Corruption dans le secteur de la santé : Un business sur la douleur et la misère


Surfacturation des ordonnances, extorsion d’argent à des patients ou à leurs accompagnants, soudoiement des chefs de service pour faire accepter du matériel de piètre qualité, pots-de-vin sur toute la chaîne, etc. L’ordonnance des faits de corruption dans le secteur de la santé est longue. Un business sans cœur qui se fait sur la douleur et la misère des patients. Enquête !

Les chiffres continuent de monter, confirmant un phénomène à la peau dure. Selon une enquête menée par le Réseau national de lutte anti-corruption, sur 271 personnes interrogées en 2018, 26%, c’est-à-dire un burkinabè sur quatre, déclarait avoir été victime ou témoin de la corruption dans le secteur de la santé. Rien de nouveau sous le soleil. Les quatre derniers rapports du REN-LAC publiés entre 2015 et 2018, plaçaient le secteur de la santé parmi l’un des plus corrompus au Burkina Faso dans les services publics et parapublics.

« J’ai accompagné un tonton à l’hôpital de Yako qui souffrait et qui devrait subir une intervention [chirurgicale]. Et là, l’agent de santé nous a clairement dit qu’on a deux cas : soit on paie 60 000 F CFA au guichet du CMA et ensuite attendre d’être programmé, soit on lui remet directement 30 000 francs et dès le lendemain, on sera programmé pour l’intervention », témoigne Abdoulaye Dianda. Que faire pour cet accompagnant et son malade dans le désarroi le plus total ? Pendant ce temps, l’agent indélicat met la pression : « Même si vous payez les 60 000, on ne sait pas quel jour l’intervention aura lieu ».

Se retournant vers son patient, Abdoulaye Dianda lui lance : « Ah non, on ne peut pas laisser le moins cher pour aller de l’autre côté ». Face à une telle situation, le patient était contraint d’opérer un choix rapide. L’argent est déboursé et disparaît aussitôt dans la blouse blanche de l’agent de santé.

Bien avant, une étude du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) publiée en 2010 déplorait le fait que « chaque année, plusieurs milliers de femmes enceintes décèdent au Burkina Faso en voulant donner naissance ». « Lutte contre la corruption dans le secteur de la santé », c’était l’intitulé de l’étude qui pointait du doigt le rôle de la corruption dans la mortalité des femmes enceintes.

Abdoulaye Dianda , témogne d’avoir été victime de la corruption

« Quelqu’un qui est malade ne cherche que sa santé »

Adama Kouego, une autre victime de pratiques louches au centre médical de Yako, explique : « Je ne sais pas comment il faut appeler ça mais en tout cas, j’ai été victime ». Sa mésaventure à lui, raconte-t-il, commence un matin quand une amie l’appelle pour l’informer de son hospitalisation.

Il se dépêche pour être à son chevet. Très vite, il s’aperçoit de la supercherie de ceux qui sont censés atténuer la douleur de sa patiente. On lui fait payer des médicaments de 19 000 francs sans aucune ordonnance ni de trace dans le carnet. Pis, des examens et une intervention sont évoqués, sans avoir expliqué à la patiente de quoi elle souffre. « Il y a plusieurs autres cas comme ça, mais les gens refusent de dénoncer, vu que c’est un secteur très sensible », constate Adama Kouego, qui ajoute, impuissant et résigné : « Quelqu’un qui est malade ne cherche que sa santé ; son souci, c’est de recouvrer la santé et ça sera difficile de lui dire de ne pas payer 1 000 ou 2 000 francs CFA pour recouvrer la santé. Peu importe le prix, c’est sa santé qu’il cherche ».


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Pendant ce temps, c’est un business lucratif pour certains professionnels de la santé. La corruption dans le secteur est devenue tellement banale, en passe de devenir normale. C’est en riant que certaines victimes en parlent. C’est le cas de cette dame qui a souhaité garder l’anonymat. « L’ambulancier a pris mes 2 000 francs », lance-t-elle toute hilare, avant de raconter sa petite mésaventure avec un ambulancier.

