Cherki, j’ai rétréci les Gones / Portrait du vendredi / Olympique lyonnais / SOFOOT.com


En ce 5 novembre 2019, les espoirs lyonnais se frottent à leurs homologues du Benfica, pour la quatrième journée de Youth League, sur le terrain d’honneur du Groupama Training Center. À deux cents mètres de là, un gamin de 16 ans s’apprête à découvrir la Coupe d’Europe, la vraie. Rayan Cherki a cette fois été retenu dans le groupe professionnel par Rudi Garcia. Et c’est peu dire que sa promotion s’est fait ressentir dans les rangs des U19, encadrés par Éric Hely. « C’est vrai qu’il nous a manqué ce créateur, souffle l’ex-formateur sochalien. Rayan arrive à garder le ballon haut et créer un danger immédiat, il est capable de proposer des solutions individuellement et collectivement. » La preuve lors du match aller à Lisbonne. « On gagne 2-1, il marque deux fois : un exploit individuel sur le premier but, et décisif sur le deuxième, raconte l’adjoint Pierre Chavrondier. Il a su sublimer l’équipe, avec un match complet. » Mais si l’absence de Cherki est déplorable à l’instant T, les coachs savent qu’ils ne peuvent empêcher le garçon de courir vers son destin : celui d’éclater les records de précocité.

À la recherche du temps gagné

Pour cette fois, les débuts avec la C1 seront repoussés à plus tard — concept presque inexistant dans le lexique du « cherkisme » —, Rayan observant depuis le banc l’OL briser enfin une série de six matchs nuls à domicile en Ligue des champions.

« Rayan est au courant des records. Il a besoin de cette adrénaline pour avancer, il veut marquer l’histoire. » Pierre Chavrondier, coach en U17.

« Il n’y a aucune pression populaire pour que les jeunes jouent. Je fais seul mes choix sportifs, assure Rudi Garcia depuis le moment où il a embarqué le petit Lyonnais dans le groupe pro. Je sais où j’arrive, le centre de formation de l’OL est de grande qualité avec des jeunes bourrés de talent. Cherki est peut-être la tête d’affiche de l’académie, mais je voulais montrer que j’y étais sensible. » Une frustration demeurera : celle de ne pas pouvoir améliorer de six jours le record établi par le Nigérian Celestine Babayaro, apparu sur la scène européenne à 16 ans, 2 mois et 25 jours avec Anderlecht. « Rayan est au courant de tout ça, assure Pierre Chavrondier, qui l’a également dirigé en U17. Il a besoin de cette adrénaline pour avancer, il veut marquer l’histoire. » D’ailleurs, les premiers chapitres sont déjà écrits. Deux semaines plus tôt, en rentrant pour les dix dernières minutes du match contre Dijon (0-0), il devenait le premier joueur né en 2003 à disputer un match de Ligue 1, le deuxième dans les cinq grands championnats après Harvey Elliott (Liverpool).

« Il est entré en jeu parce que c’est un gamin pétri de talent, il faudra l’amener petit à petit, mais le talent n’attend pas les années, continuait Garcia. Si les jeunes peuvent apporter quelque chose à ce groupe, je ne m’en priverai pas, c’est clair. » Mais ce sont surtout ses faits d’armes dans toutes les catégories d’âge de l’Olympique lyonnais qui participent à créer autour de Rayan Cherki un mythe déjà bien ancré. Chaque semaine, les supporters rhodaniens ne cessent de scruter les convocations de match pour savoir si leur chouchou a été appelé en équipe première. Une attente folle à propos d’un gamin déjà décrit comme le successeur de Karim Benzema, Nabil Fekir ou Houssem Aouar, ces créateurs issus du terreau lyonnais. Ce piaffement ressemble aussi à une réaction spontanée pour une communauté lassée de voir défiler les années de disette, les recrues décevantes, les entraîneurs désavoués et les soirées manquées.

Un enfant de la balle

Rayan Cherki a déboulé dans la vie de beaucoup de gens comme une apparition, celle d’un bambin maniant le ballon avec perfection. C’est exactement ce qui est arrivé en septembre 2009 à Roger Martinez, éducateur à l’AS Saint-Priest, située dans le sud-est de l’agglomération lyonnaise.

