L’homme qui a sauvé la dernière demeure de Napoléon


Publié le 7 févr. 2020 à 8h00

Passés le portail de bois vert sapin et la guérite militaire qui le jouxte, l’oeil embrasse une allée rectiligne longée de fleurs. Le violet et le blanc des agapanthes côtoient le bleu des iris, le rose des jasmins et l’orange des kniphofias. Quelques palmiers frissonnent au gré des alizés qui balayent l’endroit sous un ciel gris et humide. Au bout du sentier, une grande bâtisse aux parois vert pâle et blanches et, au-delà, un grand plateau où la végétation se fait rare. Au loin, le monticule du Flagstaff se dresse sur ses 650 mètres.

Derrière le treillage en bois de l’entrée du bâtiment, une vaste pièce rassemble un billard, un piano, quelques commodes, deux globes terrestres.
Aux murs, de multiples gravures mettent en scène l’Empereur Napoléon Ier

. C’est ici, derrière ces volets percés à dessein pour espionner de sa lunette les troupes militaires anglaises stationnées au pied du Flagstaff, qu’il passa les six dernières années de sa vie, avant de s’éteindre le 5 mai 1821.

Sur Sainte-Hélène, rocher perdu au milieu de l’Atlantique Sud, Longwood connaît une vraie résurrection, à quelques mois du bicentenaire
de la disparition du « plus puissant souffle de vie qui jamais anima l’âme humaine »

, selon l’expression de Chateaubriand. L’actuel consul honoraire de France, Michel Dancoisne-Martineau, également directeur des domaines nationaux de Sainte-Hélène, en est l’architecte. Celui que les Héléniens appellent THE French man, dernier d’une fratrie de huit enfants, est né très loin de là, à Voyennes, sur les bords de la Somme, en 1965.

Un destin bouleversé

Fin, élancé, lunettes rectangulaires, d’une voix douce qui accompagne sa courtoisie, il raconte une enfance difficile. L’image persistante d’une sombre cave de chaudière à mazout, dans laquelle son père l’enferme. « Seul dans l’obscurité, j’apprivoisais la claustration en attendant de pouvoir, un jour, faire partie d’un groupe », confie-t-il dans son autobiographie parue en 2017. Ce père indifférent, lointain et froid, est le grand absent de sa vie. À 15 ans, Michel Dancoisne entre au lycée agricole d’Amiens comme interne. Dans la bibliothèque, son refuge, il découvre la littérature – sa grande passion avec le dessin.

« Vue de la maison de Longwood près du jardin fleuriste», Gravure en couleur du Carnet d’un voyageur, ou recueil de notes… sur la vie de Buonaparte à Longwood, du capitaine Barnes (1819).©Pierre-Jean Chalendon/Photo12

Son bac de sciences et techniques agricoles en poche, il opte, en 1984, pour l’université de lettres et sciences humaines de Besançon. Las, compte tenu de son retard, il doit renoncer et revient à son terrain d’origine : l’agriculture à Amiens. Ce sera pourtant une année charnière, pendant laquelle il découvre une biographie de Lord Byron. Son auteur : un certain Gilbert Martineau, alors consul en exercice à Sainte-Hélène.

À 19 ans, Michel Dancoisne entame un échange épistolaire avec lui ; sa vie en est bouleversée. L’année suivante, après une violente dispute avec l’un de ses frères, il s’enfuit du milieu familial et rencontre, au Havre, celui qui va devenir son mentor. En voyage en France, Gilbert Martineau le convainc de le suivre à l’île de Ré où il possède un pied-à-terre. Sans descendance, il propose au jeune homme de l’adopter. Il pense à Michel pour prendre sa succession à Sainte-Hélène. Le 28 novembre 1985, à 20 ans, Michel Dancoisne-Martineau débarque du RMS St Helena à Jamestown.

Paradis pour misanthrope

Le premier contact avec ce cadre légendaire le laisse morose. « Les jardins que je traversais pour entrer dans les appartements de l’exilé m’apparurent aussi sombres mais féeriques que les premières images du film ‘Citizen Kane’. Même brume, même éclairage blême, même sentiment d’abandon », raconte-t-il.

