Au coin du feu avec Laura Sheilla Inangoma – IWACU


Dans le Burundi traditionnel, le soir, au coin du feu, la famille réunie discutait librement. Tout le monde avait droit à la parole et chacun laissait parler son cœur. C’était l’heure des grandes et des petites histoires. Des vérités subtiles ou crues. L’occasion pour les anciens d’enseigner, l’air de rien, la sagesse ancestrale. Mais au coin du feu, les jeunes s’interrogeaient, contestaient, car tout le monde avait droit à la parole. Désormais, toutes les semaines, Iwacu renoue avec la tradition et transmettra, sans filtre, la parole longue ou lapidaire reçue au coin du feu. Cette semaine, au coin du feu, Laura Sheilla Inangoma.

Votre qualité principale ?

L’esprit de partage. Dans cette vie où tout le monde cherche à se construire, se faire un nom et un futur, je suis convaincue que c’est en donnant que l’on reçoit. Ce que j’apprends, j’aime le partager. Si je suis gratifiée d’un montant, j’aime partager avec des amis, donner de petits cadeaux, partager des avis, et partager les sentiments d’amour et de paix. Comme  notre hymne national Burundi Buhire, on a lu « Umuhire ». C’est non seulement celui qui a, mais aussi celui qui donne. Celui qui donne, reçoit le bonheur.

 

Votre défaut principal ?

L’entêtement. J’aime écouter les pensées des autres, des époques, et de différents lieux. Je réfléchis avant de prendre position avec des arguments qui iraient dans une logique fidèle à la situation qui se présente. Etant une personne sachant ce qu’elle veut et pourquoi, il me faut des arguments solides pour me convaincre de changer mes opinions.

La qualité que vous préférez chez les autres ?

L’écoute. Un certain soir à Gitega, un sage m’a dit qu’il avait fait cette prière : « Seigneur, je te supplie de m’aider. Que je parle peu, et écoute beaucoup ! ». C’est un beau principe pour acquérir une certaine sagesse d’esprit voire de la noblesse. Les autres… Sont des penseurs, des personnes âgées, des jeunes, des enfants, des banquiers, des politiciens, des artistes, tout un peuple.

Quand je parle d’écoute, il ne s’agit pas seulement de l’ouïe, je parle aussi de la vue, de l’odorat, du toucher, d’écouter l’équilibre d’une société, ses envies, son futur mais aussi ses sentiments. Ecouter son environnement et son entourage. Pour comprendre. Puis s’écouter. Et agir selon ceci.

Le défaut que vous ne supportez pas chez les autres ?

Les menteurs opportunistes. Mentir pour avoir. Mentir en le sachant. Savoir que l’on ment et avoir de la joie par ce qui sort du mensonge. Je ne comprends pas ces personnes. On essaie de me dire qu’il faut savoir que « quand on n’a rien, tous les moyens sont bons pour avoir à manger, pour nourrir ses enfants, pour se faire un beau futur ». Il me faudra des « arguments solides » pour comprendre… Je me dis que, pour la paix en soi, si l’on doit mentir pour avoir quelque chose, autant maigrir dans la famine et la dignité. Pour ne pas dire mourir. Pour ceux qui le font pour leurs enfants, autant choisir de ne pas enfanter. Car le mensonge, c’est du poison qui consume à petits feux des générations.

La femme que vous admirez le plus ?

C’est la femme rurale qui fait tout (dans la dignité et l’honnêteté) pour faire évoluer le sort de ses enfants, filles et garçons, malgré les difficultés qu’elle peut rencontrer.

 L’homme que vous admirez le plus ?

L’homme qui se bat pour l’équité des genres et l’égalité des droits. Le féministe. J’estime que celui-ci est « à l’écoute », et qu’il a compris, qu’il a « vu » !

 Votre plus beau souvenir ?

La naissance de mon unique sœur. J’avais neuf ans et étais consciente de mon besoin d’avoir une petite sœur. J’ai fait cinq tours de notre maison en courant, criant de joie et de douce folie. Quinze ans après, c’est le plus beau cadeau que nos parents aient fait à la famille.

 Votre plus triste souvenir ?

La nuit où quatre jeunes hommes, deux armés de kalachnikov d’autres de machettes nous ont menacés devant notre domicile alors que je rentrais.

 Quel serait votre plus grand malheur ?

Celui de ne plus devoir performer, ou participer dans le théâtre burundais.

Le plus haut fait de l’histoire Burundaise ?

La conquête d’autres provinces par sa majesté le roi Ntare Rugamba.

 La plus belle date de l’histoire Burundaise ?

Le 18 septembre 1961, premières élections législatives qui ont abouti au choix des Burundais pour les Burundais. Le discours du prince Louis Rwagasore est fort, unificateur et rempli d’espoir.

 La plus terrible date de l’histoire burundaise ?

Chacune des dates de commémoration de la mort de nos héros, les massacres, chacune des dates méconnues ou non enregistrées qui caractérise une perte pour une famille ou une autre. Chaque vie humaine est précieuse, un être vivant c’est toute une histoire, le théâtre nous l’apprend. Et chaque disparition est une grosse perte pour la nation.

 Le métier que vous auriez aimé faire ?

Petite, je voulais faire bonne sœur. Le couvent, les chants religieux, etc.

Mais je suis chanceuse ! Le métier que j’aurais aimé faire est celui que je fais… Théâtre. Ecriture, lecture, performance scénique, direction scénique, rencontres culturelles, échanges sur l’histoire ou faits sociaux ! C’est un rêve devenu réalité…

 Votre passe-temps préféré ?

Lire, marcher dans les rues à ombre.

Votre lieu préféré au Burundi ?

