les coulisses d’un reportage hors norme par le journaliste Christopher Ketcham



L’Américain Christopher Ketcham est l’auteur du reportage “Avec les ‘gilets jaunes’, au cœur de la colère”, publié sur notre site le dimanche 27 octobre et dans notre hors-série “La France des invisibles”. Il revient sur les raisons qui l’ont conduit à s’immerger dans une manifestation parisienne.

Journaliste freelance et récemment auteur de l’essai remarqué This Land. How Cowboys, Capitalism and Corruption Are Ruining the American West (“Ce pays. Comment les cow-boys, le capitalisme et la corruption ruinent l’Ouest américain”, inédit en français), l’Américain Christopher Ketcham est un contributeur régulier de Harper’s Magazine, mais aussi de Rolling Stone et du New York Times. Il a également collaboré à Vanity Fair et écrit pour le magazine Pacific Standard… Pour Courrier international, il revient sur le long reportage exceptionnel qu’il a écrit pour Harper’s Magazine et que nous avons sélectionné pour l’ouverture de notre hors-série “La France des invisibles”.

Cet article est publié en long format sur notre site le dimanche 27 octobre. Il est à retrouver ici.

COURRIER INTERNATIONAL. Pourquoi avez-vous choisi de suivre les “gilets jaunes” ? Peut-on comparer la situation en France à celle aux États-Unis ?

CHRISTOPHER KETCHAM. J’ai choisi [de suivre] les “gilets jaunes”* parce qu’ils reprennent cette tradition très française, inaugurée par les sans-culottes, de l’action directe contre un pouvoir qui ne rend de comptes à personne. J’ai pris conscience que cette histoire qui remonte à la Révolution française était tout à fait adaptée aux événements actuels. Avant de venir en France pour m’entretenir avec les “gilets jaunes” dans la rue, j’avais été leurré, comme tant d’autres, par la présentation négative du mouvement dans les grands médias. J’ai trouvé franchement dégueulasse* que les médias les calomnient de cette façon. Et, non, je ne crois pas que l’on puisse comparer la situation en France et aux États-Unis pour ce qui est de la volonté des Américains d’occuper les espaces publics et de s’engager dans des affrontements dans la rue. Les Américains sont un peuple faible, conformiste, soumis.

Pensez-vous que la police française a réagi brutalement ? Plus que la police américaine dans les mêmes circonstances ?

Oui, elle a agi avec brutalité, mais beaucoup moins violemment que ne le ferait la police américaine dans des circonstances semblables. Les forces de l’ordre américaines sont préparées à assassiner les citoyens. Pas la police française – du moins, pas encore. Laissez-leur quelques années peut-être, et les flics* français seront armés jusqu’aux dents, comme le sont les flics* américains aujourd’hui, et la riposte aux manifestations sera meurtrière.

Pensez-vous que le climat social se soit aggravé en France ces dernières années ?

Si l’on comprend la mondialisation comme le désir des forces du capital de nous entraîner vers le fond, là où elles pourront spolier et dépouiller ceux qui travaillent vraiment pour vivre, alors, oui, la France en a pâti. Par conséquent, le climat social – marqué par la division entre ceux qui ont profité de la mondialisation et ceux qui ont été laissés en plan – est désormais beaucoup plus tendu. La fraternité et l’égalité ne se portent pas bien dans la France de 2019, et je pense que ces valeurs sociales – des valeurs fondées sur la conviction que nous sommes tous liés, comme des frères et des sœurs, au sein de cette chose que l’on appelle “la société” – vont être mises à rude épreuve dans les années à venir. Il y a clairement eu un glissement de la société française vers la brutalité et l’insensibilité depuis les années 1990, quand j’étais étudiant à la Sorbonne (j’étudiais alors l’histoire de France, le siècle des Lumières*, Voltaire, la poésie symboliste – Rimbaud, Verlaine – et la poésie provençale, dans la tradition de la langue d’Oc*). Je crois que ce changement s’explique en grande partie par le fait que les Français, en particulier les bourgeois à l’aise dans des villes comme Paris, se sont de plus en plus faits à l’idée qu’il est acceptable de gagner de l’argent aux dépens des autres.

* En français dans le texte.

Propos recueillis par Virginie Lepetit





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