Smartphones et Instagram, les chambres noires 2.0 de la photographie artistique africaine


Ils s’appellent Prince Gyasi, Malick Kebe ou Aldi Diasse et utilisent le smartphone en guise d’appareil photographique pour leurs œuvres.


À 28 ans, l’Ivoirien Malick Kebe fait partie de ces nombreux photographes africains qui postent leurs créations sur Instagram et sont suivis par des milliers de personnes. Son nom d’artiste : From Abidjan. Nombre d’abonnés : 7828. Sa particularité : chacun de ses clichés a été réalisé grâce à un smartphone. À l’instar du Sénégalais Aldi Diasse, 22 ans, artiste visuel et designer indépendant – qui passe, lui, du matériel pro au smartphone selon ses inspirations – ou encore de l’artiste ghanéen Prince Gyasi, 24 ans, basé à Accra et représenté par la Nil Gallery à Paris.

Ces deux derniers sont respectivement suivis par 13 300 et 84 500 abonnés sur Instagram. Et c’est sans compter la toute récente page crée par Aldi Diasse dédiée à l’architecture sénégalaise.

La couleur, un outil thérapeutique

« God Of Water » © From Abidjan (Malick Kebe)

Je voulais devenir peintre abstrait

Prince Gyasi a fait de l’usage de la couleur, qu’il considère comme « un outil thérapeutique permettant de guérir la dépression, de transmettre et transformer des émotions », sa principale signature. Aussi, ses visuels sont ultra-colorés, poétiques, intimistes, épurés et invitent l’œil à se fixer sur le moindre détail.

« Je voulais devenir peintre abstrait mais je me suis attaché à la possibilité de créer avec mon Iphone », confiait-il à CNN en avril dernier. « La ville d’Accra m’inspire et me pousse à créer sans discontinuer. Les gens, les couleurs du drapeau ghanéen… Tout ceci me pousse à créer encore et encore. »

Prince Gyasi/Nil Gallery

© Prince Gyasi/Nil Gallery

Le Ghanéen découvre la photographie à l’âge de 4 ans. Pendant que sa mère travaille au marché Makola d’Accra, il est confié à un photographe qu’il prend plaisir à suivre dans les rues pendant qu’il prend en photo les passants.

Capturer les émotions

© Malick Kebe (From Abidjan)

J’aimais capturer l’instant, les émotions. Je pense que l’effet Instagram y est pour grand-chose

Quant à Malick Kebe, c’est en 2012 qu’il commence à servir de son Iphone pour photographier tout ce qui l’inspire. « Cela allait de la simple tasse de thé aux gens qui passent en passant par les fleurs, les amis, ma famille. J’aimais capturer l’instant, les émotions. Je pense que l’effet Instagram y est pour grand-chose », confie l’Ivoirien qui, en parallèle, occupe la fonction de directeur artistique en charge de la création au sein de Blue Lions, une agence digitale panafricaine. Sur ses photos d’où émane une sensibilité certaine, l’accent est également mis sur la couleur.

Celui qui se fait appeler From Abidjan – afin de « rendre hommage à sa ville natale » – , aime à mettre en lumière les textures, les détails du visage, le teint des peaux et des éléments comme l’eau, le sable ou le ciel. En avril 2019, il est contacté par Apple, qui, à des fins marketing, souhaite mettre en avant son travail.

Trois mois plus tard, l’un de ses clichés est publié sur la page Instagram officiel de la marque à la pomme. S’en suivent moult expositions à l’Institut Français d’Abidjan, mais aussi à Paris et à Atlanta – dans des lieux alternatifs – , au cours desquelles il en arrive à vendre certaines de ses œuvres.

Le smartphone, moyen d’expression artistique

Aldi Diasse

© Aldi Diasse

Les smartphones sont plus malléables et permettent de shooter rapidement

Les expositions auxquelles prend part Prince Gyazi sont d’un tout autre genre. Lui a vu son travail exposé à la foire AKAA de Paris mi-novembre après avoir participé à la Foire d’art de Seattle, l’Investec Cape Town Art Fair et même la Miami Art Week 2018 où il attire l’attention de Vanity Fair. Il a aussi collaboré avec Apple dans le cadre d’une série photographique intitulé « A Great Day In Accra ».

Comme Malick Kebe, Prince Gyasi s’est d’abord tourné vers le smartphone faute de ne pouvoir s’offrir un appareil professionnel avant d’y trouver un véritable moyen d’expression artistique.

Pour Aldi Diasse, la photographie est un moyen de véhiculer des émotions, quel que soit le matériel utilisé. « Cependant, les smartphones sont plus malléables et permettent de shooter rapidement. J’aime aussi le rendu de la photo prise avec smartphone », raconte celui qui a lancé sa propre agence de design créatif, AD, situé dans le quartier dakarois Scat Urbam.

À la flexibilité au moment des prises de vues, Aldi Diasse ajoute aussi l’aspect granuleux que donne le smartphone à ses clichés, qu’il affectionne tout particulièrement.

Ses photos lui ont valu une mention dans la revue Conde Nast Traveller. À Dakar, il a été exposé dans le cadre du off de la Biennale en 2018. Chez Prince Gyasi, smartphone ou pas, son art photographique est une façon de témoigner de son pays natal.

« En tant que co-fondateur de Boxed Kids [une organisation à but non lucratif dédiée à l’éducation des enfants, NDLR], je continuerai toute ma vie à raconter l’histoire des jeunes de Jamestown et, en règle générale, du Ghana », expliquait encore Gyasi à CNN.

« Je préfère que l’on me considère comme un artiste visuel plutôt que comme un photographe. Je veux être reconnu en tant qu’artiste. La plupart de mes photos ressemblent à des toiles de peintures, parce que ce sont des œuvres artistiques, pas de simples photographies. Je veux laisser une trace dans le monde de l’art. » Une trace empreinte d’une telle charge émotionnelle et d’un tel propos sociétal qu’elle parviendra sans nul doute – tout comme chez Malick Kebe et Aldi Diasse – , à s’imprimer malgré l’obsolescence programmée.

 





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