Longwood est un paradis pour misanthrope, soûlé par les alizés qui fouettent le plateau. C’est l’endroit le plus décati de toute l’île. La bâtisse est alors habillée de rouge sang, une hérésie due au manque de moyens de Gilbert Martineau, qui n’avait à sa disposition que cette couleur. Il faudra attendre le tournage, en 2001, de la série télévisée « Napoléon », avec Christian Clavier dans le rôle-titre, pour que Longwood retrouve sa couleur d’origine. « En échange d’un tournage sur les lieux, la production a payé la peinture », glisse Michel Dancoisne-Martineau.

Napoléon Bonaparte.

Napoléon Bonaparte.©Duncan P Walker/gettyimages

L’intérieur n’est pas mieux. Les appartements de Napoléon sont humides ; il y règne une odeur âcre de cire moisie, d’eau croupie, de produits insecticides et de charbon. La peinture est écaillée, les carrelages de faïence disjoints. Les toits fuient et la pluie dégouline le long des murs. Les étagères sont recouvertes de mildiou qui teinte le bois d’iroko en blanc. Les rats pullulent. Les pièces sont encombrées de vitrines pleines d’objets qui ont peu, voire pas de rapport avec Napoléon ou l’Empire. Dans le salon, une plaque de cuivre verdie par le temps indique « Ici est mort Napoléon le 5 mai 1821 ».

Longwood, non seulement se désagrège, mais a des allures de brocante. « Il a fallu beaucoup de talent à Gilbert Martineau pour faire illusion et laisser croire que cette masure ressemblait à un bâtiment prestigieux », constate Michel Dancoisne-Martineau. Dans ce contexte, l’idée de prendre la suite ne l’enchante guère, d’autant plus qu’il n’est pas historien et se moque comme d’une guigne de Napoléon.

Le décor reconstitué pas à pas

C’est progressivement qu’il va se prendre de passion pour l’île, ses paysages, ses habitants. Il succombe à la délectation de la lenteur et, en bon expert de l’agriculture, entrevoit ce qu’il peut apporter au domaine. En 1987, Michel Dancoisne-Martineau postule pour devenir conservateur des domaines français à Sainte-Hélène, puis consul en 1990. Une fois nommé, il n’aura qu’une idée en tête : rétablir Longwood tel qu’il était le 5 mai 1821.

À l’aide des plans de l’époque, il s’attaque en priorité aux jardins. Il débroussaille le tombeau – vide. « J’ai mis en oeuvre mes compétences agricoles et botaniques. Dans la pure tradition de la paysannerie française, l’agriculteur est celui qui répare les toitures de sa ferme, fais le semis, cultive son potager… Cet aspect polyvalent a joué un grand rôle dans mon établissement à Longwood où il faut s’occuper de tout », explique-t-il.

Des travaux d’assainissement sont entrepris et le décor reconstitué pas à pas. Exit vitrines et objets anachroniques. Depuis son arrivée dans l’île, il n’a eu de cesse de récupérer le mobilier de l’Empereur et de refaire faire les tapisseries. À la mort de Napoléon, tout avait été mis aux enchères. La majeure partie des meubles étaient disséminés sur le « Rocher ». « Au total, sur les quelque 180 meubles vendus, j’en ai récupéré 120, en plus ou moins bon état. Les autres ont probablement été victimes des termites. »

Un soutien bien tardif

Reste que Michel Dancoisne-Martineau est bien seul à se démener. Au ministère des Affaires étrangères français dont il dépend, on ne se soucie guère de Sainte-Hélène. Pire, en 1996, le ministère l’informe, mobilité géographique et fonctionnelle de ses agents oblige, qu’après neuf années à Sainte-Hélène, ses indemnités de résidence, pour les trois années suivantes, seront amputées de plus de moitié. « Pour moi, la fin de mandat se profile logiquement. Il me faut songer à ma reconversion », se souvient-il.

C’est sans compter sur la force de persuasion d’un de ses amis, l’écrivain journaliste Jean-Paul Kauffmann, rencontré à Sainte-Hélène trois ans plus tôt. Une première visite qui donne naissance au roman La chambre noire de Longwood. « Il est certainement la première personne qui s’est intéressée aux domaines nationaux depuis que j’en avais commencé la restitution », se remémore le consul.