« Il était capable de plier un match à lui tout seul. C’est simple, je ne me souviens pas avoir perdu un seul match avec lui. » Gérard Vittorelli, coach en U7

« La première fois que je l’ai vu, il avait six ans et il savait déjà tout faire, embraye-t-il. Son frère jouait avec les U12, lui était sur le côté avec un ballon, en train de jongler sur la piste d’athlétisme. Je me suis adressé aux gens qui étaient autour de la main courante pour savoir à qui était ce gamin-là. » Un homme lève la main. « C’est mon Gone ! » , s’exclame Fabio, le papa de Rayan. « Amène-le moi mercredi » , le presse celui qui s’occupe alors des U8 du club. « Finalement, je ne le vois que deux ou trois mercredis plus tard. Fabio s’excuse en disant qu’il avait été au bureau du club et qu’on était complet, qu’ils ne prenaient plus personne. Je lui ai dit : « T’es le roi des cons toi, tu devais me l’amener directement ! » » Roger dirige alors Rayan vers son collègue de l’école de foot, en lui demandant d’en prendre soin. Quelques semaines plus tard, il sera intégré aux U8, soit des enfants de deux ans de plus que lui. « Pour moi, c’est un génie » , bombarde le septuagénaire. Il n’est alors que premier d’une longue liste à se décrocher la mâchoire devant le gamin des Buers, un quartier de Villeurbanne.

Fabio Cherki, manutentionnaire de profession, y est déjà une figure locale pour être le meneur de jeu de l’AS Buers et traîne souvent autour des terrains de la région. Un vrai amoureux du foot qui peut assister à un match de la réserve de l’OL sur un coup de tête, en emmenant ses garçons. Comme en ce dimanche après-midi à la Plaine de jeux de Gerland, au printemps 2010. « Je vois arriver un monsieur se garer et sortir avec un enfant qui avait un petit ballon, se souvient Gérard Vittorelli, responsable des U7 de l’Olympique lyonnais. Le papa, lui, regardait le match et le petit Rayan n’a fait que s’amuser avec son petit ballon. » Un air de déjà-vu, comme si cette technique était une stratégie familiale pour attirer l’attention. « Oh non, Fabio n’est pas du tout comme ça ! C’est quelqu’un de très discret, il venait juste voir la CFA, c’est tout » , jure Vittorelli. Toujours est-il que cette sortie dominicale lui a permis de pousser pour la première fois les portes de l’OL. «  À ce moment, il jouait déjà avec Saint-Priest. Comme c’était pratiquement la fin de saison, il est venu le mercredi suivant et a enchaîné les deux entraînements. » L’histoire pouvait commencer.

Gymnases et soleil

Il ne faut que très peu de temps pour qu’une petite réputation soit accolée à Rayan Cherki. « On a toujours parlé de Rayan, et ce, depuis qu’il est entré à Lyon, ajoute Pierre Chavrondier. C’est souvent le cas pour les joueurs qui ont un talent supérieur : ça fait vite le tour du club. » Le bruit est toujours précédé d’images. Celles que le gamin diffuse en continu sur tous les terrains, chaque plateau, chaque semaine. « Il était capable de plier un match à lui tout seul, résume Gérard Vittorelli. C’est simple, je ne me souviens pas avoir perdu un seul match avec lui. » Aujourd’hui directeur du centre de formation, Jean-François Vulliez était au départ assigné à l’école de foot et a donc suivi de près l’ascension du petit prodige. « Ma première impression, ça a été de voir un garçon qui aime le jeu, qui aime le challenge, qui aime le un-contre-un, qui aime marquer des buts, décrit-il avec beaucoup d’affection. C’est un peu l’artiste et le ballon. » À chaque catégorie d’âge, ses entraîneurs gardent en mémoire un exploit, un geste ou une attitude qui racontent déjà le genre de joueur qu’il deviendra.

