Avec les “gilets jaunes”, au cœur de la colère



Un an après le début du mouvement des “gilets jaunes”, nous revenons sur les raisons profondes de cette mobilisation, grâce à un grand reportage du journaliste américain Christopher Ketcham qui s’est immergé dans les manifestations en France en mars 2019. Au fil des rencontres, des échanges, des affrontements, il explore cette colère populaire.

Le samedi 2 mars [2019], quand j’ai rejoint les “gilets jaunes” au jardin du Ranelagh, dans le XVIe arrondissement, ils étaient si nombreux que la circulation était complètement paralysée. Les habitants de Passy, l’un des quartiers les plus cossus de la capitale, étaient estomaqués, en retrait, effrayés. Le long du cortège – un itinéraire de 10 kilomètres ce jour-là –, de nombreux commerces et entreprises avaient préféré fermer. Leurs propriétaires craignaient cette foule sous haute tension, principalement venue de province et assimilée à des envahisseurs révoltés.

Les manifestants voulaient justement bousculer la routine, interrompre les activités commerciales, semer le désordre – en d’autres termes, ils voulaient se faire entendre. Ils étaient dans la rue tous les samedis depuis leur première mobilisation, le 17 novembre 2018, date à laquelle près de 300 000 citoyens se sont mobilisés dans toute la France pour s’opposer à des réformes fiscales et budgétaires qui, selon eux, pesaient injustement sur les plus pauvres, la classe ouvrière, les retraités (avec ou sans pension) et les chômeurs. À deux reprises en décembre, alors que le mouvement prenait de l’ampleur, ils sont venus par milliers à Paris et, dans une explosion de vandalisme féroce, ils ont provoqué des dégâts matériels évalués à plusieurs millions d’euros dans la métropole la plus chère du monde.

Le 1er décembre, les manifestants ont ravagé les quartiers chics parisiens : les Champs-Élysées, l’avenue Hoche, les alentours de l’Opéra, la rue de Rivoli, la place Saint-Augustin et le boulevard Haussmann – autant de secteurs où ils ont brisé des vitrines, pillé des marchandises et mis le feu à des voitures. Sur la place Vendôme, célèbre dans le monde entier pour ses boutiques de joaillerie, les “gilets jaunes” ont empilé des sapins de Noël en plastique et les ont embrasés, clamant que le père Noël – devenu un symbole de la consommation – faisait un retour en force. Près de la place de l’Étoile, des hôtels particuliers ont été vandalisés et incendiés. Ces demeures étaient le refuge de la haute bourgeoisie qu’ils méprisaient tant, une classe sociale qui vivait confortablement pendant que le reste de la France dépérissait. Ces émeutes étaient la réponse apportée à cette injustice.

Les violences et les souffrances ont été terribles pendant l’hiver, et pas seulement à Paris. À Rouen, Toulouse, Bordeaux, Lyon, Nîmes, Nantes et Nice, des citoyens ont balancé sur la police des marteaux, des billes en acier, des cailloux et des pavés arrachés dans la rue. Les manifestants les plus virulents ont jeté des cocktails Molotov qui ont brûlé des policiers. De véritables affrontements ont opposé les “gilets jaunes” aux forces de l’ordre et se sont terminés par des manifestants ensanglantés, repoussés par des salves de coups de matraque. Des centaines de biens immobiliers ont été saccagés et incendiés, et il y a eu au moins 2 200 blessés parmi les manifestants, dont certains ont perdu un œil, une mâchoire, une main ou encore un pied en raison des lanceurs de balles de défense [LBD], des gaz lacrymogènes et des grenades de désencerclement – autant de moyens qui ont été utilisés en quantités phénoménales par les policiers et les gendarmes pour disperser les foules. Dès la mi-décembre, face à ce soulèvement populaire inédit depuis mai 1968, Macron a décrété “l’état d’urgence économique et social”.

Le samedi 2 mars, les “gilets jaunes” défilaient dans la rue du Ranelagh vêtus du symbole de leur solidarité – un équipement réfléchissant que tous les automobilistes doivent avoir dans leur véhicule. Certains brandissaient le drapeau tricolore, dont l’origine remonte à la révolution de 1789. De temps en temps, certains se lançaient dans une interprétation beuglante et gutturale de La Marseillaise, comme à chaque rassemblement.

La peur de l’insurrection, de la révolte, de la destitution

Je me pressais de les rejoindre quand je suis passé à côté de deux femmes particulièrement bien mises ; elles fixaient le cortège d’un air inquiet et irrité tout en promenant leurs chiens. L’une d’elles vivait de l’autre côté de la rue du Ranelagh et n’osait pas s’approcher de la foule. “Depuis un demi-siècle, les élites françaises n’avaient plus éprouvé pareil sentiment”, a écrit Serge Halimi dans un édito du Monde diplomatique en février, le mois où je suis arrivé à Paris. “La peur. Pas celle de perdre un scrutin, d’échouer à ‘réformer’ ou de voir fondre ses actifs en Bourse. Plutôt celle de l’insurrection, de la révolte, de la destitution.”

