Au coin du feu avec Pie Masumbuko – IWACU


Dans le Burundi traditionnel, le soir, au coin du feu, la famille réunie discutait librement. Tout le monde avait droit à la parole et chacun laissait parler son cœur. C’était l’heure des grandes et des petites histoires. Des vérités subtiles ou crues. L’occasion pour les anciens d’enseigner, l’air de rien, la sagesse ancestrale. Mais au coin du feu, les jeunes s’interrogeaient, contestaient, car tout le monde avait droit à la parole. Désormais, toutes les semaines, Iwacu renoue avec la tradition et transmettra, sans filtre, la parole longue ou lapidaire reçue au coin du feu. Cette semaine, au coin du feu, Pie Masumbuko.

Votre qualité principale ?

Une certaine résilience dans la quête de la justice.

Votre défaut principal ?

C’est aux autres de le dire, il y a peut-être l’embarras du choix.

La qualité que vous préférez chez les autres ?

L’honnêteté et la sincérité dans le dire vrai : la culture de la justice, « Ubushingantahe. »

Le défaut que vous ne supportez pas chez les autres ?

La culture du mensonge.

La femme que vous admirez le plus ?

Marguerite Barankitse dite Maggy Shalom spécialement pour ses initiatives et réalisations au Burundi sans oublier ce qu’elle fait pour les réfugiés burundais et les autres exilés.

L’homme que vous admirez le plus ?

Le Prince Louis Rwagasore.

Votre plus beau souvenir ?

La réussite au Baccalauréat français en 1958 à Paris (le Prince Rwagasore venait difficilement de m’obtenir auprès du Conseil Supérieur du Pays une bourse d’étude conditionnée par le premier bon résultat).

La réussite à ce baccalauréat m’a permis de poursuivre mes études à la faculté de Médecine de Paris et de suivre concomitamment les cours à l’école des Sciences Politiques de Paris. Sans cette réussite la bourse m’aurait été coupée.

Ce succès a permis au Conseil Supérieur du Pays d’accorder des bourses à d’autres demandeurs candidats sans méfiance.

Votre plus triste souvenir ?

L’assassinat du Prince Louis Rwagasore que j’avais toujours accompagné dès l’âge de 6 ans et que j’allais enfin rejoindre après mes études universitaires. Il avait été pour moi un mentor.

Aimé par son peuple uni, ses premières réalisations et interventions venaient de montrer une grande Vision qui promettait un avenir radieux pour le Royaume du Burundi.

Quel serait votre plus grand malheur ?

La perte de ma femme ou l’un de mes quatre enfants.

Le plus haut fait de l’histoire burundaise ?

Le traité de Kiganda en 1903 au cours duquel les Badasigana du Roi Mwezi ont accepté de lourds sacrifices pour sauver et maintenir l’unité nationale du Royaume du Burundi menacé alors de division par Maconco et Kilima suscitée par la colonisation allemande.

La plus belle date de l’histoire burundaise ?

Le 1er juillet 1962, date du retour officiel de l’indépendance du Royaume du Burundi précédée du 18 septembre 1961, date de la victoire du parti Uprona/Abadasigana après les premières élections véritablement démocratiques du pays.

La plus terrible ?

A mon avis, c’est le 28 novembre 1966, date du coup d’état de Michel Micombero qui a renversé la monarchie séculaire du Burundi et a initié, ce faisant, le début de l’aventure républicaine caractérisée par une certaine chienlit que beaucoup d’observateurs ont constaté depuis lors et qui a perturbé les équilibres qui maintenaient la fraternité des Barundi.

Le métier que vous auriez aimé faire ?

Après mon Bac à Paris, je voulais faire un doctorat en Sciences. C’est pour cette raison que je suivais parallèlement d’autres disciplines. N’eût-été la médecine dans laquelle je m’étais engagé depuis longtemps, l’Histoire m’aurait intéressé.

Votre passe-temps préféré ?

La lecture. C’est de lire tout ce qui me tombe sous les mains, spécialement les livres et revues scientifiques et philosophiques si accessibles depuis internet et Amazon. L’écriture m’occupe en second.

Votre lieu préféré au Burundi ?

Au sommet de la montagne, Remera, juste au-dessus de mon lieu de naissance. De ce point de la crête du Congo-Nil, le regard s’étend au Nord-Ouest jusqu’aux montagnes d’Uvira en RDC et au Sud-Est jusqu’à la plaine de la vallée de la Ruvubu. Une vision idyllique, à partir de ce lieu stratégique où le président Bagaza avait voulu établir une base militaire.

