Au coin du feu avec Marie-Louise Sibazuri – IWACU


Dans le Burundi traditionnel, le soir, au coin du feu, la famille réunie discutait librement. Tout le monde avait droit à la parole et chacun laissait parler son cœur. C’était l’heure des grandes et des petites histoires. Des vérités subtiles ou crues. L’occasion pour les anciens d’enseigner, l’air de rien, la sagesse ancestrale. Mais au coin du feu, les jeunes s’interrogeaient, contestaient, car tout le monde avait droit à la parole. Désormais, toutes les semaines, Iwacu renoue avec la tradition et transmettra, sans filtre, la parole longue ou lapidaire reçue au coin du feu. Cette semaine, au coin du feu, Marie-Louise Sibazuri.

Votre qualité principale ?

Je n’en sais rien ! Mes proches disent que c’est la générosité. J’ai grandi dans une famille où le partage était notre crédo. Du coup, quand j’ai, j’éprouve toujours une grande joie à donner.

Votre défaut principal ?

Ma difficulté à dire non. Parfois, je dis oui juste pour ne pas blesser ou décevoir et, en définitive, ça me mène dans des situations fort inconfortables !

La qualité que vous préférez chez les autres ?

L’honnêteté. J’ai du mal à composer avec quelqu’un qui n’est pas clean. J’éprouve une certaine insécurité morale à être avec une personne en qui je ne peux pas avoir confiance.

Le défaut que vous ne supportez pas chez les autres ?

Forcément le contraire : la duplicité. Les opportunistes qui retournent leur veste toujours du bon côté me révoltent. Les gens qui ne savent pas regarder l’interlocuteur en face et assumer leurs opinions sont facilement traîtres ! Je déteste ça ! Mais je ne supporte pas non plus l’injustice, ni la cruauté envers plus faible que soi, particulièrement les femmes, les enfants et les personnes âgées !

La femme que vous admirez le plus ?

Il y en a eu beaucoup dans ma longue vie mais particulièrement deux qui sortent du lot. D’abord, ma mère. Elle est devenue veuve quand j’avais deux ans. Très jeune encore, elle aurait pu refaire sa vie. Mais pour nous éviter un ménage conflictuel, elle nous a élevés seule, dans l’adversité. 52 ans de veuvage, c’est long ! Mais elle a fait de nous ce que nous sommes. Et ma gratitude envers elle est infinie !

Puis, il y a eu mon amie Sabine Mihasha. Grande sœur de cœur, elle m’a construite de l’intérieur. Malgré la distance physique qui nous a longtemps séparées, elle a été mon phare pour passer de l’adolescence à l’âge adulte, et pour retrouver mon chemin à travers les ténèbres. Qu’elle repose en paix !

L’homme que vous admirez le plus ?

Vous allez sans doute me trouver égocentrique mais, si je veux vraiment être honnête, je dirais que c’est Hilaire, mon mari. Grâce à lui, j’aime la vie ; j’ai envie de me dépasser, d’aller plus loin. Il stimule ce que j’ai de meilleur en moi !

A côté de lui, j’ai respect et admiration pour Martin Luther King, le pacifique rêveur visionnaire. Et, évidemment, pour Nelson Mandela, ma figure emblématique de l’Afrique qui se cherche dans la bienveillance. Je rêve que tous les chefs d’Etat le prennent pour modèle !

Votre plus beau souvenir ?

J’ai de multiples beaux souvenirs ! Seulement, je veux prendre le plus récent. Quand l’année dernière, après l’opération de mes yeux, j’ai revu le monde avec une clarté telle que j’en étais éblouie. Cela m’a donné la même émotion reconnaissante que lors des naissances de mes enfants. Moments magiques !

Votre plus triste souvenir ?

Lorsqu’en 1993 les voisins, en bons termes jusqu’alors, se sont mis à s’entre-tuer sur base ethnique ou partisane. J’aurais tellement voulu éviter ces atroces dérapages mais j’étais impuissante. J’en ai encore des cauchemars aujourd’hui !