Au printemps, le mouvement des “gilets jaunes” n’avait plus grand-chose à voir avec leur revendication initiale, c’est-à-dire l’opposition à une modeste augmentation de la taxe sur le carburant, annoncée en 2018 par le gouvernement de Macron. Cette nouvelle taxe carbone – 9 centimes de plus par litre de diesel, 4 centimes pour le sans-plomb – avait peut-être mis le feu aux poudres, mais la poudre était l’accroissement de “l’injustice fiscale”, d’après l’expression employée par les manifestants.

Quel contexte a contribué à ce soulèvement ? L’adoption généralisée des doctrines néolibérales par le gouvernement. Selon les élites au pouvoir, la France était une nation grinçante, peu dynamique, endettée et gangrenée par le chômage – bref, en décalage avec l’économie mondiale libéralisée. Et d’après ces élites, il fallait libérer la nation du carcan de l’État providence, mis en place dans les années 1940. Faire redémarrer la croissance sous-entendait bien sûr de réduire les dépenses sociales – autrement dit, imposer un régime d’austérité à ceux qui avaient le plus besoin d’aide. Deux valeurs françaises fondamentales – l’égalité et la fraternité – devaient être assouplies voire un jour abolies. Après tout, c’était ce que prescrivaient l’Union européenne et le Fonds monétaire international [FMI], deux organisations qui poussent leurs États membres à faciliter la libre circulation des capitaux.

Emmanuel Macron – jeune et impérieux, ancien banquier d’affaires chez Rothschild, où il s’était considérablement enrichi – a été élu en 2017. Son programme de réformes était le plus radical de l’histoire française moderne et portait sur le socle social, la fiscalité et le système réglementaire. Macron a aboli l’impôt sur la fortune [ISF], qui taxait le patrimoine net au-delà de 1,3 million d’euros, et l’a remplacé par un impôt foncier plus modeste qui exempte d’autres types d’actifs. Il a baissé les APL [de 5 euros par mois et par foyer] et les aides publiques à destination des étudiants, et a facilité les licenciements. Il a défendu la privatisation des autoroutes, des voies ferrées et des aéroports. Parallèlement, il a supervisé plusieurs vagues de coupes budgétaires dans les transports publics, les hôpitaux publics et les écoles publiques, et organisé la fermeture de maternités, de crèches et de bureaux de poste dans des régions déjà déshéritées, notamment des zones rurales, semi-rurales et “périurbaines”, c’est-à-dire les territoires en difficulté autour des grandes villes prospères.

Certes, Macron s’est contenté d’amplifier et d’accélérer des réformes favorables aux investisseurs qui avaient été enclenchées par son prédécesseur, le socialiste centriste François Hollande, qui a fini son mandat avec une cote de popularité historiquement basse. Macron a été son ministre de l’Économie. Le ras-le-bol* des “gilets jaunes” est notamment né d’une observation : depuis quelques années, ils n’arrivent plus à différencier les partis supposés de gauche et ceux de droite. Quel que soit leur vote, les électeurs français se retrouvent toujours avec un seigneur néolibéral à l’Élysée, un maître favorisant les diktats de l’Union européenne, les forces des marchés dérégulés, le pouvoir destructeur de la mondialisation.

C’est alors que la taxe carbone a été annoncée, mise en œuvre par Macron pour limiter les émissions de CO2 et respecter son engagement de “rendre à notre planète sa grandeur” [“Make our planet great again”]. Sa formule détourne volontairement le slogan de Donald Trump (“rendre à l’Amérique sa grandeur”) pour se moquer de son climatoscepticisme. Aux yeux de la communauté internationale, Macron est devenu un héros progressiste, à l’avant-garde de la première préoccupation actuelle. Mais, en France, la taxe sur le carburant a paru placer le fardeau de la responsabilité écologique sur les classes sociales les moins à même de l’assumer : les populations des régions les plus pauvres de France, loin des grandes villes, qui dépendent plus que jamais de leur voiture pour se déplacer. Là où les transports en commun tels que le train et le car ont succombé à la politique d’austérité. Où les centres des bourgs ont été désertés à cause des grands centres commerciaux et du commerce en ligne, alors qu’on y trouvait encore récemment des boulangeries, boucheries, pâtisseries, cafés, brasseries et bars.

Pendant ce temps, Paris s’en tire très bien. La

[…]

Christopher Ketcham

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