« En 2018, j’ai été dans un CMA de Ouagadougou avec un patient. A un certain moment, on devait le transférer à l’hôpital Yalgado-Ouédraogo. L’ambulancier n’était pas à côté. On était obligé de l’appeler. Lorsque qu’on a embarqué, il m’a dit qu’il y a une participation. Je lui ai demandé combien c’est. Il a répondu que ça fait 2 000 F CFA. Et c’est quand j’ai donné mes 2 000 F que je me suis rendu compte que c’était de l’escroquerie, mais comme j’étais sous le choc. Je me suis tue jusqu’à ce qu’il nous amène à l’hôpital Yalgado », relate-t-elle.

« Là où j’ai fait mon stage… »

Le chapelet des griefs est long, et touche plusieurs maillons de la chaîne. De petites sommes allant de 1 000 F jusqu’au plus importantes, des centaines de mille, en fonction des cas. Soit le service est gratuit et l’on vous fait payer ou c’est payant et l’on vous fait payer plus ou moins. C’est le résumé que fait Sabine Tidiga, nom d’emprunt d’une interne. Elle accuse pour l’essentiel l’ignorance des populations. Une situation qui permet, selon elle, à certains professionnels de la santé de se faire de l’argent sur le dos des malades. La pratique est surtout criarde dans les endroits reculés avec les populations analphabètes pour qui les agents de santé sont des dieux à qui il ne faut jamais dire « non ».

« Là où j’ai fait mon stage, j’ai assisté à certaines choses qui n’étaient pas très honnêtes. Il y a par exemple le test du palu qui est normalement gratuit. Les agents vendaient l’unité à 100 francs et le soir, ils se répartissaient les sous. Il y avait également un produit, le Novalgin, utilisé pour apaiser les douleurs, que les gens scindaient pour vendre à plusieurs personnes », explique Sabine Tidiga.

Ce n’est pas tout. La jeune fille révèle aussi que le placement des implants ou des stérilets devrait être en principe gratuit. Mais pour ces méthodes contraceptives également, les agents de santé exigent de l’argent qui va directement dans leurs poches (…) ; ce qui ne devrait pas se faire, parce que « dans les structures étatiques, tout payement devrait se régler à la caisse », lâche-t-elle, avant de relativiser : « Il y a bien certains professionnels de la santé qui ne plongent pas dans ces pratiques répréhensibles ».

Pourquoi se faire de l’argent en se servant de la douleur des patients dont certains se trouvent souvent dans des situations très critiques et désespérées ? Sabine Tidiga reprend l’argument le plus utilisé : « On ne peut pas trop leur en vouloir puisque si un agent doit faire huit ans de formation et, à sa sortie, il n’arrive même pas à avoir un minimum, ce n’est pas du tout facile. On est vite obligé d’aller dans les cliniques, courir de gauche à droite sans repos. C’est souvent difficile de condamner, sauf si les choses changent ».

Trois millions sur la table

La commande publique dans le domaine de la santé est également gangrenée par les dessous de table. Pour le président de l’Ordre des médecins du Burkina, le Pr Charlemagne Ouédraogo, au niveau des marchés publics, c’est encore plus grave.

« Moi-même, on a tenté de me corrompre parce que j’ai rejeté du matériel. Le monsieur est venu un matin avec une grosse enveloppe d’argent d’au minimum 3 millions de F CFA pour mon carburant, et je lui dis que je n’en avais pas besoin. Il a dit : tu m’as tué », se souvient le président.

Il reconnaît que ces cas sont légion. Et à cause de ces pratiques frauduleuses, révèle-t-il, l’Etat perd, chaque année, des milliards pour les mauvais services.

A tous les niveaux, il faut traquer la corruption, plaide le Pr Charlemagne Ouédraogo. « Il faut la combattre et il faut prendre des mesures pour s’en débarrasser, parce qu’elle est petite mais son effet peut être tellement grand… », ajoute le président de l’Ordre des médecins du Burkina.