Amaury Barlet a récupéré le phénomène à partir des U13, alors que Rayan n’a que 11 ans. « Ce qui était intéressant, c’est qu’il y arrive l’année où on a décidé de faire passer les U13 sur du jeu à 11. Avant, ils jouaient dans des championnats à 8 sur terrain réduit, précise le jeune formateur. En complément, on leur proposait la pratique du futsal, pour qu’ils puissent évoluer dans un espace réduit, prendre des décisions rapides, réagir aux transitions. » Les gymnases sont alors l’environnement idéal pour le jeu tout en dribbles et jeu combiné de Rayan, au point de concentrer l’attention de tout un public sur un tournoi. « En Coupe du Rhône, dans la salle de Pierre-Bénite, il faisait le soleil face à des garçons qui avaient un ou deux ans de plus que lui, raconte Barlet. Ce qui m’avait marqué, c’était la réaction du public. Rayan fait ça tôt le matin et au fil de la journée, tout le monde revenait pour le voir. Ce sont des garçons qui font qu’on vient au stade pour les voir jouer. » Et même dans un gymnase mal chauffé.

Panenka et jalousie

Finalement, pour la formation lyonnaise, Rayan Cherki est devenu au fil des années un cas d’étude. Une anomalie qui pousse à réfléchir à plusieurs aspects de l’évolution d’un jeune talent, avec un équilibre à trouver pour ne pas le gâcher en allant trop vite, ni le freiner dans sa progression. « Rayan n’est pas apparu comme ça, du jour au lendemain, rappelle Jeff Vulliez. On a toujours donné des étapes et des challenges pour lui fixer des objectifs. Lui voulait toujours aller plus vite, plus haut. »

« L’idée, c’est que chaque saison, il fasse d’abord ses preuves dans sa catégorie d’âge à lui, avant de passer au-dessus. C’est une manière de le ramener à la réalité à chaque fois. Mais il finissait toujours par monter d’une ou deux catégories. » Amaury Barlet, coach en U12, U13 et U16

Sur la politique de surclassement, les responsables de l’académie ont rapidement établi une règle avec lui. « L’idée, c’est que chaque saison, il fasse d’abord ses preuves dans sa catégorie d’âge à lui, avant de passer au-dessus. C’est une manière de le ramener à la réalité à chaque fois, pose Amaury Barlet, aujourd’hui directeur du pôle U17. Mais il finissait toujours par monter d’une ou deux catégories. » Normal, Cherki est en avance sur la plupart des plans, aussi bien athlétique que tactique et évidemment technique. La seule alerte dans son parcours est une blessure de croissance à 14 ans qui l’éloigne près d’un an des terrains. Mais son retour s’est fait sans aucune encombre. Barlet : «  Il a repris tout doucement avec les U15, sa catégorie d’âge à l’époque et en octobre-novembre, il est monté avec les U16, puis en janvier avec les U17 Nationaux. Comme si de rien n’était. » Pour faire court : être baladé entre plusieurs groupes n’est en rien un souci pour lui.

Et ce ne sont pas les exemples qui manquent. « Lorsqu’il était surclassé en U16, on fait un match amical contre la sélection de district U15. Rayan, ce jour-là, ne joue pas avec nous, mais avec la sélection, contextualise Amaury Barlet. Le matin, j’arrive dans le vestiaire et je vois mes défenseurs qui prennent conscience que Rayan va jouer en face d’eux. S’ils ne peuvent pas lui rentrer dedans à l’entraînement, sur ce match, ils pouvaient. Le problème, c’est que Rayan leur a tout fait. Ils ont essayé de l’attraper, mais il esquivait, éliminait. À la fin du match, il obtient un penalty alors qu’on mène 3-2, il le met avec une panenka… 3-3. Quand il revient dans le vestiaire le lendemain, on dit au groupe que personne n’a su l’attraper, et donc on l’a envoyé en U17. » Des fulgurances qui peuvent parfois cristalliser une certaine jalousie du côté de ses camarades de l’académie. « Avec ce qu’il dégage, c’est quelqu’un qui peut prendre de la place dans un groupe, décrit Amaury Barlet. Aujourd’hui, il est surtout exigeant avec lui, mais, plus jeune, il l’était beaucoup avec les autres. Il a fallu gérer des situations où il y a de l’agacement autour de lui. Avec sa capacité à dribbler, il pouvait en oublier des coéquipiers autour de lui. » Mais Rayan Cherki n’est pas quelqu’un d’obtus, et a progressivement intégré ce sens collectif à son football. Les 9 passes décisives distribuées quelques semaines plus tard par le gaucher lors d’un cinglant 11-0 sont là pour le prouver.

