Burkina Faso: Enfants chéris d’Emmanuel Zoungrana – Des univers étranges et familiers


Ce recueil de trois courtes nouvelles d’Emmanuel Zoungrana paru aux Editions Edilivre en 2014 raconte des histoires de gouvernance et de vivre-ensemble. C’est un recueil à l’écriture originale qui mérite le détour.

Il faut se rendre à l’évidence ; ce sont les livres qui choisissent leurs lecteurs et non le contraire. Enfants chéris nous a fait un clin d’œil, posé sur le rayon d’un shop d’une station d’essence, entre une grosse machine à café et des rangées de chips.

C’est un mince recueil de nouvelles d’une cinquantaine de pages que l’on lit vite. Comme le temps que l’on prend pour boire une tasse de café fort ou vider un sachet de chips. Une heure au plus. Mais il se dépose définitivement dans la mémoire du lecteur.

Enfants chéris est la nouvelle éponyme qui ouvre le recueil ; elle porte sur la difficile cohabitation entre des vigiles super entraînés et une population de commerçants. Cohabitation faite de soupçons, d’a priori jusqu’à l’affrontement.

Et la longue inimitié. Mais face aux aléas naturels, ces deux mondes comprendront la nécessité du vivre-ensemble. Sans le dire, cette nouvelle s’inspire de la sempiternelle cohabitation difficile entre une caserne militaire et les populations.

La deuxième nouvelle, Le Triomphe des parvenus, raconte la misère des meilleurs dans cette république où les médiocres gouvernent.

C’est l’histoire d’Hannes Karl et de ses douze promotionnaires, surnommées les Dames Eclair parce que ces filles ont été les meilleures étudiantes du pays, toujours les plus brillantes à l’école et ayant fait les meilleures universités.

Pour leur insertion professionnelle au pays, ce sera la croix et la bannière. Mais une révolution des jupons va changer les choses.

Conseils cruels est une nouvelle sur un monarque philosophe, Matachu, un Marc-Aurèle africain qui informe ses sujets de son désir de passer la main à son successeur. Cette alternance au trône n’est pas du goût de ses conseillers. Ce qui donne lieu à des échanges sur le pouvoir, « l’en commun » la gouvernance vertueuse.

Plus qu’un récit, c’est un dialogue socratique qui finit malheureusement dans un bain de sang. Matachu, tel Jules César, meurt sous les coups de couteau de ses hommes mais à la différence de l’empereur romain, lui, ne voulait point régner à vie mais simplement s’offrir une vie ordinaire après son règne.

Ce sont trois récits aux sujets fort ordinaires mais leur force d’aimantation réside dans l’art du récit que l’auteur a mis en œuvre. Comme dirait Jean Ricardou, le récit ici est l’aventure d’une écriture et non l’écriture d’une aventure.

Dans le premier récit, le lecteur est pris dans une surabondance de détails, une topographie de la ville Roville Saw localisée dans le Golfe de Guinée avec son plateau et sa colline, cernée par la mer Atlantique et une forêt classée.

Et ce récit est construit comme une chronique avec des dates précises, l’heure, les lieux et des acteurs. Une avalanche de dates qui, loin de situer le lecteur, le déstabilise. Et il est vite pris dans le tourbillon des faits qui s’enchaînent et se télescopent, a contrario de la concision et la trame allégée qu’exige la nouvelle.

Avec des personnages qui apparaissent et disparaissent, emportés comme le lecteur dans le labyrinthe du récit. Ainsi, après le pugilat entre les deux costauds des deux camps, s’ensuit une ratonnade, l’invasion de la ville par des fauves, une inondation, une noyade, une réconciliation… Le lecteur peut perdre pied s’il ne s’oblige à une lecture vigilante.

Par ailleurs, la langue est châtiée et parfois précieuse. On note aussi l’utilisation de l’imparfait, du subjonctif et du passé antérieur ainsi que de mots vieillis ou rares comme «Commença la sibylle (p.8), «le même jour de cette mélancolie (p11),», «acharnant les gardes d’un regard perçant (p.19) ».

Toutefois, cette tension dans le style cache sous des dehors placides l’ironie caustique qui affleure. Comme dans Le Triomphe des parvenus, où l’Inspecteur assistant à une conférence avec son adjoint remarque que l’expression «structurellement caduque» revient souvent dans les échanges et se rend compte qu’il n’en connaît pas le sens.

Alors il demande à son adjoint qui lui aussi se réfère à l’agent Hanne Karl. Une fébrilité en rapport avec une expression comme si la vie en dépendait et qui montre que dans cette médiocratie, le savoir est à la base !

Plus loin, c’est un ami de Hanne Karl, donc ayant reçu une excellente formation, qui se lance dans un argumentaire incohérent digne de Pangloss sur les causes de l’échec de Hannes Karl. Ce personnage dit : «Le destin d’un homme dépend de plusieurs facteurs.

Tout dépend de sa position géographique sur la Terre. Tout dépend de la position de la Terre par rapport aux constellations d’étoiles.

Tout dépend de la position de la Terre par rapport au soleil, aux autres planètes. Tout dépend de la position du Système solaire dans la voie lactée.» Après avoir lu cette tirade, le lecteur doute vraiment de la prétendue intelligence de tous les douze membres de Dames Eclair.

Avec ce recueil, on découvre un auteur burkinabè qui réussit à construire un univers étrange par la toponymie et les noms des personnages qui ne leur donne aucun ancrage particulier et familier par les thématiques.

Il évoque des sujets sociaux sans renoncer aux facéties qu’offre la langue. Emmanuel Zoungrana réussit à concilier l’engagement de l’écrivain prôné par Sartre et la célébration de la littérature pour elle-même de Flaubert. Les facéties littéraires vont-elles jusqu’à bâcler les fins de récit ?

Dans cet escamotage de la fin, on peut voir une volonté de construire ses récits à l’image des Etats africains dont il dénonce les dérives ; ces Etats qui bâclent nos espérances. Un auteur qui réussit à camper en quelques phrases des univers, à trouver des incipit qui précipitent le lecteur dans le tourbillon du récit et puis, à la fin, sans qu’il s’y attende, le laisse en plan, ne le fait sans doute pas par maladresse mais option pour avoir un lecteur frustré comme l’est le citoyen. Cela est juste une hypothèse qu’il faudra vérifier avec les autres œuvres de l’auteur comme ses romans L’As de Pique ou Marwelle, l’enfant aigri.

Ce livret refermé, on pense à Jorge Luis Borges qui disait du bon écrivain qu’«au bout de longues années, il peut atteindre, si les astres sont favorables, non pas la simplicité, qui n’est rien, mais la complexité modeste et secrète.» L’écrivain Emmanuel Zoungrana semble avoir atteint cette complexité modeste et secrète dès le début, avec ce recueil. Espérons que les lecteurs iront à la découverte de son œuvre singulière et surtout que la réalité épousera la fiction, à savoir que les relations entre les FDS et les populations seront si harmonieuses que les populations civiles les appelleront, comme dans la nouvelle, «Enfants Chéris».



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