Burkina Faso: Arsène Félix Bayala, manager d’artistes – « Le pays n’a pas plus d’identité musicale »


Manager des arts et spectacles, agrafe musique, Arsène Félix Bayala jette, dans cette interview, un regard critique sur la profession de manager au Burkina Faso, et évoque les principales entraves à l’émergence de la musique burkinabè.

 Le métier de manager nourrit-il son homme au Burkina Faso ?

Je répondrai par la négative. Au Burkina Faso, la profession de manager peine véritablement à décoller.

Autrement, de nombreux jeunes burkinabè se seraient bousculés pour embrasser ce métier. Plusieurs d’entre eux en ont certes, la passion, mais est-ce que leurs devanciers s’en sortent?

Je serai étonné du contraire. Dans notre pays, la carrière d’un manager dure le temps de sa collaboration avec un artiste.

Après, il est obligé de raser les murs en attendant un autre artiste. C’est totalement anachronique. Il doit, au contraire, avoir plusieurs artistes sous sa coupe.

Quel regard portez-vous sur la musique burkinabè ?

Si vous faites une étude de la musique burkinabè depuis les années 60, vous constaterez que notre musique a toujours été une pâle copie des autres musiques.

Il faut certes, s’inspirer parfois des autres, mais au Burkina Faso, nous avons un sérieux problème au niveau de la musique.

La musique burkinabè a été influencée, depuis 1960, par la musique congolaise jusqu’au début des années 90, avant de subir à partir de 1992, l’influence de la musique reggae.

Pourquoi ? Simplement, parce que dans la sous-région, c’est le reggae qui était le plus en vogue. La musique rap a pris le relais dès 1996, et ce, pour les mêmes raisons. Le règne de la musique rap a duré jusqu’aux années 2003-2004.

D’aucuns estiment que cette période a été l’âge d’or de notre musique…

Oui, tout à fait. C’était la meilleure période de la musique burkinabè. C’est au cours de cette période que de nombreux jeunes burkinabè, issus majoritairement de la « rue », se sont intéressés à la musique.

Lorsqu’une musique n’est pas pratiquée dans la rue et par les jeunes, elle ne peut pas évoluer. Aux Etats-Unis, le rap est une musique issue de la rue et pratiquée dans la rue.

En Côte d’ivoire, le zouglou qui est une musique de rue a connu une percée et a encore de beaux jours devant lui. Tant qu’une musique, sans exception, n’est pas pratiquée ou vulgarisée dans la rue, elle aura toujours de la peine à prendre son envol.

C’est cette musique de la rue qui est désignée par le vocable « musique urbaine ». Aujourd’hui, la seule définition que l’on pourrait donner à la musique est celle-là, et non autre chose.

Le Burkina Faso a-t-il une identité musicale ?

Qu’est-ce qu’une identité musicale ? Avoir une identité musicale signifie que le peuple se retrouve dans une musique donnée.

Est-ce le cas dans notre pays ? La réponse est non, ou du moins, notre pays n’a plus d’identité musicale depuis 2005. C’est-à-dire l’année où le rap burkinabè était à son apogée.

C’était un rap pur chanté en mooré sur fond d’afro-beat. Le rap que faisaient, à l’époque, des groupes tels Cyclone 52, Censure, Cleptogang, Yeleen, Negramers, etc., présente de fortes similitudes avec la musique faite aujourd’hui par la formation Toofan du Togo.

Le rap malien, qui a franchi les frontières du Mali, est un rap fanfare. C’est ce que nous avions commencé ici dans nos langues locales.

On pouvait parler en ce moment d’identité musicale burkinabè. Et nos artistes donnaient des concerts et sortaient régulièrement dans la sous-région pour des spectacles.

La musique traditionnelle ne constitue-t-elle pas notre identité musicale ?

Il ne faut pas confondre la musique au Burkina Faso, la musique traditionnelle et la musique urbaine. Ce sont trois choses différentes.

Il y a musique traditionnelle et musique urbaine. Tous les peuples ou pays du monde ont leur musique traditionnelle, mais tous n’ont pas leur musique urbaine.

Au Burkina Faso, nous avons au moins 60 musiques traditionnelles parce que nous avons une soixantaine d’ethnies. Or, la musique urbaine est tout autre chose. Elle est pratiquée par une certaine génération en milieu urbain et tout le monde peut s’y retrouver.

Pour s’ouvrir au monde, notre musique traditionnelle doit, sans se dénaturer, rejoindre la musique urbaine dans la rue (rires).

C’est le cas de la musique zouglou, en Côte d’Ivoire, qui est à l’origine une musique traditionnelle. Elle a été déportée dans les milieux universitaires et a évolué pour donner ce que l’on connaît aujourd’hui.

 Le Burkina Faso, à vous entendre, a mal à sa musique. Y a-t-il espoir qu’elle émerge un jour ?

Tout est possible, mais sous certaines conditions comme nous venons de le voir. La République démocratique du Congo (RDC) a régné, sur le plan africain, pendant plus d’une décennie. Après la RDC, il y a eu la Côte d’Ivoire avec le coupé-décalé, pour à peu près, la même durée.

Aujourd’hui, nous assistons, sur le plan musical, à la domination du Nigeria. Combien de temps va durer son règne?

Ou du moins qui sera le prochain sur le trône de la musique africaine? En attendant, notre musique est toujours au stade des balbutiements ou du tâtonnement.

Chez nous, en 2020, seule Ouagadougou est toujours l’épicentre de notre musique. La plupart de nos artistes ne peuvent pas organiser et faire des spectacles à Bobo-Dioulasso.

Quand tout va bien pour une musique, cela est visible et palpable. Nous devons arrêter de nous voiler la face, la musique burkinabè va de mal en pis.



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