Quel serait votre plus grand malheur ?

Voir un de mes enfants mourir avant moi. Ce n’est pas dans l’ordre des choses et je sais que j’en serais anéantie.

Le plus haut fait de l’histoire burundaise ?

En réalité j’en ai deux. D’abord la résistance contre l’esclavagiste Rumaliza. La bravoure des défenseurs de la patrie, à l’époque, a épargné à la jeunesse burundaise les affres de l’esclavage. J’éprouve fierté et reconnaissance quand je pense à ces héros ! Puis, l’acquisition de l’indépendance nationale. Recouvrer la souveraineté est un haut fait sans équivalent !

La plus belle date de l’histoire burundaise ?

Encore une fois, pas une date mais deux ! D’abord le 18 Septembre 1961, la victoire d’un peuple uni pour sortir de l’asservissement et recouvrer son indépendance. Pour moi, cette date devrait être un rappel constant que, unis, rien ne nous serait impossible. Et, évidemment ensuite, le 1er juillet 1962. Le jour heureux où notre drapeau a flotté dans le concert des nations !

La plus terrible ?

Il y a malheureusement beaucoup de dates terribles dans l’histoire de notre beau petit pays. Sans que ce soit exhaustif, je focalise sur avril-mai 1972. Même s’il y avait déjà des fissures dans le tissu social, cela a marqué le début d’une rupture profonde dont les effets néfastes continuent de nous pourrir la vie plus de 45 ans plus tard.

Le métier que vous auriez aimé faire ?

Adolescente, j’ai rêvé d’être anthropologue pour découvrir le monde, ou bibliothécaire pour m’occuper des livres et surtout les lire. Mais en définitive, je trouve que le métier que j’aime vraiment est celui que je fais. Une grande chance dont je suis consciente !

Votre passe-temps préféré ?

La lecture, l’écriture et les promenades dans la nature. Mais j’adore aussi écouter de la musique douce. Ou boire un verre avec des ami(e)s !

Votre lieu préféré au Burundi ?

Difficile d’en déterminer un. Le Burundi est si beau dans sa diversité. J’aime passer d’un lieu à un autre.

Le pays où vous aimeriez vivre ?

Il ne faut même pas poser la question puisque la réponse est évidente : c’est dans un Burundi, en paix ! Même si j’ai plaisir à découvrir le vaste monde, mon cœur est ancré au Burundi, à jamais !

Le voyage que vous aimeriez faire ?

J’aimerais visiter les îles Hawaï, Zanzibar et l’île Maurice.

Votre rêve de bonheur ?

Une famille unie et en bonne santé, dans un Burundi en sécurité pour tous !

Votre plat préféré ?

Question vraiment embarrassante ! J’adore le mukeke frais en sauce, avec intore et de la pâte ou le mukeke frit ou grillé avec des bananes vertes. Avec, si possible, un bon verre d’insongo en accompagnement! Mais j’aime aussi le bon haricot brun ou jaune aux lengalenga (amarantes), le mélangé y’umwumbati (manioc), la bonne banane verte aux petits ndagala… Bref, la nourriture burundaise est tellement bonne, saine et succulente que ce serait injuste d’opter pour un seul plat !

Votre chanson préférée ?

J’ai plusieurs artistes, surtout Burundais et Rwandais, dont j’adore les chansons traditionnelles. Ils m’ont inspirée à en composer moi-même, que je vais bientôt mettre au grand jour. Je serai donc en peine d’en choisir une. Mais il y a une chanson religieuse que j’aime depuis ma profession de foi à l’école primaire, c’est « Umukama ni we nkinzo yanje » (Traduction libre : Seigneur, c’est lui mon bouclier). C’est celle que je voudrais qu’elle m’accompagne au moment de mon départ de cette terre.