Le pays où vous aimeriez vivre ?

Le Burundi.

Le voyage que vous aimeriez faire ?

Comme d’habitude en France, à Lourdes.

Votre rêve de bonheur ?

Mon rêve, c’est celui derrière lequel je cours depuis que l’Unité de notre paradis national est en perdition. Je rêve d’un Burundi redevenu fraternel comme je l’ai connu et vécu au cours de ma jeunesse et de mon âge adulte avant ces divisions ethniques Hutu/Tutsi aussi factices que maléfiques avec lesquelles je n’ai jamais pactisé mais qui, à plusieurs reprises ont failli me coûter la vie : de deux côtés  d’ailleurs, mais surtout en provenance du côté d’où je l’attendais le moins : ( tout en étant Tutsi, au cours de la première République, j’ai connu quatre emprisonnements Tutsi dont celui de 1972.)

Mon rêve donc est le retour à la non suspicion pour personne, le retour au partage « du cru et du cuit », « au manger peu et dormir à temps » pour tous, à la décomplexion totale. Bref le retour à la liberté, l’égalité et la fraternité qui caractérisaient naguère notre peuple sans révolution, mais perdues après la déclaration de celle-ci le 28 novembre 1966.

Votre plat préféré ?

Une ratatouille de banane-légume cuite dans l’eau et avec beaucoup de légumes.

Votre chanson préférée ?

L’Auvergnat de Georges Brassens et la feuille morte d’Yves Montant.

Quelle radio écoutez-vous ?

La BBC ET RFI

Avez-vous une devise ?

Le vers du poète anglais John Dohne que j’avais mis en exergue sur ma thèse de Santé Publique : « La mort de tout homme me concerne. Aussi quand vous entendez la cloche sonner le glas, ne demandez pas pour qui elle sonne, elle sonne pour vous.»

Votre souvenir du 1er juin 1993 ?

J’étais encore à l’étranger à l’OMS, le souvenir lointain qui m’en reste est celui de la victoire du parti Frodebu, qui était une victoire démocratique et m’a rappelé celle de mon parti Uprona/Abadasigana le 18 octobre 1961.

Votre définition de l’indépendance ?

La définition classique est connue, vous la trouverez ailleurs.
Pour moi, c’est la capacité d’un peuple de s’auto déterminer dans le cadre de l’élaboration de ses lois et institutions librement consenties et acceptées par tous les citoyens. Le tout dans le respect des institutions et lois des autres. C’est donc l’autodétermination dans le respect des lois internationales. L’indépendance dans l’interdépendance.

Votre définition de la démocratie ?

Elle ne se traduit pas dans la définition mais dans le vécu et le cru du peuple plutôt que des institutions.

Il y a d’abord ce qu’elle n’est pas : ce n’est pas la loi du nombre et ne se traduit pas seulement par les élections. Mais c’est le consensus librement vécu et la cohabitation fraternelle d’un peuple dans le respect, la fraternité et ce qu’on appelle en Kirundi « gusangir’akabisi n’agahiye »  (partager le cru et le cuit). C’est alors seulement que le peuple sait qu’il est au pouvoir comme le dit le mot démocratie.

Votre définition de la justice ?

J’ai connu une période où la justice était- la référence pour tous, le recours surtout celui du faible, de la veuve et de l’orphelin. C’était alors l’institution en laquelle on croyait le plus et que le peuple aimait après Dieu et le Roi, c’était au temps de l’ « Intahe » c’est-à-dire la foi en la loi et le respect de la loi par l’intégrité et la crédibilité des personnes chargées de l’appliquer à tous et à chacun : c’était la justice dans l’égalité.

Telle était exprimée la démocratie burundaise vécue et exécutée sur le terrain par des notoriétés dûment sélectionnées et respectées. La justice était une institution ouverte à tous et aimée par tous autant comme justiciable que comme acteur potentiel.

Au demeurant, la justice est le thermomètre de la démocratie selon que les ayant droits l’aiment et la respectent ou non, dans leur intimité.

Pie Masumbuko

Si vous devenez ministre de la Santé quelles seraient vos deux premières mesures ?

Je le fus en son temps. A présent, il n’en est plus question et ma première réponse serait de refuser. En mon temps, il y avait de l’enthousiasme, une passion de servir et un sentiment prométhéen de vouloir et pouvoir changer les choses.