En 1997, la venue de Bernard Chevalier, le directeur du Musée national des châteaux de Malmaison et Bois-Préau, va lui donner plus d’espoir encore. Alors que Michel Dancoisne-Martineau redoute cette visite, lui qui n’est pas historien, le rapport rédigé par Bernard Chevalier est élogieux sur ses compétences et ses réussites. En 1998, le quai d’Orsay accepte finalement, « à titre exceptionnel et dérogatoire », une entorse à la règle de mobilité de ses agents.

Une effervescence nouvelle

« Michel s’est senti enfin soutenu », se souvient le directeur de la Fondation Napoléon, Thierry Lentz. Ce dernier, en compagnie de Bernard Chevalier, débarque à Sainte-Hélène en 2003. Thierry Lentz s’emballe : « Michel Dancoisne-Martineau a tracé, répertorié des centaines d’objets à Longwood en seulement deux ans et demi. Je ne connais pas d’autre conservateur de musée qui aurait été capable de le faire. Il a épluché les archives de Jamestown. Rien n’a été laissé au hasard. Sur le plan de la conservation, il n’a jamais commis la moindre erreur. »

Thierry Lentz établit à son tour un rapport, tout aussi élogieux, en insistant sur les besoins de Sainte-Hélène, qu’il envoie au ministre des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, un autre passionné de Napoléon. « C’est lui qui a déclenché une nouvelle effervescence autour des domaines nationaux de l’île », se félicite Thierry Lentz.

Napoléon agonisant dans son salon à Saint-Hélène (gravure réalisée vers 1825), veillé par Louis Marchand, son valet.

Napoléon agonisant dans son salon à Saint-Hélène (gravure réalisée vers 1825), veillé par Louis Marchand, son valet.©Pierre-Jean Chalençon/Photo12

Un regain d’intérêt qui aboutit au lancement, par la Fondation Napoléon, d’une souscription destinée à rénover l’aile des généraux de Longwood, partie de la bâtisse qui abritait les compagnons d’exil de l’Empereur – le général Gourgaud, le comte de Montholon, Las Cases ou encore Barry Edward O’Meara, son docteur. « Nous avons récolté 1,6 million d’euros qui ont servi à rénover ces bâtiments, restaurer les meubles, créer une boutique et mettre en place un audioguide », témoigne Thierry Lentz.

« Vous nous avez donné un joyau »

Il faudra toutefois attendre 2016 pour que le ministère prenne véritablement conscience de la valeur de Sainte-Hélène. Une grande exposition au musée de l’Armée des Invalides présente alors au public métropolitain les meubles de Longwood, restaurés par le mobilier de France avant d’être renvoyés sur l’île. L’événement attire plus de 90 000 visiteurs.

Michel Dancoisne-Martineau connaît en octobre 2016 la consécration : Christian Masset, secrétaire général du Quai d’Orsay, lui remet les insignes de chevalier de la Légion d’honneur – ordre fondé par Napoléon. Avec cette formule : « Sainte-Hélène était jusqu’ici un caillou dans la chaussure. Vous nous avez donné un joyau avec cette exposition. »

Désormais épaulé par le ministère qui l’a assuré de son soutien et par la Fondation Napoléon, Michel Dancoisne-Martineau prépare déjà les festivités de l’an prochain. Dans l’île, on évoque la venue d’une dizaine de navires de croisière et l’escale d’un navire de la Marine française.

Un exil de six ans

Une première fois confiné sur l’île d’Elbe, proche de sa Corse natale, d’où il revient dans l’espoir de reprendre le pouvoir, Napoléon Ier est à nouveau exilé en 1815 après le désastre de Waterloo, cette fois dans l’Atlantique Sud, sur une île volcanique de 122 km2, située à 1 856 km à l’ouest des côtes de la Namibie. Entouré d’un groupe de proches, l’Empereur va y écrire ses mémoires, mais tombera rapidement malade. Il meurt le 5 mai 1821 des suites d’un cancer de l’estomac. Louis-Philippe obtient en 1840 le rapatriement en France de sa dépouille et Napoléon III – son neveu – achète Longwood House aux Anglais dans les années 1850.



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