Cinq personnalités qui font bouger Berlin


Trente ans après la chute du mur, la capitale allemande reste une ville à part en Allemagne et en Europe, réputée pour sa scène culturelle alternative et son esprit d’ouverture. Voici cinq personnes ou couples qui contribuent à son originalité.

  • Kida Khodr Ramadan, acteur

“À la fin, nous finissons tous dans un cercueil. Donc l’argent, je m’en bats les couilles”, déclare-t-il à Die Zeit. Kida Kohdr Ramadan, 43 ans, n’est pas le poète de l’année, mais c’est un acteur apprécié des Allemands. Ce 7 novembre, il fait son retour dans le rôle d’Ali Hamady, le chef d’un clan arabe du quartier de Neukölnn, dans la troisième et dernière saison de 4 Blocks. Cette série de la chaîne câblée TNT Serie lui a apporté gloire et récompenses, dans un emploi que ce père de six enfants connaît bien. “Quand il y a un gangster à jouer en Allemagne, c’est moi qu’on appelle en premier”, dit-il à l’hebdomadaire.

Mais gare à ceux qui confondraient sa bio et ses rôles. Quand il avait 1 an, sa famille a fui la guerre civile au Liban pour s’installer à Berlin-Ouest, dans le quartier alors défavorisé de Kreuzberg. Il y vit encore aujourd’hui. Il raconte une enfance choyée, mais démunie. “Dans sa classe au lycée, il y avait 20 élèves – 18 Turcs, 2 Arabes”, écrit Der Tagesspiegel. Il aurait pu sombrer dans la délinquance, il s’en est bien gardé. L’une de ses échappatoires a été… la pétanque. Inscrit par l’un de ses frères au club de Kreuzberg, il côtoie “des universitaires, des avocats, des médecins, des politiques”, énumère-t-il à la Berliner Zeitung :

L’un d’entre eux était le meilleur ami de [l’ancien chancelier] Willy Brandt, trop cool.” 

Aujourd’hui célèbre, ce fan de breakdance et de rap aime bien démentir les clichés. Quand il débarque en retard à une interview avec Der Tagesspiegel, c’est parce qu’il vient d’emmener ses enfants à l’école Montessori et qu’il y avait des bouchons.

  • Alexandra Erhard et Thomas Karsten, designers

“Qu’ont en commun le Berghain et le KaDeWe ?” interroge la Berliner Zeitung. Première réponse, la plus évidente : ce sont deux institutions de Berlin. Le club Berghain en tant que Mecque des noctambules. Le KaDeWe en tant que plus vaste grand magasin d’Europe. Du temps de la guerre froide, cet immeuble du quartier de Schöneberg était un symbole de la résistance au communisme – l’endroit où, à Berlin-Ouest, on allait boire du champagne et manger des huîtres après avoir fait ses courses. Seconde réponse, plus pointue : tous deux ont été relookés par Alexandra Erhard et Thomas Karsten, un couple de designers de Kreuzberg, les fondateurs du studio Karhard. En 2003, ils avaient réaménagé le club gay Ostgut avant qu’il ne rouvre sous le nom de Berghain. En cette fin d’année 2019, désormais entrés dans la cinquantaine, ils finissent de rénover l’étage “épicerie fine” du KaDeWe.

Dans cet espace resté depuis trente ans fidèle au “charme pittoresque de l’ancien Berlin-Ouest”, les designers ont décliné leur conception de “l’élégance berlinoise”, incarnée selon eux par Sven Marquardt, le légendaire videur tatoué du Berghain, et la top model Eva Padberg. Pas question pour eux de recourir à des matériaux plastiques ou synthétiques, “priorité au pur, au brut, à l’authentique”, écrit le journal. Ils ont entre autres utilisé du sable des cours d’eau de la région pour les sols en terrazzo et donné à l’étage une touche “à la fois plus moderne, plus racée et plus jeune”, se réjouit le quotidien.

  • Dalad Kambhu, cheffe cuisinière

Dalad Kambhu, une étoile au Michelin.

“La cuisine est comme une langue, elle ne cesse d’évoluer”, confie-t-elle à Die Welt. Dalad Kambhu, 32 ans, appartient à une nouvelle génération de chefs qui donnent enfin un peu de sel à la gastronomie berlinoise, jusque-là guère réputée pour son audace. Lorsque son restaurant Kin Dee, inauguré en 2017 dans le quartier du Tiergarten, a été récompensé en début d’année par une étoile au Michelin, la presse allemande s’est prise de curiosité pour le parcours de cette jeune femme née au Texas qui a grandi dans le pays natal de ses parents, la Thaïlande. Ancienne mannequin (une profession qu’elle exerce encore ponctuellement), elle avait débuté à New York des études en commerce international et en marketing lorsqu’elle a décidé d’apprendre la cuisine sur le tas – notamment auprès d’une de ses tantes, propriétaire d’un restaurant à Paris. Elle a ensuite emménagé à Berlin et ouvert son adresse, où elle propose une cuisine thaïlandaise à partir d’ingrédients produits dans la région de Berlin-Brandebourg. Pas question de s’approvisionner en Thaïlande. “Plus que l’origine des produits, c’est leur fraîcheur qui m’intéresse”, dit-elle à Die Welt.

