Allemagne : 5 questions sur une crise politique inédite



Publié le 24 févr. 2020 à 10h37

L’Allemagne a perdu son cap. Alors que l’ère Angela Merkel
touchera à sa fin en 2021,

le pays traverse une crise politique sans précédent depuis des décennies. Les deux grands partis majoritaires – l’alliance chrétienne-démocrate CDU-CSU de la chancelière et les sociaux-démocrates du SPD – enchaînent les revers électoraux.

Leur déconfiture profite aux Verts, qui
talonnent les chrétiens-démocrates dans les sondages nationaux

, mais aussi à l’extrême droite. Longtemps considérée comme persona non grata au sein du jeu politique allemand, celle-ci gagne de plus en plus de terrain sous les couleurs de l’« Alliance pour l’Allemagne » (AfD).

Le point culminant a été atteint au début du mois de février en Thuringe, l’un des 16 Länder qui composent l’Allemagne, quand des dirigeants locaux de la CDU ont noué une alliance inédite depuis 1945 avec l’AfD. A un an et demi des prochaines législatives, le pays est plongé dans une instabilité politique qui ne lui ressemble pas. Comment en est-on arrivé là ? Réponse en 5 points.

Pourquoi Angela Merkel a-t-elle décidé de quitter le pouvoir ?

Au pouvoir depuis 2005 et reconduite une dernière fois en mars 2018, Angela Merkel a créé la surprise, le 29 octobre 2018, en annonçant qu’elle ne briguerait pas un cinquième mandat en 2021.

Déjà fragilisée par la crise de la dette dans la zone euro au début des années 2010, qui avait vu réapparaître l’extrême droite en Allemagne avec la fondation de l’« Alliance pour l’Allemagne », la chancelière a vu son camp se fissurer à nouveau avec
la crise migratoire de 2015.

Sa décision d’accueillir des demandeurs d’asile en grand nombre a favorisé l’entrée de l’AfD au Parlement, en 2017, et généré de profondes divisions chez les chrétiens-démocrates. Le ministre de l’Intérieur, Horst Seehofer, patron de la CSU, allié historique de la CDU, s’est ainsi opposé frontalement à la politique d’Angela Merkel au cours de l’été 2018.

En parallèle, elle a dû faire face à l’essoufflement, depuis 2016, de l’économie allemande. Son refus assumé et répété d’une politique de relance lui a notamment attiré les foudres du patronat allemand.
L’économie allemande

flirte aujourd’hui dangereusement avec la récession.

Quel rôle ont joué les élections régionales dans le déclenchement de la crise ?

Dans un Etat fédéral comme l’Allemagne, les élections des parlements locaux donnent des signaux très importants dans la perspective des scrutins nationaux. D’autant plus que l’élection des députés allemands au Bundestag, qui détermine la couleur politique de l’exécutif, se fait principalement à la proportionnelle.

Associés dans une coalition de gouvernement depuis 2013, la CDU-CSU et le SPD ont été
lourdement sanctionnés dans les Länder

au cours des cinq dernières années. Avant l’élection en Thuringe en octobre dernier, les chrétiens-démocrates avaient déjà perdu 57 sièges, passant de 568 à 532, dans les quinze autres Länder, les chambres régionales. Le SPD avait, de son côté, enregistré une perte de 111 sièges.

Dans le même temps, l’AfD a multiplié par plus de quatorze son nombre d’élus, passé de 15 à 215. Présente dans seulement deux de ces quinze chambres début 2015, elle était représentée dans la totalité d’entre elles au début du dernier automne. Les libéraux-démocrates du FDP ont, eux aussi, tiré leur épingle du jeu, passant de 70 à 120 élus.

Que s’est-il passé en Thuringe ?

Les élections de Thuringe, en octobre 2019, ont été un nouveau revers cinglant pour la CDU d’Angela Merkel, devancée à la fois par l’extrême gauche et l’extrême droite. Opposés à la reconduction à la tête du Länder du patron de l’extrême gauche locale, les dirigeants de la CDU en Thuringe ont noué, début février, sans en référer à la direction du parti une alliance avec l’extrême droite pour faire élire le candidat du parti libéral, Thomas Kemmerich.

Cette décision a brisé un tabou vieux de 75 ans
et déclenché un séisme politique

 : depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, jamais un grand parti allemand n’avait fait alliance avec l’extrême droite.

Angela Merkel a immédiatement condamné « un acte impardonnable » et exigé l’annulation du scrutin. La nouvelle patronne de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer, surnommée « AKK »,
a démissionné de la tête du parti

. Et indiqué qu’elle ne briguerait donc pas la tête de l’exécutif l’an prochain, alors qu’elle était favorite pour prendre la suite de la chancelière.

Quelles conséquences pour la succession d’Angela Merkel ?

L’annonce du retrait d’« AKK » a rebattu les cartes dans la course à la succession d’Angela Merkel. Défait en décembre 2018 par Kramp-Karrenbauer pour prendre la tête de la CDU, Friedrich Merz, rival de la chancelière chez les chrétiens-démocrates et partisan d’une ligne bien plus à droite, fait désormais figure de favori.

Il pourrait avoir face à lui quatre candidats : le ministre de la Santé, Jens Spahn, les patrons de Länder Armin Laschet et Daniel Günther, ainsi que l’ancien ministre de l’Environnement, Norbert Röttgen, qui s’est déjà déclaré.

Angela Merkel risque-t-elle de devoir partir avant le terme de son mandat ?

Les derniers développements politiques pourraient encore affaiblir la chancelière, alors que son départ ne doit pas avoir lieu avant l’automne 2021. La démission d’Annegret Kramp-Karrenbauer est susceptible de la mettre en porte-à-faux avec le prochain dirigeant de son parti, surtout s’il s’agit de Friedrich Merz.

Sa coalition de gouvernement a également été fragilisée, en décembre, par l’élection de
deux nouveaux dirigeants à la tête de ses alliés du SPD.

Les sociaux-démocrates ont porté à leur tête Norbert Walter-Borjans et Saskia Esken, deux quasi-inconnus,
très critiques à l’égard de la coalition

de gouvernement avec la CDU-CSU, les préférant notamment à l’actuel vice-chancelier et ministre des Finances, Olaf Scholz, poids lourd de l’exécutif. Dimanche, lors des élections régionales à Hambourg, la CDU a été rétrogradée à la troisième place des partis avec environ 11,5% des suffrages, l’un de ses pires scores de l’après-guerre, derrière des sociaux-démocrates à 37% et des Verts passant de 12,3% à plus de 25%. L’hebdomadaire Der Spiegel parle d’une «auto-destruction de la CDU» à l’oeuvre, à l’heure du crépuscule de l’ère Merkel, d’un «parti sans direction, sans centre stratégique».

La position d’Angela Merkel sera aussi plus difficilement tenable si l’économie allemande venait à entrer en récession.



A lire aussi

Laisser un commentaire