La maison où j’ai grandi.

 Le pays où vous aimeriez vivre ?

Un Burundi en paix, organisé et bien géré.

Le voyage que vous aimeriez faire ?

Brésil, Rio de Janeiro et Îles Maurice.

Votre rêve de bonheur ?

Moi dans une communauté habitant une forêt au bord d’un lac, le village qui chante doucement autour d’un feu sur un espace dégagé avec un tambour fabriqué. Les hommes qui y dansent avec les femmes, les enfants qui rient et un matin de travail calme. Sans oublier de petites scènes de théâtre que j’y ferais avec d’autres comiques du coin. Une société libre et heureuse qui s’encourage et qui adore les différences. C’est une utopie.

Votre plat préféré ?

Entrée : Une mangue, avec du jus de citron dessus.

Plat principal : Isombe avec la viande de chèvre et ses os en partie. Le reste de la viande serait avec des oignons et beaucoup de pili-pili. Tout ça accompagné de Riz aux ndagalas.

Dessert : Une bonne crème glacée boule vanille, chocolat, et la glace verte dont je me rappelle pas le nom (ce n’est pas d’ici). Avec un bon café burundais.

 Votre chanson préférée ?

Ewe Burundi de Canjo Amissi. Une fierté nationale.

Quelle radio écoutez-vous ?

Aucune en particulier. (Je tombe souvent sur RFI, une influence des années depuis… Ensuite par hasard des nouvelles des différentes radios midi, et le soir c’est le livre.)

Avez-vous une devise ?

Apprendre tous les jours, se mettre à jour et développer sa confiance en soi.

Il faut se demander qui l’on est, se questionner sur ce que l’on veut laisser comme héritage à ce monde où personne n’a demandé d’être, sa mission et sa fin. Puis voler de ses propres ailes, gagner sa vie de sa sueur, aider avec son rire. Il faut croire en soi.

 Votre souvenir du 1er juin 1993 ?

Je n’étais pas encore là. Peut-être le cœur rassurant et battant de ma mère ?

Votre définition de l’Indépendance ?

Aider les autres.

Votre définition de la démocratie ?

Une forte écoute des leaders. Un peuple conscient et qui dirige.

Votre définition de la justice ?

Un combat pour la vérité et récolter/assumer ce que l’on a semé.

Si vous deveniez ministre de la Jeunesse, quelles seraient vos deux premières mesures ?

Implanter des structures pour la promotion et l’accompagnement financier de jeunes burundais sélectionnés (des jeunes à l’esprit critique et ouverts au partage d’apprentissage/coaching) dans divers domaines de profession et de nombre égal en genre. Même nombre de jeunes filles et jeunes garçons.

Cette structure que je nommerais « Imiyabaga Ncabwenge » – c’est un exemple de nom comme un autre-  serait chargée, dans chaque commune de diriger et collecter des pensées sur les propositions des jeunes sur place, d’une bonne direction du développement, innovatrice et de changement de mentalité. Chaque année, dix propositions seraient retenues, primées et suivies pour leur application dans un délai défini. Ces projets auraient des revenus plus éducationnels que pécuniaires. Ceci aiderait à former et donner une responsabilité aux nombreux jeunes rejetés par le système d’éducation.

La deuxième mesure serait de développer des partenariats étrangers pour l’augmentation des bourses d’éducation internationale pour jeunes lycéens. Les bourses se concentreraient sur des domaines spécifiques et choisis, selon l’orientation et la vision pour l’essor économique du Burundi.

Si vous deveniez ministre de la Culture, quelles seraient vos deux premières mesures ?

Premièrement exiger, engager, ou m’entourer de bons conseillers sur l’économie, l’architecture et la promotion culturelle en m’organisant autrement tout en retenant ce qui a marché jusqu’ici.

Deuxièmement investir dans le réaménagement, le fonctionnement et la promotion de tout site susceptible d’aiguiser la curiosité pour notre culture ancestrale.

Après, (je pense que je m’emballe mais je me permets de rêver souvent), proposer/partager tout ceci dans un bal à « l’Umuganuro » qui deviendrait autant populaire que les autres carnavals au monde. Tout ceci dans le suivi des cultures burundaises assimilées aux réalités du présent.

Croyez-vous à la bonté humaine ?

Comme l’a dit Emmanuel Kant dans sa formule de volonté humaine: «  Il ne s’agit (en résumé) que de la volonté qui anime la personne ».

L’humain est, à mon humble avis, né « bon » dans un environnement qu’il n’a pas choisi. Cet environnement lui inspire dès sa naissance la peur, l’inconnu, c’est pour cela que nous pleurons tous à notre naissance. Il doit apprendre, échouer, réapprendre, suivre, puis se méfier, etc. Tout cela peut lui donner des idées, parfois mesquines et mauvaises au fil du temps. Ceci dit, sa bonté le rattrape et peut se lire dans les lois qu’il crée, les droits humains (dites droits de l’Homme), sa volonté à instituer des systèmes judiciaires. Même le plus grand criminel a sa part de bonté. Donc oui, je crois à la bonté humaine. Ce qui est une conviction discutable.

Pensez-vous à la mort ?

Beaucoup ! Ma famille et mes amis détestent quand j’en parle, mais cela est une thérapie pour moi parce qu’ils vont me manquer (s’ils meurent avant moi, ce qui est pire). C’est la seule partie de la mort qui me dérange. Sinon, la mort, quand on y pense, est une forme de justice. Elle pense à tout le monde. Et n’oublie personne.

Si vous comparaissez devant Dieu, que lui diriez-vous ?

« Mwaramutse, Mana ! Quelle était la plus drôle des religions pour vous ? »



burundinews

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