Affaire foncière à Garghin : « On a fait trop de tort à des familles…, l’Etat a contribué à faire des misérables », dénonce Moustapha Titinga Nikiéma


La préoccupation foncière dans les villages de Garghin et de Tingandogo, périphérie Sud de la capitale, reste toujours vive ; des familles attendent toujours leurs « parcelles pour pouvoir réorganiser leur vie ». Pour mémoire, des habitants de cette zone disent être victimes d’une dissipation de plus de 400 parcelles par des structures de l’Etat. Le 7 janvier 2020, des mécontents étaient revenus sur l’affaire à la suite de laquelle sortie, les lignes ont semblé bouger avant de connaître à nouveau un blocage. Nous avons voulu en savoir davantage avec le porte-parole de ce groupe d’habitants, Moustapha Titinga Nikiéma.

Lefaso.net : Les lignes ont-elles bougé depuis votre cri de cœur du 7 janvier 2020 ?

Moustapha Titinga Nikiéma : Il y a évolution, le ministre (de l’Habitat et de l’Urbanisme) a bien voulu nous envoyer une correspondance dans laquelle, il disait qu’il mettait 20 parcelles à notre disposition, dans la commune de Komsilga. C’était autour de mi-janvier. Ceci étant, nous nous sommes rendus à Komsilga, auprès de monsieur le maire, aux fins d’entrer en possession de ces parcelles. Nous avons d’abord écrit et on s’est ensuite présenté pour les formalités d’usage.

Nous avons attendu, ils ont fait les attributions à leur rythme. Il n’y a pas plus d’une semaine (l’interview a eu lieu le 11 avril, NDLR), on nous a dit qu’on pouvait venir payer 110 000 francs par parcelle et entrer en possession. Nous avons mobilisé ce que nous pouvions et sommes allé prendre les premières fiches. Quand nous les avons prises, nous avons constaté qu’il y a quelque chose qui clochait.

Nous nous sommes donc déportés sur le terrain, parce que qui dit parcelle avec une fiche d’attribution, parle d’aller voir les bornes. Sur place donc, nous avons constaté, sur le terrain, qu’il n’y a pas de bornes ; nous avons cherché en vain le terrain. Nous avons pris notre mal en patience et sommes retournés au niveau de la commune pour voir les autorités de la commune pour leur expliquer que nous n’avons rien vu.

Le cabinet chargé de nous représenter est allé avec le service de la mairie pour ensemble constater le terrain. Donc, ils se sont donné rendez-vous le jeudi, 9 avril sur le site. Sur place, le technicien de la mairie n’a pas pu identifier l’emplacement des parcelles ; il n’y avait aucune borne. On s’est posé la question de savoir dans quel jeu on nous a embarqués, finalement.

On ne comprend pas qu’une autorité, ministérielle, donne un document clair et dit d’attribuer 20 parcelles…, et on assiste à ce flou ! Avec ce qui se passait avec la mairie, c’est comme s’il y avait un mensonge quelque part. Mais nous avons pris notre mal en patience. Ce dossier date d’ailleurs de depuis 2006, 2007. On a des aînés qui ont commencé, certains sont décédés, d’autres sont-là, et nous, nous poursuivons la lutte.

Et s’il le faut, nos enfants vont la poursuivre. Mais, je pense que le ministre Bonanet (Ministre de l’Urbanisme et de l’Habitat, Maurice Dieudonné Bonanet, NDLR) a à cœur de réussir une mission qui n’est pas facile. Sa mission est difficile, mais il n’est pas aidé dans sa tâche ; parce qu’on ne peut pas travailler avec un entourage pareil et avoir de bons résultats, de l’estime. Donc, je ne m’en prends pas au ministre, je sais qu’il a fait ce qu’il devait faire.

L’Etat nous doit des parcelles et le ministre est venu hériter de la situation, du passif. Bref, on sait comment certaines autorités travaillent, elles bouffent sans traces. D’autres même ont passé tout leur temps à bouffer sur les parcelles, mais vous ne verrez nulle part leur nom, ni ceux de leur femme, de leurs enfants. Mais ce sont elles qui sont en réalité assises sur les milliards des parcelles là. Certains des vieux ici sont même décédés par chagrin, et ce n’est pas bon.