Lorsque je fus nommé à ce poste par feu le premier ministre Pierre Ngendandumwe (paix à son âme), j’avais obtenu de lui d’appeler ce ministère celui de la santé et de la population : nous étions entrés à l’époque du plan et gouverner était prévoir.

Depuis lors, la population a doublé deux fois, en silence, malgré les malheurs qui l’ont frappée, et la pauvreté s’est accrue.

Ce ministère social est difficile à satisfaire car il est le vrai miroir de la pauvreté du pays et de son sous-développement.

Celui qui accepterait ce sacerdoce devrait pouvoir disposer de moyens pour mener son action. La première chose à faire serait la réorganisation du service de santé capable d’appliquer une politique de la santé pour tous en accordant une assurance maladie pour toute la population après avoir obtenu une collégialité de l’autorité nécessaire pour appliquer une politique familiale appropriée.

Il est illusoire en effet de mettre au monde des enfants auxquels on n’assurera pas la santé et l’éducation. Ceci est aussi valable pour les parents que pour le pouvoir. Si le titulaire potentiel n’obtenait pas un consensus et les moyens ad hoc, il devrait pouvoir décliner l’offre. Rappelons qu’il a fallu l’autorité de Mao Tsé Toung en Chine en 1954 pour faire accepter l’idée que la démographie galopante de son peuple était une bombe à retardement. Il me semble qu’il en est ainsi au Burundi.

Si vous deveniez ministre des Affaires étrangères, quelles seraient vos deux premières mesures ?

Je le fus également. Il n’en est pas question pour le moment pour des raisons évidentes. Quand on sait qu’une diplomatie réussie est celle qui explique une politique crédible par les interlocuteurs étrangers et autres, le titulaire de ce poste difficile doit d’abord demander au gouvernement de lui donner une bonne carte de visite, celle d’un gouvernement apprécié et respecté à l’intérieur comme à l’extérieur, en raison de son respect de l’état de droit, de la gestion démocratique et sociale populaire, ainsi que du respect de la loi internationale.
En dehors de cela celui à qui on proposerait ce poste est en droit de pouvoir et devoir  refuser : C’est ce qui a été mon cas en 1968 à l’époque où le président Michel Micombero m’avait nommé ambassadeur itinérant de la première République, alors que je sortais de prison.

N’étant pas d’accord avec la ligne politique aussi intérieure qu’extérieure de l’époque, j’avais préféré démissionner. Je l’ai fait sans ignorer les risques que je courais et que j’ai connus par la suite comme certains peuvent se le rappeler, en particulier celui qui était alors Secrétaire général de la Présidence (il se reconnaîtra car mon ami est encore en vie, Dieu merci).

C’est d’ailleurs dans la même lettre de démission que je déclarais quitter officiellement la carrière et fonction politique pour m’occuper dorénavant de ma profession et de ma vie de simple citoyen beaucoup plus agréable.

Ce qui est toujours valable. L’Histoire et l’expérience arrivent à convaincre certains que la place au gouvernement est un moment de service et pas d’intérêts.

Croyez-vous à la bonté humaine ?

Nous entrons ici dans le domaine de la foi. Oui, je crois que l’homme est un vertébré fait à l’image de Dieu mais qui demeure libre de faire ce qu’il veut : le bien et le mal.

Il se fait que malheureusement cette liberté est quelques fois abusée pour faire le mal aux autres. Mais pour l’optimiste que je suis, s’il y a encore de la méchanceté apparemment dominante sur la terre, ce n’est qu’une apparence de la minorité car en cherchant bien, on trouvera toujours qu’il existe encore partout ce qu’on appelle en kirundi « Intore », de braves gens. Il ne faut jamais désespérer de l’homme.

Pensez-vous à la mort ?

Pas souvent, j’y pense à l’occasion surtout de la perte d’un être cher mais je ne la crains pas. C’est un destin et une destinée pour tous. C’est ici l’occasion de me permettre d’inviter le lecteur à visiter le beau poème dans l’ecclésiaste chapitre 12 et ne pas seulement s’arrêter au vers célèbre « tout est vanité rien que vanité».

Si vous comparaissiez devant Dieu, que lui diriez-vous ?

Avant tout, je lui dirais en Kirundi qu’Il connaît sûrement : ‘‘Ndagize Bwakeye Muremyi Wacu’’ (Notre créateur, je vous salue) et j’attendrais la suite des événements. Même si c’est le soir car au paradis, il n’y a pas de nuit.



burundinews

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