Bendi Parfait Gnoula, blessé de l’insurrection : « En sortant les 30 et 31 octobre 2014, chacun savait qu’il pouvait mourir mais a accepté de risquer sa vie »


Il a été au front lors de l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014, avec son compagnon de toujours, Yempabou Aristide Fabrice Ouoba. Mais le sort a décidé, le 30 octobre 2014, que Fabrice Ouoba trouve la mort sur le terrain du combat. Ayant repris le train de la vie quotidienne, Bendi Parfait Gnoula, puisque c’est de lui qu’il s’agit, attend depuis ce jour, une justice pour son ami et frère. Cinq années après, il se confie au journal Lefaso.net, sur cette lutte.

Lefaso.net : Racontez-nous ce qui s’est passé le 30 octobre 2014 avec votre ami.

Bendi Parfait Gnoula  : Le matin du 30 octobre 2014, je me suis levé en bonne santé. Arrivé à mon salon, j’ai vu que je ne pouvais pas travailler. Je suis donc reparti voir mon ami chez lui, qui dormait toujours. Il m’a dit qu’il a fait la lutte toute la nuit, mais que le combat continue aujourd’hui. On est sorti ensemble et c’est moi-même qui ai démarré la moto. Direction en ville à l’AN (Assemblée nationale, où étaient les députés pour le vote de la modification de l’article 37de la Constitution, ndlr). On est passé par Koulouba (quartier de Ouagadougou, ndlr).

On ne pouvait pas atteindre l’AN parce qu’il y avait beaucoup de monde. C’est à partir de là-bas qu’on menait le combat, jusqu’à ce que nous apprenions que l’Assemblée nationale a pris feu. Les gens étaient très contents. Auprès de nous, les gens disaient : « le combat continue ! », qu’il faut aller à Kosyam. Mon frère et moi, nous avons pris la décision d’en faire autant. Nous avons pris la route, sur l’avenue qui mène vers Boins-yaaré. Dès que l’on est descendu du pont, au niveau du canal de Boins-yaaré, nous avons appris que l’armée est sortie et chacun se cachait. Nous avons tenté de nous cacher aussi.

On a vu des militaires qui descendaient à Boins-yaaré, mais ils ne tiraient pas. J’ai compté deux à trois véhicules qui sont passés devant moi sans tirer. Pour moi, c’était fini. J’ai dit à mon petit « on peut y aller ». Dès qu’on est sorti net sur le goudron, voilà un autre convoi qui arrive. J’ai pris peur mais j’ai quand même freiné pour le laisser passer. Le premier et le deuxième véhicule sont passés sans tirer.

Mais le troisième, à peine arrivés, les militaires ont commencé à tirer. On s’est mis à terre et j’ai entendu l’arme de la mitrailleuse qui résonnait. J’ai dit dans ma langue à mon petit qu’il ne faudrait pas avoir peur, de rester couché et tout ira bien. Après leur passage, la population est venue derrière nous. Et on a trouvé mon ami qui baignait dans son sang, c’était une balle qui avait transpercé son cou. Les gens m’ont aussi dit que j’ai reçu deux balles dans le dos, mais je refusais de bouger. Ils m’ont dit que si je ne le faisais pas, moi aussi j’allais mourir. Juste derrière nous, il y avait aussi d’autres blessés. Aussitôt, c’était devenu une question d’urgence. Comme il n’y avait pas d’ambulance à côté, ni de sapeurs-pompiers, les populations ont arrêté un véhicule privé pour qu’il nous conduise à Saint Camille. Et c’est là-bas que j’ai appris que je n’ai pas reçu deux balles, mais une seule qui m’avait traversé le corps.

Après les soins, je voulais voir le corps de mon ami. Certains me disaient qu’ils l’ont amené chez François (le frère cadet du président Blaise Compaoré, ndlr), d’autres que c’est à la Place de la révolution. Ma famille m’a interdit de sortir et c’est le soir aux environs de 19h que j’ai appris que le corps a été amené à la morgue de l’hôpital Yalgado. C’était un soulagement au moins de savoir que je pouvais enfin enterrer mon ami.

