La nouvelle devise de « sages » du Burkina : la repentance ou la mort !


Pour la paix et la réconciliation au Burkina, « nous les anciens » signaient une déclaration en janvier 2020 qui proposait la « contrition » comme élément central de la « feuille de route », pouvant aboutir à l’apaisement et à la réconciliation au Burkina Faso. Kwesi Debrsèoyir Christophe DABIRE, lui, pense que la « repentance » que les « sages » veulent occulter, est un passage obligé. Il le fait savoir dans la déclaration ci-après.

Les auteurs de cette nouvelle devise qui signent « nous les anciens », et que l’opinion voudrait qu’ils soient des « sages », n’utilisent même pas le mot « repentance », dans une déclaration de janvier qui se veut une « feuille de route » pour la paix et la réconciliation au Burkina, mais le mot de « contrition ». Mot religieusement et catholiquement chargé qui renvoie à la reconnaissance d’un péché devant Dieu.

Cela ne peut et ne doit pas passer inaperçu quand, dans le même temps, les terroristes que l’on dit « jihadistes » attaquent églises et chrétiens (en connaît-on justement la raison ?) : à leur vocable islamiste répond donc celui catholisant et sûrement tout aussi religieux de nos « anciens et personnalités » qui prétendent œuvrer contre, entre autres maux, les conflits inter-religieux. Et tout ce spectacle teinté de religiosité est gentiment et naïvement présenté comme la bouée de sauvetage en plein naufrage d’attaques terroristes quotidiennes, et comme le souffle du nouveau patriotisme qui fait de la contrition et du pardon son hymne de la paix et de la réconciliation…

Mais, précisément, c’est au moment où soldats et civils sont assassinés par les balles et les explosifs des terroristes dits jihadistes, où le nombre des déplacés internes ne cesse d’augmenter dans le pays, que nos « anciens et personnalités » se lèvent pour plier tout le Burkina sous la contrition et le repentir. L’urgence, à leurs yeux, c’est la contrition publique des uns et des autres, donc de tout le monde. On se croirait revenus à des temps préhistoriques et bibliques anciens où la colère de Dieu s’abattait sur des hommes dévergondés et coupables pour les châtier (Sodome et Gomorrhe), et même sur son propre peuple conduit par Moïse (le veau d’or des juifs d’Aron) :

Violences communautaires (le pays se voit peuplé de Yirgou, ce qui gomme la singularité criminelle de ce qui s’y est passé), attaques terroristes, etc. (mais bizarrement pas la corruption !) : si tant de maux affligent le Burkina aujourd’hui, indiquent nos « anciens et personnalités », c’est parce que nous avons tous péché. Donc, contrition et repentir… La contrition du pécheur que l’on fait aisément passer pour une des valeurs africaines qui nous sauveront du chaos actuel ou à venir : quelle fraude intellectuelle !

L’enfant de tradition dagara d’avant toute religion importée que je suis n’a pas connaissance de cette pratique de contrition publique pour expier fautes et exorciser des maux publics ou individuels : on enquête d’abord sur les causes du mal qui frappe, puis on procède à un sacrifice qui est censé réparer la faute et arrêter le mal. Le sacrifice est comme une dette que l’on paye, pas une contrition qui attend pardon et que l’on s’inflige. Il est plus proche alors de la Justice que du confessionnal (cela n’est pas seulement africain, mais humain : on peut ainsi surprendre un Socrate évoquant sérieusement le sacrifice d’un bouc ou d’un coq à tel dieu qu’il craint d’avoir offensé !)

La Justice a beau passer, et ses verdicts ont beau être raisonnables et cléments, cela ne suffit pas à nos « anciens et personnalités » : il faut, pour que règne la paix dans la réconciliation, encore faire acte de contrition. Pas les accusés seulement, mais tout le monde : les insurgés, l’ancien régime et ses partisans…

Mais si tout le monde a péché et fauté, si personne n’est « propre », personne ne peut non plus s’arroger la hauteur du pardon (seul Dieu a la puissance de pardonner, dit l’évangéliste Marc, 2,10, sans doute parce qu’il est le seul vrai innocent). Ce qu’en ce moment l’on singe et essaie de copier au Burkina tout en le recouvrant par des fraudes et détournements intellectuels et historiques, c’est ceci : ce sont toujours des victimes qui pardonnent, partout où une réconciliation véritable s’est imposée, sans même attendre et exiger la contrition de fautifs coupables

Et surtout, ce qui est scandaleux et inacceptable, c’est d’isoler, dans toute l’histoire du Burkina, une seule date (l’insurrection de 2014) autour de laquelle des anciens sans histoire ni mémoire cristallisent tous leurs motifs de contrition généralisée : dans la mesure où l’histoire d’un pays signifie enchaînements d’événements qui marquent et scandent sa vie comme autant de causes et d’effets qui invitent à un minimum de rationalité et de récit scientifique au lieu d’une sagesse magique, il faudrait, à suivre nos prétendus « sages » de la paix et de la réconciliation nationale, déterrer les morts qui ont dirigé le pays pour les soumettre aussi à la contrition.