La patience a ses limites

Loin de vouloir laisser le garçon se reposer sur ses acquis, le staff s’est attelé à mettre des contraintes à son poulain, histoire de l’inciter à repousser ses limites. Au moindre relâchement, il est alors scotché sur le banc, de manière aussi à voir où cette privation le mène. « On l’a mis dans des situations de frustration pour lui faire comprendre qu’il allait vivre ce genre de choses plus tard et qu’il puisse savoir comment les gérer sur le plan mental, explique Vulliez.

« Ce n’était pas spécialement prévu qu’il soit avec les pros dès aujourd’hui, mais on est obligés d’ajuster notre projet à la progression du gamin. » Jean-François Vulliez, directeur du centre de formation

S’il n’avait pas été bon à l’école, on ne le faisait tout simplement pas jouer. La partie mentale et cognitive a été notre angle majeur. » Des épreuves dont il s’est toujours sorti par son jeu, mais aussi son attitude. « Au centre, il est comme chez lui, il a son clan à lui. Il parle à beaucoup de monde, il gesticule beaucoup, c’est lui qui va mettre cette ambiance aussi, dépeint Chavrondier. Il est capable de tirer un groupe vers le haut et rameuter tout le monde. C’est un leader par le jeu : quand les autres le voient, ils se mettent au diapason, c’est un compétiteur né qui apporte cet ADN qu’il a en lui. C’est impressionnant. »

Rayan s’est mis tout un club dans la poche par un sourire permanent, une politesse jamais prise à défaut et un volontarisme de tous les instants. Un gars qui se pointe toujours sur le terrain avec quinze minutes d’avance sur ses coéquipiers, avec la filoche de ballon sur l’épaule, pour s’amuser un peu comme lorsqu’il avait six piges. Aujourd’hui, même s’il fréquente assidûment le groupe pro, cela ne l’empêche pas de venir voir les matchs des gars de sa génération, ceux de ses petits frères (Eden joue à l’OL depuis deux ans quand le petit dernier évolue à Meyzieu) ou de passer une tête à l’AS Buers avec son paternel.

Rayan Air

Restait à savoir à quel moment Cherki quitterait sa chrysalide d’aspirant pour réellement prendre son apparence de professionnel. En juillet, il paraphait son premier contrat professionnel quelques jours après la fin de son accord de non-sollicitation avec l’OL et après des négociations âpres (Le Progrès prêtait à sa famille des prétentions financières élevées). « L’arrivée de Juninho a aussi fait pencher la balance, confie alors l’adolescent, qui a commencé le foot à 6 ans, soit à une époque où le règne de l’OL avait déjà touché à sa fin. Je regardais des vidéos de ses coups francs quand j’étais petit et aujourd’hui je vais pouvoir le côtoyer. C’est l’aboutissement de nombreuses années de travail. Maintenant, le plus dur commence. »

D’abord intégré à la réserve, Rayan se trouve être une nouvelle fois en avance sur les temps de passage. « Ce n’était pas spécialement prévu qu’il soit avec les pros dès aujourd’hui, mais il a effectué un début de saison avec le National 2 au-delà de nos espérances, souffle Jeff Vulliez. On est obligés d’ajuster notre projet à la progression du gamin. » Arrivé à bon port sans encombre, vraiment ? Le garçon semble en tout cas ne pas souffrir de la pression. En témoigne son premier passage en zone mixte après un OM-OL tendu, dans lequel il est entré dans la dernière demi-heure. En plus de ne pas se dégonfler sur le pré, le gamin a servi un discours de vieux briscard, à la limite de l’insolence. « Est-ce que ça comptait pour moi de jouer au Vélodrome ? Non. Est-ce que j’ai été impressionné ? Non, lâchait-il placidement. Après chaque victoire, il faut bosser plus que les autres pour pouvoir enchaîner. Aujourd’hui, ça n’a pas suffi. À nous de nous remettre au boulot pour repartir de l’avant. » Mais derrière cette façade, ceux qui le connaissent bien ont pu percevoir autre chose lors de sa grande première. « Contre Dijon, j’ai vu sur son visage quelque chose de différent, confie Amaury Barlet. Quand il est entré et qu’il y a eu un gros plan sur lui, je l’ai vu anxieux, tendu, comme je ne l’avais pas encore vu. » La preuve qu’il y a un cœur qui bat derrière les passements de jambes. Par Mathieu Rollinger
Tous propos recueillis par MR sauf ceux de Rayan Cherki et de Rudi Garcia





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