Affaire réfugiés de Mentao : Le gouvernement entre le marteau et l’enclume


C’est une équation à laquelle l’autorité a du mal à trouver une solution. Coincé entre les impératifs de lutte contre le terrorisme (notamment les lourds soupçons qui pèsent sur certains réfugiés du camp de Mentao) et la volonté de respecter ses engagements internationaux, le gouvernement burkinabè a été mis devant les faits depuis le 2 mai 2020. Une attaque contre des Forces de défense et de sécurité, une course-poursuite contre les terroristes jusque dans le camp, et une avalanche de communiqués de toutes parts…

Certains Djibolais n’ont jamais vu d’un bon œil l’installation d’un camp de réfugiés à la lisière de la ville. L’on fait le rapprochement entre la descente aux enfers de la province et l’arrivée des premiers réfugiés depuis 2012. Pas par refus d’hospitalité et de compassion à la douleur de frères sahéliens qui ont fui des atrocités dans leur pays. Mais plutôt à cause des fréquentations « louches » de certains d’entre eux. Les années sont passées et le fossé de confiance est devenu plus abyssale. A Djibo, l’on entend souvent : « Tant que le camp de réfugiés sera là, la région ne connaîtra jamais la paix ». A tort ou à raison ?

A plusieurs reprises, des informations ont fait état de ce que des terroristes se sont réfugiés dans le camp après des attaques. Les Forces de défense et de sécurité qui assuraient la sécurité du camp ont essuyé plusieurs attaques et ont fini par plier bagages. Les écoles, les centres de santé, les organisations humanitaires qui facilitaient le séjour des « invités », rien de tout cela n’existe encore sur le site.

L’assistance humanitaire dont ils bénéficiaient se fait désormais de façon sporadique. Les ONG sont escortées depuis Djibo sur le camp. Et à plusieurs reprises, les FDS qui assurent l’escorte ont payé un lourd tribut.

Mais depuis le 2 mai 2020, ce qui couvait a été dénudé. Quatre gendarmes de la Brigade territoriale de la gendarmerie de Djibo subissent une attaque. Un pandore meurt, un autre est porté disparu. Selon un communiqué du gouvernement, « les FDS venues en renfort ont poursuivi des combattants armés qui se sont enfuis dans le camp des réfugiés. L’opération de ratissage qui s’en est suivie, s’est heurtée à la résistance de certains réfugiés, provoquant ainsi des incidents ».

Poussé à réagir

Très rarement, le gouvernement réagit à des faits de ce genre. S’il l’a fait cette fois-ci, ce n’est pas à cause de la gravité des faits. Prompt dans la réaction, c’est la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) qui a été le premier à donner de la voix, depuis Kidal au Mali. Le même jour que l’incident, le 2 mai 2020.

Dans un communiqué signé de Ag Eouegh Ibrahim Eouari, porte-parole, la CMA note que l’irruption des FDS dans le camp « s’est soldée par de multiples contusions ayant causé blessures et fractures (quatorze cas dont huit graves hospitalisés), adossées à un ultimatum verbal consistant à vider le camp dans les plus brefs délais, sans tenir compte ni des conditions encore moins des moyens ».

Plus loin, la coordination s’est dit « très préoccupée par le sort que subit une frange de la population azawadienne réfugiée dans un pays frère qui, de surcroît, s’est engagé à les soutenir et à les protéger à travers les instances nationales et onusiennes ».

C’est deux jours après, soit le 4 mai, que l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) est monté au créneau. Elle a condamné les violences qui auraient été commises par les forces de sécurité sur des réfugiés maliens, faisant 32 blessés parmi les réfugiés. « Selon les témoignages de réfugiés, les forces de sécurité sont entrées dans le camp, à la recherche d’individus armés impliqués dans une attaque contre des soldats, plus tôt dans la journée », indique l’agence onusienne, ce qui ne contredit pas la version gouvernementale.

Ces sorties ont poussé le gouvernement à sortir de son silence. Point par point, il répondra au HCR, et subtilement à la CMA.


La carotte et le bâton

Quand le HCR fait savoir que les réfugiés se sont vu accuser de complicité avec les assaillants non-identifiés et qu’on leur a ordonné de quitter le camp dans les 72 heures, sous peine de mort, le gouvernement dément toute information sur un éventuel ultimatum donné aux réfugiés pour quitter le camp. Quand l’organisme onusien demande l’ouverture urgente d’une enquête sur cet incident, l’exécutif burkinabè acquiesce et s’engage à ouvrir une enquête pour établir les responsabilités de part et d’autre.

Et ce n’est pas fini. Le HCR réitère son appel au gouvernement à autoriser la relocalisation des réfugiés vivant dans le camp vers un endroit plus sûr, et offre son appui aux autorités. Là également, l’exécutif s’aligne. Il « est disposé à effectuer la relocalisation des réfugiés du camp de Mentao dans les meilleurs délais et procéder au renforcement de la sécurité des camps de réfugiés avec le concours de ses partenaires ». Voilà qui ressemble fort bien à du yes man afin d’éviter de se mettre à dos « la communauté internationale ». Les assurances du gouvernement sont allées plus loin.

« Le gouvernement tient à rassurer les communautés réfugiées, les demandeurs d’asile, les populations hôtes, l’ensemble de la communauté humanitaire, l’opinion nationale et internationale, les pays frères et l’ensemble de la communauté internationale, qu’il ne ménagera aucun effort pour tenir ses engagements en matière du respect du caractère civil et humanitaire des camps de réfugiés, garantir la protection internationale et les droits des réfugiés , garantir la protection internationale et les droits des réfugiés sur son territoire », peut-on lire.

En revanche, dans sa réponse, le gouvernement n’a pas manqué de sortir les griffes, comme pour ne pas désavouer les FDS qui auraient conduit cette mission punitive. Il a tenu « à rappeler que les espaces humanitaires ne sauraient servir de base ou de refuge pour des terroristes ».

Par conséquent, le gouvernement invitait « les personnes sous protection internationale à se départir de tout acte incompatible avec leur statut et en appelle à l’ensemble des acteurs en charge de la gestion de ces camps à plus de rigueur et de vigilance ».

Une situation bien embarrassante pour le gouvernement qui veut respecter ses engagements internationaux pour continuer certainement à bénéficier de certains avantages, mais qui doit aussi faire face à d’éventuelles brebis galeuses qui portent le manteau protecteur de réfugiés.

Se donnera-t-il enfin les moyens pour mener à bien l’enquête annoncée afin de se laver de tout soupçon et pouvoir enfin bander les muscles contre les « réfugiés terroristes », ou « protecteurs de terroristes » ? C’est ce qu’il aura de mieux à faire pour avoir des coudées franches, même face aux partenaires techniques et financiers qui le marquent à la culotte dans cette affaire.

Lefaso.net





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