternalistes et fraternalistes  
profondément ancrés, etc. Cela étant dit les accords en développement
avec les BRICS ne sont pas homogènes sur le continent et dépendent en
grande partie de la nature des politiques suivies par l’Etat africain
concerné.   Autrement dit je pense qu’il faut se méfier autant du
discours de diabolisation des BRICS les présentant comme le nouveau
danger en Afrique que du discours de l’attente d’une solution miracle
par l’arrivée de ces nouveaux acteurs. L’essentiel reste ici l’existence
ou non d’une politique de sortie de la dépendance c’est-à-dire de ce
que les militants africains appellent désormais le combat pour la
seconde indépendance.

  • Pour finir, quels sont tes actuels et futurs projets d’ouvrages ?

Je viens de publier en septembre 2018 aux éditions Investig’action un
« manuel stratégique de l’Afrique » en deux tomes restituant toutes les
ingérences militaires occidentales (leurs motivations, causes et
conséquences) depuis les indépendances.

Je sors début avril un ouvrage aux éditions Syllepses portant pour titre « « Planter du blanc ». Chroniques du (néo-)colonialisme français »

Publié le par bouamamas

Posté le 16/04/2019 par rwandaises.com



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