Le président de l’ordre des medecins, le Pr Charlemagne Ouédraogou, plaide pour que la corruption soit traquer à tous les niveaux

Des décisions de justice sans impact

Malgré des cas avérés dénoncés devant les juridictions, la corruption ne faiblit pas. Le cas de Dori en est une parfaite illustration. L’on se rappelle la condamnation des trois attachés de santé du Centre hospitalier régional de Dori qui avait fait couler beaucoup d’encre et de salive en 2019. Contacté au téléphone, l’un des condamnés, monsieur Ido, ne regrette pas ses actes. Il persiste à croire qu’il n’était pas question de corruption, mais plutôt la résultante « d’un manque de compréhension ».

« On leur (patients et accompagnants, ndlr) a seulement montré la procédure à suivre et ils nous ont donné l’argent pour aller chercher les produits nécessaires pour l’intervention », soutient-il, avant d’ajouter que ce n’est pas la première fois que lui et ses collègues rendent service.

Sauf que cette fois-ci, il a écopé de six mois de prison avec sursis et de 150 000 F CFA d’amende à payer, confirme celui-là même qui a permis que la justice s’autosaisisse de l’affaire. Il s’agit du responsable de la section du MBDHP (Mouvement burkinabè des droits de l’homme et des peuples) de Dori, Abdoul Dicko.

Pour monsieur Dicko, le CHR de Dori est très gangrené par la corruption, à l’image de plusieurs autres CHR du Burkina, parce que les attachés incriminés n’étaient pas à leur premier acte. « A chaque fois, dit-il, ils arnaquent des malades qui viennent pour une opération de prostate ou de hernie. Ils prennent 200 000 francs pour une opération qui devrait coûter 20 000 ou 30 000 francs. Si tu ne paies pas, tu risques de ne pas avoir d’opération, parce qu’ils ont des complices au sein du CHR », détaille Abdoul Dicko.

En plus de ce cas marquant, il y a aussi d’autres dossiers comme celui de l’Autorité supérieure de contrôle d’Etat et de Lutte contre la corruption (ASCE-LC). Selon le responsable de la stratégie nationale et de la prévention de la corruption à l’ASEC-LC, Mahamadou Drabo, avec les enquêtes régulières, sa structure a également épinglé des agents publics indélicats dans des pratiques très louches. Les dossiers ont été envoyés à la justice mais les suites se font généralement « attendre ».

Mahamadou Drabo, le responsable de la stratégie nationale de la prévention de la coruption à l’ASCE-LC

La sensibilisation, la meilleure thérapie de lutte

Que faire, alors que la pratique s’étend et gagne même les agents qui viennent à peine de commencer à exercer ? Abdoulaye Dianda penche pour la sensibilisation accrue. « Il faut toujours insister sur la sensibilisation, parce qu’on est très souvent victime de notre analphabétisme, notre ignorance du système de fonctionnement des services médicaux », estime-t-il.

Pour le premier responsable de l’Ordre des médecins du Burkina Faso, si la corruption persiste, ce n’est pas faute d’avoir attiré l’attention des acteurs sur les méfaits et les risques encourus. Une veille citoyenne en alerte, c’est la thérapie proposée par le Pr Charlemagne Ouédraogo. Il faut qu’il y ait une société civile comme la Ligue des consommateurs qui s’engage, propose l’homme, avant de terminer : « Nous, ordre des médecins, on s’est engagé à la combattre, parce que c’est impur et cela entache la noblesse de notre art ».

Yvette Zongo

Lefaso.net


Cette enquête a été réalisée par un consortium de journalistes burkinabè dans le cadre du Projet d’appui aux gouvernements ouverts (PAGOF). Elle peut être retrouvée sur les antennes de Radio Burkina, Radio Solidarité à Ouahigouya et le journal Le Reporter.





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