Son ambition : combattre l’idée que la restauration thaïlandaise, étiquetée comme fast-food, “ne doit jamais coûter plus de 10 euros”. “On la croit facile et rapide à faire, précise-t-elle au quotidien berlinois :

Mais préparer une pâte d’épices digne de ce nom est un art en soi. Douze ingrédients différents entrent dans la composition d’un curry vert. Pour le réussir, il faut avoir des connaissances préalables, beaucoup de temps et des compétences manuelles.”

  • Katja Oskamp, écrivaine

Cet été, des journalistes de toutes les grandes rédactions d’Allemagne se sont assis devant elle et lui ont confié leurs pieds. Katja Oskamp, 49 ans, est pédicure à Marzahn. Elle est aussi, selon Der Tagesspiegel, l’auteure du “livre le plus adorable qui ait jamais été écrit” sur ce quartier de l’ancien Berlin-Est, surtout connu dans le reste du pays pour ses barres d’immeubles vétustes, son taux de pauvreté, sa petite délinquance, sa population de réfugiés. Paru en juillet et salué par la critique, Marzahn mon amour. Geschichten einer Fusspflegerin (“Marzahn mon amour. Récits d’une pédicure”, inédit en français) est l’ouvrage d’une renaissance. Il raconte “comment une écrivaine est devenue une pédicure-poétesse”, écrit la Berliner Zeitung.

Née à Leipzig, Katja Oskamp a grandi dans un préfabriqué de Berlin-Est. Elle avait travaillé comme conseillère artistique auprès de divers théâtres et publié plusieurs romans quand, en 2015, son mari est tombé gravement malade et qu’elle s’est trouvée en panne d’éditeur. Obligée de trouver d’autres sources de revenus, elle s’est reconvertie dans la pédicure. Marzahn mon amour met en scène quinze de ses clients et leurs histoires – des récits “touchants, drôles, qui donnent à réfléchir” et captent “un pan de l’âme de Berlin”, affirme le journal berlinois. Il redonne noblesse et humanité à un quartier de l’ex-RDA qui a accueilli dans les années 1970 travailleurs, intellectuels et employés, tous logés ensemble dans les immeubles dernier cri que le régime est-allemand y construisait alors à tour de bras. Aujourd’hui, certains de ces habitants mènent sur place une vieillesse fragile et désabusée, entre déambulateur et minimum vieillesse.

Marie-Madeleine des temps modernes, Katja Oskamp accorde à tous la même attention, comme pédicure mais aussi comme confidente. Comme elle le raconte à Neues Deutschland, l’ancien quotidien officiel de la RDA :

Si vous vous laissez entraîner par les histoires de ces gens, vous en retirez de la force. Et vous avez vous aussi réussi quelque chose si leurs pieds, d’habitude cachés et parfois malmenés, sont redevenus jolis. Le soir, votre journée de travail finie, vous avez l’impression de quitter un chantier de construction.”

  • Komet Bernhard, noctambule

“On le dirait sorti d’un conte de Grimm”, observe Die Zeit. Petite taille, barbe et chevelure blanches, impossible de manquer Komet Bernhard sur la piste de danse. “Il tape des mains, trottine, se trémousse, gesticule, tandis que sa barbe se balance en musique. Quand il rit, on s’aperçoit qu’il lui manque beaucoup de dents”, note l’hebdomadaire. Bernhard Enste (dit “la Comète” car on ne le voit jamais avant minuit) est né en 1948 à Mayence. Installé à Berlin depuis vingt ans, cet homme, qui ne cache pas ses fêlures (il a perdu un fils d’un cancer), est devenu une figure incontournable des clubs de la ville.

Il habite à Kreuzberg, dans un logement sans chauffage ni eau chaude (“Pas besoin”, dit-il). Bénéficiaire d’une maigre retraite de 300 euros, il “gagne de l’argent en complément grâce à des contrats publicitaires et en faisant le DJ”, précise Die Zeit“Il a même un manager, qui veille à ce qu’il ne fasse pas toujours tout à titre gracieux.” Les journaux l’ont surnommé “Techno-Opa”, en français “Papy Techno”.

Marie Bélœil





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