Donc, nous allons simplement dire au ministre Bonanet, de nous aider à recouvrir le peu qu’on peut recouvrir ; ça peut au moins permettre à certaines familles de se refaire. Voyez-vous, depuis que le ministre a dit qu’il va régler notre problème, certains se sont même permis de prendre des engagements avec d’autres propriétaires terriens pour avoir des terrains à quelques 30 kilomètres de Ouagadougou.

En réalité, l’Etat a contribué à faire des misérables. On pense que la tête dirigeante est là pour aider le peuple, mais au finish, on se rend compte que c’est pour piller le peuple, faire des misérables. Une tête de malédiction, de morts, des gens qui croupissent et meurent dans le noir ; ce n’est pas leur problème, pourvu qu’eux, ils vivent. Ce sont eux-mêmes les vrais terroristes.

Nous ne demandons pas l’impossible, nous demandons simplement qu’on nous restitue ce qu’on a volé. Il y a des choses que nous n’avons pas voulu publier, parce que c’est honteux. Mais à l’allure où vont les choses, je pense que nos enfants seront obligés de publier.

Nous avons la liste des parcelles dissipées, avec les noms et ceux qui y sont actuellement installés. Tout est clair comme de l’eau de roche. Pour ce qui est de l’affaire des 20 parcelles, je ne pense pas que le problème vienne également du maire (de Komislga), c’est certainement des esprits malins qui partent déterrer les bornes sur le terrain.

Lefaso.net : Avez-vous connaissance d’autres personnes qui se trouvent dans la même situation que vous ?

Moustapha Titinga Nikiéma : Oui, il y a des gens de Nagrin. Il y a des lots où on ne retrouve pas de bornes.

Fabrice Bonkoungou appelle l’autorité à faire en sorte que la cohésion sociale et le vivre-ensemble ne soient pas entamés par une mauvaise gestion de la situation

Lefaso.net : La demande de parcelles ne dépasse-t-elle pas l’offre, en réalité ?

Moustapha Titinga Nikiéma : Non, s’ils ont pu faire des fiches d’attribution, c’est qu’il y a un plan, avec des références. Les références, c’est ce qui est sur le terrain. Donc, le problème ne doit pas être entre l’offre et la demande. Je pense plutôt que ce sont des personnes mal intentionnées qui sont allées arracher les bornes.

Lefaso.net : Avez-vous eu une rencontre formelle avec la mairie de Komsilga sur la préoccupation ?

Moustapha Titinga Nikiéma : Non, on laisse le cabinet qui nous représente gérer cette question, pour ne pas ouvrir plusieurs portes d’entrer à la mairie. Il faut qu’on ait ces parcelles, parce que c’est avec ça que beaucoup vont se faire d’autres lopins de terres pour pouvoir cultiver et nourrir leur famille.

Il faut le faire d’ailleurs vite, parce que nous sommes déjà en avril et la saison des pluies va s’installer sous peu et beaucoup vont devoir partir cultiver en campagnes. Au-delà de tout, il va falloir vraiment une politique des terres cultivables, sinon ce sont des misérables on crée.

Lefaso.net : Même si on parvenait à régler ces 20 parcelles, l’écart reste toujours grand (puisque plus de 400 parcelles sont dissipées) !

Moustapha Titinga Nikiéma : Même si le ministre avait donné cinq parcelles, on ne pouvait que le remercier. Et ceux qui ont « dealé » (détourné, NDLR) les parcelles, que faut-il dire d’eux, ils ont voulu nous tuer ! Voilà pourquoi, je remercie le ministre et prie Dieu qu’il lui donne la force de réaliser ce qu’il a promis. Le ministre est au courant du problème et nous pensons qu’il s’attèle à le régler. En attendant, il nous a remis 20 parcelles, en bons Africains, on prend ça d’abord et on lui dit merci.

Lefaso.net : En janvier, des manifestations avaient été annoncées sur la préoccupation … !

Moustapha Titinga Nikiéma : Effectivement, j’étais obligé de calmer les jeunes frères, leur demander d’aller progressivement ; parce que ce n’est pas facile d’arranger. Si l’autorité s’est engagée, c’est parce qu’elle est au courant du problème. Nous ne connaissons pas tous les problèmes auxquels font face les autorités, attendons donc de voir. J’ai pu donc convaincre les uns et les autres de se calmer et d’attendre.


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Lefaso.net : La réalité est qu’il y a une forte pression en matière foncière autour de Ouagadougou. L’autorité peut-elle dégager 400 parcelles pour satisfaire votre attente ?