A soumettre ainsi tout le monde à la contrition pour la paix et la réconciliation, on rend tout le monde également fautif et coupable : la contrition généralisée devient en réalité une culpabilisation compulsive et contagieuse. Pour faire la paix et se réconcilier on accuse à tout va ! Etrange sagesse que celle qui ne se demande jamais justement pourquoi autant de maux (y compris la corruption) alors que le Burkina regorge de « sages » , d’ « autorités morales » et de religiosité (le discours public et politique n’a plus d’autre vocable que religieux, même quand il prétend combattre les excès du religieux, sans soupçonner que le propre de ce discours est même d’être incapable de voir la limite au-delà de laquelle il devient excessif et dangereusement envahissant)

Quand le pays manque de ressources politiques et patriotiques pour faire face à la violence terroriste, il est tentant de substituer au fameux « la patrie ou la mort » la nouvelle devise de « la contrition ou la mort ». Avant de battre campagne et mobiliser les citoyens pour d’autres alternatives politiques, la sagesse crypto-religieuse nous enjoint de battre notre coulpe. C’est le temps du carême pour tout le monde au Burkina Faso, le temps de l’expiation. Frappons-nous la poitrine jusqu’au sang afin que les maux et malheurs prennent fin !…

Mais les citoyens ne sont pas les fidèles d’une confession sommés de se repentir pour le pardon. Si nos « sages » nous rendent tous coupables depuis la date jugée sacrilège du 30 octobre 2014, en même temps que nous attendons tous et chacun le repentir des uns des autres, alors le plus simple et le plus sage serait de partir de cette égalité ou uniformité supposée des situations pour oublier et aller de l’avant : qu’y a-t-il de sage à attendre quelque issue d’une empoignade entre lépreux également (dés) armés ? Si nous sommes tous également fautifs et également voués au repentir, alors personne n’est plus victime qu’un autre. Alors il y a là un acquis, une base ferme et consensuelle pour avancer ensemble !

30 octobre 2014 : cette maudite date, pour de nombreux incantateurs de la contrition et du pardon, qui nous vaut tant de malheurs aujourd’hui (on demandera peut-être même bientôt aux citoyens de se repentir d’avoir élu le président actuel, puisque la réconciliation culpabilisatrice n’a pas de limites). Date avant laquelle tout allait merveilleusement bien dans la « cité de Dieu », le Burkina éternel de la paix sans conflits, sans tueries, et sans conflits !

(La CENI fait état d’une faible mobilisation des Burkinabè de l’extérieur pour les élections de novembre prochain : une des raisons en est sûrement que ces citoyens de l’extérieur en ont assez de ces réponses pseudo-solutions publiques pas du tout adaptées aux urgences du pays qu’ils aiment, et qu’ils préfèrent se taire et prendre leur distance plutôt que d’apparaître comme des donneurs de leçons depuis l’étranger… ).

Mais lorsque la sagesse est délirante, et avance masquée sous un discours religieux dans l’espace public et politique pour, dit-elle, contrer les dangers du religieux, lorsqu’une sagesse prétend effacer des problèmes structurels par la contrition comme par magie, il nous faut aussi oser le parti de la folie toute païenne et citoyenne de lui signifier d’arrêter son délire et de nous f… la paix, justement ! La paix ! De l’air !

Pour exemple de vraie sagesse, devant le spectacle désastreux de la « Rome éternelle » qui s’effondrait en quelques deux ou trois jours sous l’attaque barbare des troupes d’Alaric, et dans le climat d’accusations réciproques entre païens et chrétiens (c’était la faute d’une Rome païenne devenue chrétienne, disait l’accusation), Augustin, cet évêque africain, grand philosophe, aurait pu, vu l’ampleur de la catastrophe (pire que le 11 septembre 2001, bien pire que le 30 octobre 2014 au Burkina : « Horreur ! l’univers s’écroule », s’écriait Jérôme…) demander aux fidèles chrétiens de se repentir et de demander pardon à leur concitoyens ; au lieu de la contrition, il a préféré dédramatiser et relativiser le désastre en l’inscrivant tout simplement dans l’histoire de cette « cité terrestre » qui n’est pas la « cité de Dieu »…

On était en l’an 410, pas en 2020 ! Nos « anciens, sages et personnalités » (dont des hommes d’Eglise) devraient avoir la sagesse de s’en inspirer : l’insurrection du 30 octobre 2014 fait partie de l’histoire du Burkina Faso, comme d’autres événements, que l’on ne peut isoler et gommer magiquement. En ce sens, l’erreur de jugement du régime et de son parti qui a conduit au 30 octobre 2014 n’est pas un péché, pas plus que l’insurrection.

Contre la sagesse délirante : militants partisans du régime Compaoré, ne vous repentez pas ! Insurgés même reconvertis, ne cédez pas au mot d’ordre de la contrition publique ! Nous reconnaissons aux premiers l’intelligence de ne pas commettre la même erreur à l’avenir (cela devrait largement suffire à la paix et au vivre ensemble), et aux seconds le devoir de se soulever à nouveau contre toute injustice…

Les vrais sages et artisans de l’apaisement et de la réconciliation seront un jour les citoyens victimes et lésés qui diront publiquement : nous avons souffert, nous souffrons encore, mais nous pardonnons (avec ou sans la justice)…

Kwesi Debrsèoyir Christophe DABIRE





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