Pillage du foncier au Burkina : « On a même fini d’enterrer les générations futures »


Jusqu’où ira-t-on avec cette spéculation des terres et des logements au Burkina Faso ? Question à mille dollars.

Peu importe le prix, il faut s’arrêter et trouver une solution à la course contre les terres et les logements. Cette boulimie, cette quête sans vergogne du gain pécuniaire et matériel expose toute la société à une instabilité qui n’épargnera personne, surtout ceux qui croient s’être mis matériellement à l’abri en faisant dans le pillage.

La terre est un véritable enjeu, car constituant en réalité une ressource essentielle et vitale ; tant pour les habitants des villes en termes de logements et d’activités économiques que pour les ménages ruraux qui y tirent l’essentiel de leur subsistance. Aujourd’hui, plus qu’hier, les ventes et les transactions relatives aux terres se développent dans une ambiance d’impuissance des populations, créant leurs vagues de frustrés à tous les niveaux de la société. C’est à la fois la démocratie, la paix, la stabilité et surtout la cohésion sociale et l’unité nationale qui se jouent par la façon de gérer cette question cruciale de terre.

C’est la gorge souvent nouée que certains citoyens font des témoignages ou analysent la question foncière au Burkina. On arrive à la conclusion que le phénomène de spéculation foncière a largement dépassé le seuil du supportable.

Un maire d’une commune limitrophe de la capitale se confie à ce sujet : « On va tous payer de notre égoïsme. Pourquoi ce sont ceux qui en ont qui sont les premiers à piller ? Aujourd’hui, nous, maires des communes environnantes de Ouagadougou, souffrons énormément. Ce sont les mêmes qui devaient défendre la cause des populations qui ont organisé cette spéculation. Nous subissons une pression qui ne dit pas son nom de la part de nos autorités elles-mêmes. Elles sont tapies dans l’ombre et donnent des instructions à des intermédiaires. La question foncière est devenue un vrai business pour se faire de gros sous rapidement. (…). Et tout cela, sous le couvert de la politique ».

Ce qui conforte une certaine opinion qui pense qu’il y a une forme de pillage organisé par l’Etat lui-même contre ses propres populations. Le 13 octobre 2016, les députés validaient le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur le foncier urbain (période 1995-2015), suivi de sa transmission au gouvernement qui avait décidé du retrait de plus de 105 000 parcelles frauduleusement attribuées ou illégalement occupées. Aujourd’hui, ils sont nombreux à s’interroger, ces Burkinabè, sur le sort réel réservé à ce document.

Dans ce domaine qui touche et intéresse toutes les catégories de Burkinabè, nombreux y partent de leurs expériences et constats sur le terrain.

« Voyez-vous, il y a des villages, quand vous regardez, ça sent un véritable pillage, un vol. Observez un peu comment les sociétés immobilières ont foisonné ces derniers temps. Tout simplement parce que c’est la destination la plus facile aujourd’hui pour se faire de l’argent. (…). C’est difficile quand vos personnalités ne sont pas dignes de confiance. Depuis le temps de Blaise (Compaoré), c’est le pillage. On pensait qu’avec l’arrivée du nouveau pouvoir, ça allait changer. C’est mal connaître, car c’est même pire maintenant. Roch (Kaboré) lui-même semble clean, mais s’il ne voit pas d’urgence son entourage, ça va être un sérieux problème. On ne peut pas poursuivre comme cela. (…). C’est difficile quand vos dirigeants ne sont pas dignes de confiance. Dans ce contexte, comment voulez-vous qu’on parte uni autour des grands défis ? On se flatte seulement. Au temps de Sankara (Thomas), pourquoi ça marchait ? C’est simplement parce que c’est une question de confiance entre gouvernants et gouvernés. Ce n’est pas compliqué que cela ! », abonde par exemple cet habitant d’une commune rurale voisine de Ouagadougou, Komsilga, décrivant les spéculations en cours dans ladite circonscription. Ce dernier réactualise certains dossiers hideux liés aux lotissements dans certaines zones de la capitale, brandissant des maires, conseillers municipaux et autres personnalités supposés impliqués, mais sans jusque-là être inquiétés.

« On est là, on s’en prend à la France, on n’a même pas honte. Les Français luttent pour leur pays, pour les générations futures. Quand ils posent un acte, ils pensent aux autres Français d’aujourd’hui et de demain. Mais regardez ici au Burkina, on a même fini d’enterrer les générations futures. On parle les gros français. On pille tout : terres, or, coton, et même demain s’il y a pétrole, ils vont piller. Les gens ne font qu’accumuler ce que le Burkinabè lambda a besoin pour survivre. Et on est assis, on dit d’être solidaires. C’est pitoyable ! J’ai mal, vraiment mal pour ce pays », enfonce un sexagénaire, mécontent de la gestion dans le déguerpissement de Garghin (périphérique sud de la capitale).

Tous pensent que le Burkina ne peut poursuivre dans cette tendance. « Voyez-vous, quand les gens utilisent leur position dans l’administration, sur le plan politique et même social, pour faire main basse sur ce qui revient aux autres, ça fait pitié et c’est dangereux. Quand tu es fort, tu défends le plus faible. Quand tu es fort, tu fais en sorte que le plus petit ait sa part dans le partage. Avec le comportement que nous observons aujourd’hui, on se demande quel est le genre de société qu’on veut inspirer ?

Aujourd’hui, même au village, on ne se gêne plus de dire que ‘‘taôr-rèmba ya wagda’’ (en français : les dirigeants sont des voleurs). C’est dire que les gens se révoltent et dans ce contexte, personne ne peut dire qu’il est à l’abri. A commencer par ceux qui croient être nantis, injustement. On se connaît dans ce pays, personne n’est caché de l’autre. Il y a des dirigeants, des gens qui font aujourd’hui la honte, mais qui croient être des hommes que tout le monde respecte », se révolte ce bidasse à la retraite.

Même en matière de logements proposées par les sociétés immobilières pour, dit-on, soulager la souffrance des citoyens, des acquéreurs trouvent beaucoup à en redire. « C’est de la supercherie. L’Etat est complice de toute cette situation. Ce qui est proposé à travers les publicités est loin d’être la réalité, sans que l’autorité ne dise mot. Finalement, à quel saint se vouer ? », se désole ce cadre de l’administration publique. Malheureusement, il n’est pas le seul à végéter dans ce genre de sentiments d’impuissance.

Au regard des crises autour du foncier et du logement, il est impératif qu’une volonté politique s’incarne à la recherche de solution pour limiter les frustrations. Cela est d‘autant capital qu’une unité nationale et une cohésion nationale ne peuvent être réelles avec de telles frisures sociales.

Oumar L. Ouédraogo

Lefaso.net





Burkina

A lire aussi

Laisser un commentaire