Moustapha Titinga Nikiéma : Je pense qu’elle le peut. C’est une question de gestion et de bonne foi. On a des parcelles pour tout le monde. Il faut juste revoir la politique d’aménagement. On a fait trop de tort à des familles dans cette affaire de parcelles et de terres et ce n’est pas bien. C’est parce qu’il y a quelque chose qui ne dit pas son nom ; les gens veulent voler.

Voici toute la difficulté. Si on ne règle pas le problème, des gens se verront chasser à un certain moment de leur terrain. Les enfants du village qui se voient piller leurs terres ne vont pas croiser les bras éternellement. Ça, c’est sûr.

Lefaso.net : Dans quel délai pensez-vous qu’il faut résoudre ces questions pour que ça ne dégénère pas ?

Moustapha Titinga Nikiéma : Chassez un Burkinabè pour un Burkinabè, ce n’est pas bien. Il appartient donc aux dirigeants de faire en sorte que cela n’arrive pas. Il faut résoudre la question, le plus tôt possible ; parce que si jusque-là, on est arrivé à contenir la situation, on ne sait pour combien de temps. Nous avons fait des demandes d’audience sans suite et une lettre au Premier ministre qui n’a pas eu de réponse. Et ce que nous déplorons, ce sont certaines attitudes qui semblent venir pour casser la lutte.

De g.à d. : Moustapha Nikiéma, Fabrice Bonkoungou et Seydou Nikiéma souhaitent que le problème soit résolu rapidement pour permettre aux nombreuses familles de se procurer des terres cultivables

Lefaso.net : Voulez-vous parler de certaines autorités à la manœuvre ?

Moustapha Titinga Nikiéma : Oui, il y a des autorités qui mobilisent et instrumentalisent des individus pour casser les luttes. Nous avons même déposé une plainte à la justice à cet effet. Ce sont des attitudes qui entament la cohésion sociale, le vivre-ensemble et qui n’honorent pas les autorités, elles-mêmes. Tout cela énerve les gens et la pression devient forte.

Les gens attendent leurs parcelles pour pouvoir réorganiser leur vie. Il faut tout faire pour que les populations ne quittent pas le cadre du dialogue et la légalité pour aller sur un autre terrain. Nous invitons donc les autorités à plus de responsabilité et d’implication dans la recherche des solutions, surtout que c’est l’administration qui est en faute. Il faut que l’Etat travaille ici à regagner la confiance des citoyens et nous espérons bien qu’avec l’action du ministre, le problème sera résolu.

Nous espérons également qu’il y ait plus de communication, plus de dialogue, car c’est par ce canal qu’on peut résoudre les problèmes. L’autorité peut être entrain de travailler, mais s’il n’y a pas de communication entre elle et nous, ça ne peut pas résoudre le problème. On est décidé à ne pas se laisser faire, mais dans le respect du droit.

Avant, une autorité faisait ce qu’elle disait. Mais aujourd’hui, les autorités ne sont pas à la hauteur de ce qu’elles disent. Quand nous étions jeunes et que j’entrais à la gendarmerie, j’étais fier de dire que je veux être un gendarme, honnête intègre. Mais aujourd’hui, j’ai honte de dire que je suis gendarme, parce qu’on ne peut même pas appliquer le droit, les textes. Aujourd’hui, être correct, c’est être con.

Les plus hautes autorités, chacune ne pense qu’à elle-même, on s’en fout du peuple. Et c’est le terreau de la violence qu’elles sont en train de mettre en place ; parce que les gens ne vont pas regarder les choses telles et être pillées ainsi. Des gens ont travaillé ici, ils ont pillé, mais tu ne verras leur nom nulle part.

Mais on les connaît, on sait où ils croient se cacher. Si le président Roch Kaboré décide de mettre fin aux malversations et magouilles, il peut le faire, sans problème ; il suffit qu’il tape du poing sur la table et dise que ça cesse. Mais c’est difficile, quand tu es habitué à bouffer ce qui est sale, tu ne peux que t’y éterniser. J’ai honte de ce pays.

Lefaso.net : Quelle sera la suite ?

Moustapha Titinga Nikiéma : Actuellement, nos juristes et avocats ont décidé d’abord d’engager le problème sur le plan contentieux devant les tribunaux du pays. Nous nous en remettons à eux pour la suite du dossier.

Entretien réalisé par O.L

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