Abandon du F CFA pour l’Eco : La France donne d’une main et en retient d’une autre, estime le Pr Taladidia Thiombiano


Lors de la visite d’Emmanuel Macron en Côte d’Ivoire, le président ivoirien, Alassane Ouattara, a déclaré le 20 décembre 2019, en qualité de président en exercice de l’UEMOA, que pour la nouvelle monnaie Eco, il ne restera du F CFA que la parité fixe avec l’Euro garantie par la France. Tout le reste, à savoir le nom de la monnaie va changer, la centralisation des 50% des réserves de change de l’UEMOA au trésor français va s’arrêter et le compte d’opération sera fermé et enfin le retrait des représentants français aux organes de décision et de gestion de l’UEMOA. Dans une interview accordée à Lefaso.net, le professeur Taladidia Thiombiano, économiste chercheur à la retraite, déclare que la France a donné d’une main et en a retenu d’une autre.

Lefaso.net : Que pensez-vous des nouvelles mesures qui concernent la monnaie unique « ECO », annoncées par le président Ouattara ?

Pr Taladidia Thiombiano : c’est une surprise générale pour tout le monde, venant d’Alassane Ouattara, défenseur chevronné du franc CFA. Il a déclaré faire l’annonce en qualité de président en exercice de l’UEMOA, mais c’est peut-être qu’il se cache derrière ce titre pour voiler le fait que la Côte d’Ivoire constitue le poids lourd de l’UEMOA et que toutes les décisions dépendent en grande partie d’elle.

Mais on peut dire que c’est une victoire d’étape pour tous ceux qui pensaient qu’il faut s’affranchir de cette tutelle de la France. On le considère ainsi, mais cette victoire est vraiment marginale. Du fait qu’il y ait toujours cette parité avec l’Euro, garantie par la France, cela laisse toujours un goût amer. L’objectif n’était pas seulement que le nom F CFA disparaisse pour la monnaie de l’UEMOA, mais qu’au sein de la CEDEAO il y ait une monnaie commune à tous les Etats membres, mais aussi que cette monnaie ne soit pas appariée à l’Euro, contre une garantie de la France.

Ensuite il y a que la France reste le maître d’œuvre de cette monnaie. Elle donne d’une main et en retient d’une autre. Dans ces conditions, l’Eco reste un sous- CFA ou un néo -CFA. Le nom CFA ne pose pas de problème mais les conditions qui l’entourent. C’est comme les indépendances. Lorsque nous avions crié que nous voulions notre indépendance, le Général De Gaulle a vidé cette indépendance de son contenu et en a fait des indépendances folkloriques. Et c’est aujourd’hui, 60 ans après, que la plupart des populations avec la jeunesse à l’avant-garde, se rendent compte du bien-fondé de ce que certains anciens dénonçaient.

Mais l’on ne peut pas dire que ce n’est pas un pas. C’est un pas, même s’il est insignifiant. C’est le cri des populations particulièrement de la jeunesse qui commence à être entendu. La pression a été tellement forte que la France ne pouvait plus restée indifférente face à cela.

Des chefs d’Etats même étant des alliés inconditionnels de la France étaient obligés d’accepter de franchir un pas pour pouvoir retrouver un peu de sérénité et de tranquillité. Il faut seulement continuer à dénoncer quitte à ce que cet impérialisme français, avec ceux que certains appellent aujourd’hui les sous-préfets de Macron, soit connu de tous.

Les 50% de réserves qui sont gardés au trésor français et les représentants français aux instances décisionnelles de l’UEMOA, que représentent-ils comme inconvénients pour la zone UEMOA ?

Vous vendez vos produits, vos biens et services et au lieu que vous puissiez utiliser toutes ces recettes pour investir dans votre localité, on vous dit que vous ne pouvez utiliser que la moitié. L’autre moitié vous devriez le conservez chez quelqu’un d’autre. C’est déjà un frein pour votre développement. Cette hypothèque levée représente quand même une avancée.

Le fait qu’il n’y aura plus de représentants français aux instances de décision de l’Union, signifie que la France ne peut plus mettre son droit de veto sur la gestion de notre monnaie. Mais comme elle en garantit toujours la parité fixe avec l’Euro, ce droit de veto reste quand même caché quelque part.

Il faut donc faire en sorte qu’on n’ait pas besoin de la France pour combler un déficit dans ce sens et même qu’il faut se passer des appuis budgétaires. C’est cela qui va permettre de consolider l’Eco, pour pouvoir accélérer la jonction avec les autres pays de la CEDEAO. Sinon ce sera un coup d’épée dans l’eau.

