« Unissons-nous pour une Communauté européenne de la santé »



Que pensez-vous de l’initiative des neuf chefs d’Etat et de gouvernement en faveur du lancement d’un instrument commun de dette pour investir dans les systèmes de santé ?

C’est une excellente initiative, à deux réserves près, l’une géographique, l’autre de méthode. Je n’ai jamais aimé l’idée d’un « front du Sud » contre le « front du Nord » de l’Europe. Ici, à part l’Irlande, tous les pays signataires sont des pays du Sud de l’Europe. J’ai toujours pensé que la France avait vocation à jouer un rôle de médiation, aux côtés de l’Allemagne, entre les deux camps, plutôt que de s’enfermer dans un « front du Sud ». Quant à la méthode, une chose est de rédiger des lettres communes, une autre de faire un travail de persuasion politique qui crée un compromis auquel tous peuvent adhérer. Il faut se mettre à la place d’Angela Merkel et Mark Rutte (NDLR : le Premier ministre néerlandais) qui, comme Emmanuel Macron ou Giuseppe Conte et les autres signataires, se demandent tous ce qu’ils vont pouvoir expliquer à leurs opinions publiques. Il est par exemple dans l’intérêt de toute l’Europe, d’avoir un système de santé efficace et fort dans le pays qui, durablement, se trouve en première ligne sur les voies migratoires.

Comment convaincre l’Allemagne et les Pays-Bas d’adhérer à la proposition des « coronabonds » avancée par Giuseppe Conte ?

Il y a dix ans déjà, j’ai plaidé pour l’émission en commun de titres de dette (eurobonds) dans mon rapport au Président Barroso sur le marché unique. Celui-ci gagnerait à disposer d’un très vaste marché de titres souverains européens, à haute liquidité. Même le marché obligataire des bons d’Etat allemand n’est pas d’une dimension comparable à celui des bons du Trésor américains ou japonais. Dès mes premiers contacts avec Angela Merkel, lorsque j’étais Président du Conseil, j’ai proposé la création d’eurobonds. Mais, très poliment, elle m’a toujours dit que c’était un pas majeur qui ne pourrait intervenir qu’à la fin d’un processus d’intégration, vraisemblablement pas au cours de sa vie politique . La Chancelière redoutait notamment la mise en commun de dettes décidées au niveau national, reprises ensuite collectivement, ce qui crée un aléa moral. Aujourd’hui, les conditions ont radicalement changé. Je pense que des titres de dette émis en commun, dédiés au financement d’un bien aussi précieux que la santé des Européens, seraient non seulement utiles mais plus acceptables.

Quelle serait la portée d’un tel instrument ?

On pourrait lancer une « Communauté européenne de la santé ». Après tout, même si depuis le Traité de Maastricht, on parle d’Union européenne, j’ai toujours pensé que le terme de « Communauté » est encore plus symbolique d’un destin commun. La maladie frappe indistinctement. Et si le mot de « Communauté » a un sens, c’est sur ce plan où toutes les familles subissent la privation de liberté voire la souffrance physique ou le chagrin de perdre un être cher.

En 1954, la Chambre des députés à Paris a porté un coup fatal à l’union politique, en rejetant la Communauté européenne de défense (CED). Il serait donc particulièrement symbolique que la France persuade l’Allemagne et l’ensemble des partenaires, de lancer une Communauté européenne de la santé. La crise sanitaire démontre que les politiques de santé devraient être beaucoup plus coordonnées et dotées des moyens appropriés. C’est pourquoi il est peut-être aujourd’hui plus facile au gouvernement allemand de préparer son opinion publique à l’idée d’émettre une dette en commun avec les autres pays européens.

Comment jugez-vous ce déficit de solidarité européen qui a été largement constaté en Italie face à la pandémie ?

L’Italie a été frappée la première en Europe. Gouvernement et citoyens ont bien réagi, avec discipline. C’est ce que j’observe en vivant à Milan. Ensuite les autres pays ont été touchés. Les économistes parlent de « choc symétrique » car tous les Etats sont concernés. C’est pourquoi une approche commune est indispensable. Les Italiens ont énormément apprécié le fait que l’Allemagne ait envoyé un certain nombre d’équipements médicaux et qu’elle ait pris en charge en Saxe un certain nombre de patients frappés par le coronavirus à Bergame.



A lire aussi

Laisser un commentaire