La liberté de presse : Mythe et réalité


« La liberté consiste à
faire ce que permet la longueur de la corde » (Jean-Marie CAVANNA,
Humoriste et écrivain français, 1923-2014)

Nulle part au monde, la presse ne constitue « le
quatrième pouvoir » ! L’exemple de la presse en France vient montrer que
la liberté véritable et (donc) l’indépendance de la presse est une
mythification, au service d’une mystification, du « soft power ».

Et l’exemple de la presse au Rwanda de l’après-Génocide que la
liberté de la presse est, comme la Femme inconnue du poète (Paul
Verlaine), « ni tout-à-fait la même ni tout-à-fait une autre ». Comme
les autres valeurs et droits universels.
Par André TWAHIRWA*

La pluralité des médias et leur « puissance de feu », technologique
et financière, signifieraient indépendance et liberté effective des
journalistes ! On fait semblant d’oublier que ces dernières obéit à des
contraintes politiques et/ou économiques. L’on oublie surtout que la
liberté (de la presse) n’est pas sortie toute armée de la cuisse de
Jupiter, telle la déesse Athéna alors que, elle, s’inscrit, elle, dans
un contexte historico-culturel qui en façonne les contours.

Des contraintes économiques
On ne l’ignore souvent : en France, une dizaine de milliardaires possède
la quasi-totalité des titres de la presse écrite et audiovisuelle,
nationale et régionale. Mais ce n’est pas par amour pour la « liberté
d’expression » et dans l’intérêt général que ces détenteurs de capitaux
ont pris le contrôle des médias. Évidemment.

Et tout journaliste français sait que l’on ne critique pas Bouygues
sur les chaînes du groupe TF1 ni Bolloré sur celles du groupe Canal ni
Dassault sur le groupe Figaro ! Mutatis mutandis, il en est de même pour
ce qui est des médias publics. Rares et téméraires sont celles et ceux
qui passent outre l’autocensure : ils risquent la mise au placard voire
le renvoi.

Comme les grandes entreprises et l’Entreprise France sont liées, le
journaliste sait jusqu’où il peut et doit aller dans la critique
politique internationale du pays. Ainsi, parler des responsabilités de
la France dans le Génocide contre les Tutsis est un sujet tabou. Même
sur des dossiers moins brûlants, sortir de la pensée dominante, de la
doxa se paye cher : les médias qui ont pignon sur rue n’osent pas parler
des criantes responsabilités de l’Occident, en général, ou de la
France, en particulier, dans les crises actuelles dans la bande
sahélo-saharienne ou au Proche et Moyen-Orient.

Et pour cause : il ne faut pas scier la branche sur laquelle l’on est
assis. Dans un pays comme la France, aujourd’hui plus qu’hier, les
médias privés disposent de moyens colossaux qui proviennent non
seulement de leurs actionnaires mais aussi de subventions publiques.

Une presse subventionnée par l’État, politicienne et partisane
En France, en plus du financement des médias publics, l’État verse des
subventions annuelles et substantielles à 322 titres de la presse écrite
(quotidiens et périodiques), toutes tendances confondues. En aides
individuelles (par titre) : 207M€ d’aides individuelles (chiffres de
2015, publiés en 2017), dont plus de plus de 26M€ rien que pour les cinq
premiers.

Dans l’ordre : Aujourd’hui en France avec 7.770.562 euro ; Libération  : 6 499 414 euro ; Le Figaro  : 6 456 112 euro ; Le Monde  : 5 438 216 euro ; La Croix : 4 405 474 euro.

Lire aussi : Quels sont les journaux les plus aidés par
l’Etat ? Classement des subventions versées à la presse écrite,
Actufinance du 10 février 2017 (Chiffres de 2015)

http://www.actufinance.fr/actu/aide…

Et il faut ajouter aux 207M€ d’aide directe aux journaux ou
périodiques 130 M€ de subvention globale dite « aide postale » octroyée
pour leurs expéditions par la Poste. Ainsi, en 2014, le quotidien Le
Monde a, en tout, bénéficié de 13,1M€ de subventions publiques soit 12%
du chiffre d’affaires issu de la seule vente des journaux !

Lire aussi : La très discrète publication des aides à la
presse au titre de l’année 2015 (François Xavier UPR92, 16 décembre
2016)

http://www.agoravox.fr/tribune-libr…

Mais, même avant et sans ces aides, la (grande) presse, écrite ou
audio-visuelle, est partisane et politique : presse « de gauche » vs
presse de « droite ». Elle fait partie du « système » et c’est ainsi
qu’elle a suivi les vieux clivages politiques « gauche »/ « droite »
dans leur déliquescence programmée. En France, avec l’élection
d’Emmanuel MACRON, comme aux États-Unis, avec celle de Donald TRUMP.