Avec la blessure que vous avez eue, est-ce l’Etat qui a pris en charge les soins médicaux ?

Une première fois, non ! Je l’ai fait avec mes propres moyens. C’est après que les dirigeants se sont approchés de nous pour aider ceux qui étaient toujours malades. Et c’est là que j’ai pu être remboursé en grande partie depuis le régime de la Transition.

Une association des blessés de l’insurrection a ensuite été créée. Qu’est-ce que cette association fait ?

Je suis membre de l’association. Au départ, il y avait des activités qui se limitaient aux rencontres au sein de l’association. Après avoir rencontré les autorités, on nous réunissait pour un compte rendu. Mais par la suite, il n’y a plus eu de suite, en tout cas pas à ma connaissance. C’est le monde de la politique, le monde des affaires ! A un moment donné, il y a eu de petites fuites au sein de l’association, d’après ce que j’ai appris. Depuis un certain temps, l’association balance et on ne comprend plus rien.

Voulez-vous dire que l’association ne fonctionne plus ?

Non, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Mais il n’y a plus d’activités qui sont organisées au sein de cette association. Par exemple, à l’occasion de la commémoration du cinquième anniversaire de l’insurrection, on pouvait aussi organiser quelque chose à la mémoire de ceux qui sont morts. Mais je n’ai pas été contacté pour une quelconque activité entrant dans ce cadre. C’est pour cela que je soutiens qu’au départ, dans l’association, tout allait bien, mais que l’argent est venu tout dérégler.

En acceptant de sortir pour lutter pour l’insurrection, quelles étaient vos motivations ?

C’est par rapport à la modification de l’article 37. Personnellement, c’était un peu de trop que le président du Faso veuille modifier cet article. Pourquoi il veut briguer encore d’autres mandats et sans limitations ?

Mais derrière le refus de la modification de l’article 37, est-ce qu’il n’y avait pas d’autres points de mécontentement qui ont exacerbé votre colère ?

Personnellement, c’est par rapport à tout ce qui se passait dans l’ensemble. L’économie ne se portait plus bien, il y avait le chômage et la misère. Ce sont toutes ces choses mises ensemble qui m’ont poussé à dire non à la volonté du président de l’époque de vouloir durer encore au pouvoir.

Cinq années après, quelles sont vos impressions sur la gestion du pays ? Etes-vous satisfait ?

Moi de mon côté, je ne suis pas satisfait. Pourquoi je dis cela ? Depuis l’insurrection, nous n’avons pas vu ou entendu que le gouvernement a fait quelque chose pour les victimes de cette insurrection. Il n’y a rien eu du tout. L’insécurité, le chômage et la misère grandissent de jour en jour. Pour tout cela, je mentirais si je dis que je suis satisfait.


Mais pour l’insurrection, est-ce que vous êtes satisfait de l’avoir faite ?

Oui, d’un côté je suis satisfait. Dans l’ensemble, il y a un changement même s’il n’est pas à la hauteur de nos attentes. Pour une première, voici un nouveau président qui est Roch Marc Christian Kaboré. De Blaise à Roch, c’est un changement qu’on doit à l’insurrection, même s’il reste beaucoup à faire. Et l’article 37 aussi ne peut plus être modifié.

Dans vos affaires, puisque vous êtes coiffeur, quelle comparaison faites-vous depuis 5 ans après l’insurrection et avant le départ de Blaise Compaoré ?

Le marché a diminué pour moi. Ça ne marche plus comme avant. Les gens disent qu’ils n’ont pas d’argent. Avant, certains pouvaient se coiffer deux à trois fois dans le mois, mais aujourd’hui, tout cela a changé. Toi-même tu es témoin, depuis que tu es arrivé, tu n’as pas vu de client ! Et souvent, la comparaison, c’est par rapport à ce que tu arrivais à faire comme réalisation avant et qu’aujourd’hui tu ne peux plus te le permettre. Moi j’ai une famille et je ne vis que de la coiffure, mais c’est devenu difficile. D’après les paroles de Rasta : « Les gens crient rasta, rasta, pourtant rasta marche affamé ». Pour dire que c’est nous qu’on dit héros de l’insurrection alors qu’on marche pitoyables.

