À Douvres, “les gens sont fâchés avec le port car il est riche et eux sont pauvres”



Cette célèbre ville portuaire qui fait face à Calais n’a jamais profité des richesses tirées de sa position stratégique, aux portes de l’Union européenne. Un désenchantement au cœur de la campagne des législatives, prévues le 12 décembre.

Quand on est journaliste en quête d’un bon reportage sur le Brexit, Douvres est une bonne destination. Des vedettes des douanes vont et viennent le long des White Cliffs, ses célèbres hautes falaises blanches, pour guetter l’arrivée de canots de migrants venant de France – image redoutable d’une Grande-Bretagne assiégée par une menace extérieure. Du haut d’une des collines entourant la ville, on peut chaque jour observer sur les Eastern Docks quelque 10 000 poids lourds aller et venir, en plus des hordes de voitures, caravanes et piétons qui embarquent à bord des ferrys qui font la navette avec Calais ou en débarquent.

Les 35 km qui séparent le continent du port de Douvres sont le plus court chemin entre l’Europe et le Royaume-Uni, et 122 milliards de livres sterling [142 milliards d’euros] de marchandises transitent chaque année sur ses docks. Les porte-conteneurs faisant route vers le nord ou le sud dressent leur silhouette gigantesque sur la toile de fond des côtes françaises. Nicolas Deshayes est artiste et vit sur la colline, juste au-dessous du splendide château d’Henri II, du XIIe siècle, le plus imposant d’Angleterre. Il ne se lasse pas du spectacle qu’offre ce ballet portuaire. Ses œuvres sont en lien avec l’eau : de vastes masses aquatiques, des tuyaux, des conduites, toutes sortes d’expressions du flot urbain liquide. “J’aime l’énergie ici, explique-t-il. J’aime le flux des camions et des gens qui se déversent des bateaux.”

Le spectre d’un Brexit sans accord

Il y a quelques mois, quand le gouvernement de Theresa May tentait de rallier des soutiens à son accord de retrait de l’Union européenne (UE), Douvres a été un épouvantail souvent brandi pour illustrer le chaos d’une sortie sans accord. Aujourd’hui déjà, il suffit d’un accident sur la route de Londres pour créer un bouchon qui met des heures à se résorber. Le rapport “Operation Yellowhammer”, commandé après l’arrivée de Boris Johnson à Downing Street en juillet pour analyser l’état de préparation à un “no deal”, prédit un délai d’attente de deux jours et demi – la majorité des sociétés de transport routier ne se sont pas préparées à l’alourdissement des formalités douanières. La pression deviendra insupportable pour toute la ville de Douvres, dont les rues sont déjà très souvent embouteillées. Dans ce scénario du pire, certains ont avancé timidement l’idée de détourner une partie du transport de marchandises vers d’autres ports. Mais Douvres est presque inévitable : c’est un point de passage stratégique pour l’économie britannique.

Et la ville elle-même est contrainte par sa topographie : ses 40 000 habitants se pressent au fond d’une vallée abrupte taillée dans le calcaire des White Cliffs, qui ne s’ouvre qu’au niveau de la mer, où elle est bordée des deux côtés par des docks géants. Philip Hutton, historien de l’architecture, compare le plan urbain de Douvres à un “requin-marteau” : une partie intérieure tout en longueur, terminée par la “tête” large et massive de la zone portuaire, sur la mer. Les collines alentour permettent facilement de visualiser la chose : à gauche Castle Hill, et à droite les Western Heights, que couronne une citadelle en brique de l’époque des guerres napoléoniennes, entourée d’une constellation de positions d’artillerie datant des deux guerres

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Patrick Cockburn

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Née en 1979, cette “Revue londonienne des livres” traite tout autant de littérature que de politique à l’instar de la prestigieuse New York Review of Books. Ce titre offre un excellent moyen de se tenir au courant de l’actualité éditoriale

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