La garantie de la parité entre le CFA et l’Euro comporte une certaine ambiguïté. Qu’est-ce cela veut dire exactement ?

Nous savons que 1 euro est égal à peu près à 656 F CFA et cela ne change pas peu importe la santé des économies. Et la nouvelle monnaie « Eco » sera calquée sur ces mêmes conditions. Mais il n’est pas exclu que cette valeur soit revue à la baisse ou à la hausse dans le cas de l’Eco.

Qu’est-ce que cette parité implique pour les parties au contrat ?

Le problème que nous dénonçons est qu’une monnaie faible qui va s’arrimer avec une monnaie forte, ça bloque vos exportations parce que vos produits seront très chers. Dans ce cas vous n’aurez pas de produits industriels à exporter si ce n’est de la matière première. A l’époque, le conseil économique révolutionnaire avait commandé une étude au CEDRES et l’étude a révélé que l’Euro était trop fort par rapport au F CFA, ce qui pose un problème à la promotion de nos exportations.

Par contre, nous allons passer le temps à importer de l’extérieur parce que ça coûte moins cher. On ne fera donc aucun effort pour développer nos industries et produire. Donc je dis que si les gens reproduisent les mêmes conditions pour une autre monnaie, on a juste changé de nom, pas autre chose.

Ce qui a été annoncé, Alassane Ouattara avait déjà esquissé les grandes lignes bien avant, à savoir qu’il y aura deux zones pour l’Eco, un groupe du CFA qui va commencer avec l’Eco, avec le respect des critères de convergences que les pays de l’UEMOA observent. Mais tel que cela se dessine, les autres pays n’accepteront pas s’y associer, parce que la France serait le maître d’œuvre pour toute la monnaie de la CEDEAO.

Qu’est-ce que la France gagne en garantissant cette parité monétaire ?

La France dit chaque fois qu’elle ne gagne rien dans ce contrat. Si vous êtes là à trainer toujours le pied, cela ne relève pas d’une générosité. C’est tout simplement qu’il y a matière à revendre.

Il y a deux aspects que je tiens à signaler comme avantage pour la France. Au plan de la notoriété internationale, le fait d’avoir toujours ces anciennes colonies pour lesquelles elle garantit une parité monétaire, cela fait un poids moral, psychologique et politique pour elle. Deuxième aspect, c’est l’aspect économique. Si nous voulons acheter des biens, nous nous tournerons d’abord vers la France à cause de la libre convertibilité.

Les entreprises françaises viennent s’installer assez facilement et rapatrient leurs bénéfices sans contrepartie. Bolloré est partout dans les pays francophones alors qu’en terme de technologie elle n’est pas meilleure à celle allemande, japonaise, américaine, russe ou chinoise. La logique aurait voulu que ce soit au plus offrant, qui nous garantirait aussi la maintenance, qui obtienne le marché.

Qu’est-ce que cela coûte aux pays membres de dire à la France qu’ils veulent leur monnaie à eux, le tout défini et supporté par eux ?

Les gens disent que nous sommes radicaux et que c’est déjà quelque chose qu’il y ait cette garantie. Si la France ne donne pas sa garantie, est-ce que nous n’allons pas disparaitre, est-ce qu’il n’y aura pas d’hyper inflation et une dévaluation perpétuelle de la monnaie tout le temps ? D’accord pour certains points mais c’est en cela aussi que les économies pourront arriver à se construire et être fortes.

Un enfant lorsqu’il apprend à marcher, il fait des chutes, mais est-ce pour autant qu’il va cesser de se tenir debout, marcher et pouvoir bien courir dans le temps. Non il va continuer sinon il ne saura jamais marcher. Au contraire, s’il reste dépendant, les autres qui pourront faire de lui tout ce qu’ils veulent. C’est la même chose pour nos économies. Et il faut que nous aussi nous acceptions cela. Nous voulons une chose et son contraire et là ça ne peut pas marcher.

C’est nous qui avons toujours une balance déséquilibrée parce que nous achetons beaucoup à l’extérieur. Les pays évoluent économiquement et du point de vue social. Donc si cette monnaie reste fixe par rapport à l’Euro, comment nous allons pouvoir mesurer l’effort que nous avons fait au bout de cinq ans. Rien par rapport à l’extérieur. Puisque la monnaie qui est le baromètre, l’unité de mesure de la performance d’une économie dépend d’une autre. Si elle reste fixe, la comparaison se fera comment ? Alors donc autant de questions qui se posent. Il faut donc avoir le courage de nous assumer.

Propos recueillis par Etienne Lankoandé

Lefaso.net





Burkina

A lire aussi

Laisser un commentaire