Revenons à ce malheur qui vous a frappé lors de l’insurrection, le décès de votre ami ; ou en êtes-vous avec les procédures judiciaires ?

Ils ne m’ont plus rien dit jusqu’à présent. Ils m’ont écouté après que j’ai posé plainte auprès de cette justice. Mais après cela, c’est resté sans suite jusqu’aujourd’hui.

Que comptez-vous faire dans le sens d’obtenir encore une réponse de la Justice ?

S’il y a une justice, alors qu’elle soit dite. Moi je suis impuissant face à son silence.

Qu’est-ce que la famille a pu faire dans le sens d’obtenir justice pour son enfant ?

Maintenant qu’il y a une distance, je ne sais plus tout ce que la famille fait au sujet de mon ami. Puisque sa maman est au village, c’est lui seul qui était ici à Ouaga pour se débrouiller comme moi.

Est-ce qu’à chaque 31 octobre vous faites quelque chose en mémoire de votre ami ?

Bien sûr ! Ça c’est la moindre des choses ! Avant tout, il est à moi. Je ne peux pas l’oublier. Ce qui me frustre beaucoup est qu’il est mort sans assistance. Il ne m’a rien laissé. S’il m’avait laissé une personne, je pouvais dire, voilà quelqu’un qui représente mon ami et si j’ai 5 ou 10 F, je pouvais soutenir ce dernier à ma façon. Mais il ne m’a laissé personne puisqu’il n’était même pas marié. Mais je l’accepte comme ça parce que c’est le destin qui en a décidé ainsi, même si ça me décourage à tel point que je ne puisse pas le raconter à quelqu’un.

Quel sentiment vous anime aujourd’hui ?

La mort de mon ami me laisse dans le chagrin total, mais je sais qu’il n’est pas mort pour rien. La cause pour laquelle il est mort en vaut la peine. C’est triste mais c’est la vie qui demande cela.

Mais vous auriez pu mourir à la place de votre ami. Avez-vous mesuré cela ?

Oui et c’est ce que moi-même j’aurais souhaité. Il était encore plus jeune que moi.

Si c’était à reprendre, est-ce que vous seriez prêt à sortir, sachant que la vie de votre ami est en danger ?

Pour le combat qu’on a mené, ce n’est pas individuel. Deuxièmement, c’est pour l’avenir, soit de mes enfants, soit de mes petits-frères. Donc si c’était à refaire, pour le bien de ces enfants ou de ces petits-frères, je serais encore prêt. Mais si c’est pour un individu, je ne suis pas prêt.

Qu’attendez-vous des autorités qui sont là depuis 2015 ?

Je veux rappeler à Son Excellence monsieur Roch Marc Christian Kaboré, mon président, qu’il ne faut pas qu’il oublie ces martyrs. Que ce soit dans le sens de la justice ou de l’appui de certaines familles, tout dépendra de lui. L’essentiel est qu’il puisse se rappeler tous ces gens qui ont payé de leur vie pour libérer le pays.

Ensuite, je veux ajouter qu’on n’était pas sorti pour des intérêts individuels. Mais aujourd’hui, ça ne va plus. Pour la jeunesse, c’est toujours le chômage qui s’aggrave de jour en jour. Hormis cela, du côté du secteur informel, où moi je suis en activité depuis longtemps, ces deux dernières années, le marché recule. Alors, quand est-ce que nous autres pourrons évoluer afin de quitter ce secteur ? Quand nous parlons, c’est comme si nous on attendait des millions pour changer notre vie. Non, en sortant les 30 et 31 octobre, chacun savait qu’il pouvait mourir mais a accepté de risquer sa vie. C’est pour avoir une vie meilleure que chacun a risqué sa vie. Donc, maintenant, la balle est dans le camp de ceux-là qui dirigent.

Interview réalisée par Etienne Lankoandé

Lefaso.net





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