Lire aussi : Déliquescence Programmée et Inévitable Refondation de la Démocratie Représentative : le Cas de la France
http://fr.igihe.com/politique/deliq…

Les médias, publics ou privés, ne constituent donc ni « le quatrième
pouvoir » ni même un contre-pouvoir neutre qu’ils se disent être. Mais
un élément du pouvoir patronal et/ou national. Ainsi, en France, si
l’époque de l’Office de la Radiodiffusion-télévision française est
révolue, l’indépendance du journaliste et (donc) la liberté de la presse
sont dans la longueur de la corde et la largeur de la marge (de
manœuvres) : assez large sur des sujets peu sensibles, elle se rétrécit à
vue d’œil quand les enjeux sont de taille.

Et pourtant, malgré ces limites, la liberté de la presse en France et
dans l’Occident en général, est mythifiée : la glorifier c’est mettre
sur un piédestal ses propres médias afin d’en faire un élément du « soft
power » comme outil de domination, outil d’autant plus efficace qu’ils
seraient les seuls à être indépendants et libres ! Une réelle opération
« mystification ».

En effet, aucun modèle n’est universel, exportable clés-en-main : la
liberté de la presse s’inscrit non seulement dans le temps mais aussi
dans l’espace. Comme toutes les valeurs et tous les droits universels.

De l’impérieuse nécessité de tenir compte du contexte historico-culturel
La liberté (de la presse) est une valeur universelle. Mais ses contours
et ses particularités sont liées à la place que la valeur [LIBERTÉ]
occupe dans une culture donnée. De sa fonction au sein de la structure
constituée par l’ensemble des valeurs.

De l’Universalisme et de ses Particularités : Point de vue d’un comparatiste
http://fr.igihe.com/education-cultu…

Et cette place n’est pas la même dans une société du JE, comme en
France, et dans une société du NOUS, comme au Rwanda, pays de l’Ubuntu
(« tu es donc je suis »). L’Ubuntu, valeur théologale qui irrigue toute
la Culture rwandaise. Et qui sous-tend la démocratie participative. Le
Rwanda de l’après-Génocide a inscrit dans sa Constitution le modèle
participatif et le « recours aux solutions endogènes » _ une douzaine,
dont les Gacaca _ comme LE pilier de sa résilience et de son
développement intégral.

Lire aussi : OPINION : Deux Types de Solidarité, Deux Formes de Démocratie : Le Cas de la France et du Rwanda
http://www.fr.igihe.com/opinions-re…

Et dans une société du NOUS, liberté rime avec citoyenneté : « Être
libre, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes, c’est vivre
d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres » (Nelson
Mandela, Un Long chemin vers la liberté) ».
C’est ainsi qu’au pays de Gihanga, les médias et les journalistes
remplissent leur rôle de corps intermédiaires. Comme les autres corps
intermédiaires : syndicats et ONG ou autres associations.

Lire aussi : RWANDA : Des Libertés Publiques et des Corps Intermédiaires Après 1994
http://fr.igihe.com/education-cultu…

Les média diffusent l’information en l’expliquant le mieux possible
et dans tous aspects. Dans le seul but de participer au développement du
pays. Ils exercent leur rôle de vigilance citoyenne tout en évitant la
bagarre qui détruise sans rien apporter à la bonne gestion de la res
publica. Loin de toute polémique et donc loin toute opposition pour
l’opposition, de toute idéologie partisane et de tout clivage
politicien, dont tout le monde dénonce aujourd’hui le caractère
artificiel et stérile.
Et, en cela, ils inscrivent leur démarche dans l’ADN culturel du peuple
rwandais. Et dans le contexte post-génocide, qui renforce la volonté
d’unir et non de diviser. À l’extrême opposé de La Radio-Télévision
Libre des Mille collines et autres médias de la haine.

Dans un monde idéal, ce dont les médias du pays ont besoin, ce n’est
pas les leçons de liberté (de la presse), mais de moyens techniques et
d’expertise journalistique. Dans un monde idéal, l’Occident pourrait
apprendre aussi du modèle « participatif » d’engagement citoyen tel
qu’il est pratiqué dans un pays comme le Rwanda.

Au lieu de mythifier le modèle occidental afin de mieux en faire un élément-clé de « soft power », outil pour perpétuer la domination de l’Occident sur le reste du monde.
Et ce qui est vrai pour la liberté (de la presse) l’est autant pour la justice, pour la démocratie et pour l’ensemble des droits humains, qui sont universels mais se déclinent selon l’ADN culturel d’un peuple et selon les époques. Pour renaître de ses cendres après le Génocide contre les Tutsis de 1994, le Rwanda a choisi de renouer avec ses racines en les modernisant : il a opté pour un développement et des solutions endogènes.
*André TWAHIRWA, auteur de ce texte est Africaniste et élu local en Ile-de-France

Redigé par André Twahirwa Le 14 février 2018





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