Avec le coronavirus, les fractures entre les Français vont encore s’accentuer



Installé dans le Calvados, ce journaliste britannique a assisté à un exode de Parisiens quand Emmanuel Macron a annoncé le confinement du pays. Il prévient : entre les ruraux et les urbains, les tensions risquent de grandir avec cette pandémie.

Assis dans mon jardin dans un hameau normand, je contemplais à la fois l’arrivée du printemps et la fin du monde connu, quand il s’est passé quelque chose. Mes chers voisins occasionnels, des Parisiens, sont venus me dire bonjour*.

D’ordinaire, je suis ravi de les voir. Cette fois, leur irruption a mis fin à mes trois semaines d’auto-isolement depuis la fin du mois de février. Ils avaient fait 260 kilomètres de l’ouest de Paris avant que le président Emmanuel Macron annonce que tout le monde en France devrait “rester chez soi” pour enrayer la propagation du coronavirus.

Dans notre petit village, ils ont une maison et un jardin gigantesque. Ils ont décidé, ce qui est compréhensible, que le “confinement*” serait plus agréable ici que dans l’agglomération parisienne.

Fuir, une tradition bourgeoise

Je suis le plus jeune résident à temps plein de notre hameau. J’ai 70 ans. Les six autres sont quatre octogénaires et un couple de septuagénaires, dont l’un souffre de plusieurs problèmes de santé, tous sérieux. En d’autres termes, nous sommes un cluster de Covid-19 qui ne demande qu’à éclore.

Je ne me suis pas plaint devant nos nouveaux arrivés parisiens. Comment l’aurais-je pu ? L’un d’entre eux est le plus grand propriétaire local. Moi, je suis un immigré du Royaume-Uni. Dans leur situation, j’aurais sans doute fait comme eux.

En période de peste ou de révolution, les Français ont pour tradition de fuir les villes. De l’aristocratie du Moyen-Âge aux “grands bourgeois*” du XIXe siècle, il est courant que “les élites se préservent” de la maladie, des émeutes ou de la révolution en regagnant leurs refuges à la campagne, selon le sociologue français Jean Viard, spécialiste de la vie rurale.

Du reste, ce n’est pas une tradition uniquement française. On raconte qu’en 1606, alors que la peste faisait rage à Londres, William Shakespeare aurait écrit Le Roi Lear à la campagne. (“C’est le malheur des temps que les fous guident les aveugles.”)

Rejoindre papa et maman

Cette invasion urbaine à petite échelle s’est répétée des centaines de milliers de fois dans toute la France rurale. Dimanche [15] et lundi [16 mars], juste avant que Macron n’annonce les mesures de confinement dont la rumeur circulait déjà partout, les gares parisiennes ont été prises d’assaut. Les autoroutes* de l’Ouest et du Sud se sont retrouvées encombrées. Apparemment, tous les Parisiens qui disposent d’une maison secondaire* ou qui ont de la famille à la campagne, à la montagne ou sur la côte ont quitté la capitale.

En France, on recense 3 millions de résidences secondaires. Toutes n’appartiennent pas à des Parisiens. Beaucoup sont la propriété d’habitants d’autres grandes villes, où le virus se propage tout aussi rapidement. Les médias français ont également interviewé des étudiants et des jeunes cadres qui rentraient “à la maison” pour rejoindre papa et maman*.

Le temps que les ministres de la Santé et des Transports et divers responsables de la santé publique appellent les Parisiens et les autres citadins à rester chez eux, l’exode était presque terminé. Aujourd’hui, conformément aux consignes de confinement strict qui s’appliquent depuis mardi [17 mars] à midi, sous peine d’une amende de 135 euros, les Français ne peuvent plus simplement monter dans leurs voitures ou prendre un train ou un car pour fuir les villes.

Indignation

Mais il est sans doute déjà trop tard. Les campagnes, en particulier la Normandie, ont été jusque-là relativement épargnées par la maladie. Aujourd’hui, la plupart des gens se demandent : pour combien de temps ?

Pour d’autres habitants des campagnes françaises, l’arrivée des citadins est un sujet de plaisanterie.

Ici, les gens disent en rigolant que le virus a pris le train à Montparnasse, note Agnès Le Brun, la maire de Morlaix (Bretagne). Il a décidé de faire un petit séjour à la campagne.”

Mais les réseaux sociaux et les sites d’information regorgent de commentaires indignés de certains ruraux. En voici quelques-uns :

Jean-Claude : “Ces Shadoks n’ont rien compris aux mots ‘civisme’ et ‘confinement’. J’ai vu récemment des scientifiques qui associaient pollution de l’air et perte de neurones. Ils en sont la preuve vivante.”

Patrick : “J’aimerais que ces Parisiens foutent le camp chez eux… J’en ai vu plein [lundi, le premier jour du confinement] sur les plages du nord du Finistère, sapés comme des vacanciers…”

André : “La quarantaine, c’est toujours pour les autres… Ils viennent avec leurs planches de surf et autres jouets de plage, comme si le confinement n’était pas pour eux. Une indiscipline lamentable.”

Guy : “C’est bien l’égoïsme des Parisiens, chacun pour soi, les autres n’ont qu’à aller se faire foutre. J’en ai assez de supporter leur numéro en été.”

“Nous ne sommes pas des envahisseurs”

Quand j’ai entendu dire qu’une amie parisienne s’était échappée de la ville le week-end dernier pour se rendre dans la maison familiale de son mari en Champagne, j’ai décidé de lui téléphoner.

Je ne ressens aucune animosité de la part des habitants, assure-t-elle. Mais d’un autre côté, tout le monde dans le village est un membre de notre famille ou a travaillé pour nous… Nous ne sommes pas des envahisseurs, nous ne sommes pas différents d’eux. Nous portons des bottes en caoutchouc comme eux… Nous avons une piscine, mais on ne la voit pas de l’extérieur.”

Par ailleurs, poursuit-elle, pour chaque personne de la campagne qui se plaint de l’invasion des citadins, il y a “quelqu’un qui est content d’en tirer de l’argent”.

D’autres tensions à venir

Certes. Mais nous ne sommes qu’au début de la crise. La cohésion sociale devrait être mise à rude épreuve dans les semaines à venir. Il existe en France un important fossé entre les ruraux et les urbains, les Parisiens et les provinciaux – ce dont le mouvement des “gilets jaunes”, qui a démarré en 2018, était un symptôme, avant d’être récupéré par des citadins antisystème.

Il y a d’autres tensions qui pourraient s’aggraver en France avec la propagation du virus et les bouleversements socio-économiques qui s’annoncent. Des sites Internet d’extrême droite – relevant de ce qu’on appelle la fachosphère* – se font un plaisir de diffuser des vidéos tournées dans les banlieues et certains quartiers pauvres de Paris, où l’on voit des individus issus de l’immigration qui semblent braver l’interdiction.

Union sacrée ou division

Les policiers ont dressé 4 000 PV le premier jour du confinement. Les contrevenants étaient principalement des citadins, mais pas majoritairement des fils ou des filles d’immigrés.

Lors d’une grande crise nationale, les Français peuvent se souder dans l’union sacrée, comme ils l’ont fait entre 1914 et 1918. Ou ils peuvent sombrer dans la division, comme ils l’ont fait entre 1940 et 1944. À surveiller*.

* En français dans le texte.

John Lichfield

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Source

Lancé le 21 avril 2015 dans le but avoué de “secouer” la couverture journalistique de l’Union européenne, Politico est avant tout l’extension du site américain créé par deux signatures importantes du Washington Post, John

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