Quelle radio écoutez-vous ?

Comme je vis hors de mon pays, avide d’informations, j’écoute toutes les radios que j’arrive à capter dans une des langues que je comprends. Je préfère me faire une idée sur les infos écoutées ; du coup, les sources contradictoires me conviennent mieux.

Avez-vous une devise ?

J’en ai même deux. La mienne propre qui est « N’attends pas de bon moment, prends celui que tu vis et fais-en le meilleur ». Et celle qui était chère à ma mère et qui a fini par m’imprégner entièrement « Le pire ce n’est pas de tomber, c’est de ne pouvoir se relever ». Ma mère était une battante ! J’essaie de pratiquer les deux. 

Votre souvenir du 1er juin 1993 ?

Des élections attendues dans l’appréhension mais réalisées dans la sérénité. Une démonstration de vraie démocratie qui attend et respecte le verdict des urnes. Je sais que les choses ont dérapé après, mais si je ne me limite qu’à ce 1er juin, j’avoue que je suis dans la nostalgie de revivre un jour un moment pareil, où le peuple pourra s’exprimer librement et être respecté dans ses choix !

Votre définition de l’indépendance ?

Le fait d’être libre de toute sujétion, d’être à même de se prendre en charge et de s’assumer, au moins en ce qui concerne les besoins fondamentaux.

Votre définition de la démocratie ?

Etre à l’écoute des aspirations profondes du peuple et mettre tout en œuvre pour les respecter. Faire « avec » le peuple et non « pour » le peuple.

Votre définition de la justice ?

La reconnaissance et le respect des droits de chacun, dans sa personne et dans ses biens.

Si vous étiez ministre de la Culture, quelles seraient vos deux premières mesures ?

La reconnaissance du statut de l’artiste, comme un métier à part entière. Pour cela, je mettrais en place un Conseil national de la Culture dont les représentants seraient issus du choix des artistes eux-mêmes, secteur par secteur ; et qui seraient libres et indépendants pour octroyer chaque année un prix d’au moins 20 millions de Fbu, destiné à lancer chaque année un artiste dans chacun des différents secteurs de l’art !

J’instaurerais, ensuite, un service minutieux de recueil et de sauvegarde de tout le patrimoine culturel détenu par les artistes et tous les détenteurs de la culture burundaise !

Si vous étiez ministre de l’Education, quelles seraient vos deux premières mesures?

D’abord ordonner que tout enseignant qui serait reconnu coupable de viol sur un ou une de ses élèves sera non seulement traduit en justice, mais automatiquement révoqué. La révocation concernerait également tous les directeurs et enseignants qui monnayent des questions d’examens aux élèves.

Ensuite, revaloriser le statut de l’enseignant pour qu’il représente réellement le beau métier qu’il est censé exercer, puisque c’est par lui que passent tous les autres métiers.

Croyez-vous à la bonté humaine ?

J’y crois profondément. Même si la réalité sociale de certains est parfois autre, je ne doute pas que l’homme naît bon.

Pensez-vous à la mort ?

Forcément. Surtout avec tous les décès qui surviennent ici et là. Mais je ne m’en préoccupe pas particulièrement. Je sais qu’au finish, le moment venu, elle sera là comme pour tout un chacun. Mais, en attendant, elle ne m’empêche pas de trouver le sommeil ou de faire des projets. Je mourrai certainement un jour. Mon vœu est de partir dans la dignité. Mais je remets tout cela entre les mains de celui qui m’a mis sur cette terre !

Si vous comparaissiez devant Dieu, que lui diriez-vous ?

Merci, merci et merci encore pour toutes les merveilles que tu as mises sur terre : le jour, la nuit, le ciel, le soleil, la lune, la pluie, l’air, les oiseaux, la terre, l’eau… et les femmes et les hommes et les enfants ! Et merci infiniment pour la vie que tu m’as permise de vivre !

Propos recueillis par Egide Nikiza



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