Madagascar: État de catastrophe culturelle


Tsilavina Ralaindimby (1946-2018) avait tout compris en misant sur la Culture. Alors qu’il était encore ministre de la Culture (septembre 1993 – août 1995), il avait «pondu» ce texte, «Patrimoine et Créativité», antérieur donc à un cataclysme culturel qui allait tout bouleverser: l’incendie du Rova (6 novembre 1995).

À l’époque, Tsilavina Ralaindimby s’était donné trois repères: 1995 et le 35ème anniversaire du retour de l’indépendance; 1996 et les 100 ans du fait colonial; 1997 et les IIIèmes Jeux de la Francophonie.

Il avait alors pensé que 1995 et 1996 auront ressourcé le Malgache pour qu’il puisse mieux s’enrichir au contact de l’Autre. Las, plutôt que de se ressourcer, le Malgache aura souillé la source et ouvert le robinet à un torrent de larmes.

J’avais une première fois exhumé ce texte en novembre 2005, je le dépoussière encore une fois en juin 2020: c’est terrible qu’en un quart de siècle, il ait gardé toute son actualité voire son urgence. De «projet pilote», le cas du Rova d’Antananarivo est devenu une succession de catastrophes.

Le patrimoine s’est entre-temps réduit à un amas de souvenirs et nous cultivons notre mélancolie atavique sur des ruines parfaitement évitables: effondrement de la maison de Rainimboay à Ambatomitsangana, dénaturation des «Trano Gasy», bétonnage du Betsimitatatra, bitumage de Laniera, remblayage des marais historiques d’Imerimanjaka.

La destruction de la Nature emporte Ravintsara, Valiha et Landibe: ce qui est vrai pour les plantes médicinales l’est également pour les instruments de musique ou le ver à soie. Attention, il y a des destructions physiques ou morales qui peuvent devenir irréversibles: le génocide culturel en cours est en fait un suicide.

(début de citation) Il ne peut y avoir de projet sans mémoire. La vitalité du présent dépend de leur type de rencontre. Ainsi, dans le mouvement éternel de la vie, le projet incarne la présence du futur et le présent bâtit la mémoire de demain.

À une enjambée du troisième millénaire, et à l’égal de tous les pays de la planète, Madagascar se doit de projeter, pour elle-même et pour les autres, l’image la plus conforme à ses ambitions dans le concert mondial et à l’authenticité de son génie.

Plus que le discours politique, c’est l’impulsion culturelle et l’instrumentation intelligente qui créeront cette image. Au-delà de la question de pouvoir ou de devoir, c’est dans la capacité de renaître pour mieux relever les vrais défis de notre époque que réside sans doute le déclic. Cela veut dire: dépolluer la mémoire, clarifier la vision et innover les façons de faire.

Cette année (NDLR: 1995, avant l’incendie du Rova), le Ministère de la Culture, de la Communication et des Loisirs lance le concept « Fanajariana Lova » ou « Patrimoine et Créativité ».

1.Patrimoine et Créativité: un large éventail, la même finalité

L’idée centrale est de redécouvrir ou de mieux connaître les composantes de notre patrimoine; de mieux comprendre les valeurs qu’elles recèlent, d’en extraire l’essence pour asseoir, par la créativité, leur pérennité. Quelques exemples peuvent être cités pour l’illustration.

La musique: la percée internationale de la musique malgache, entamée depuis une décennie, mais plus intense ces dernières années, tient au fait que la musique urbaine est aujourd’hui l’écho magnifié de celle du terroir. C’est par une meilleure connaissance, une conversation intelligente, un repertoriage judicieux et un accès gérable à cette richesse du terroir que nous pourrons, dans une même action, accompagner l’expansion internationale de la musique malgache et revivifier ses sources.

Les instruments traditionnels : ils apportent aujourd’hui le cachet original de notre musique. Mais, à l’heure où les techniques des luthiers commencent à évoluer, les forêts n’arrêtent pas de disparaître et les essences musicales avec. Soutenir la créativité des luthiers et l’authenticité de nos sons, c’est aussi préserver les aires où se trouvent les essences spécifiques dont sont faits les valiha, marovany, kabosy, lokanga, et autres jejy…

Les métiers d’art: les stylistes créent de plus en plus avec nos tissus traditionnels comme le «landy be». Il n’est pas utopique de penser qu’un jour, ces créations puissent percer sur le marché de la mode internationale. Mais, à l’instar de ce qui se passe pour les instruments traditionnels, le ver à soie tend à péricliter dû, entre autres raisons, à la disparition des essences qui seyaient à son élevage. Quelle alternative prendre lorsqu’on sait par ailleurs que les espèces comme le «tapia» sont des arbres fossiles, donc excessivement long à régénérer? L’épuisement du patrimoine risque de couper court à la créativité.

Le patrimoine physique: à l’heure où notre politique vise à faire du tourisme l’un des moteurs du décollage économique, des nouvelles idées doivent jaillir et se traduire en actions pour que notre patrimoine physique, naturel ou bâti, soit un véritable «produit d’appel» de notre gisement touristique.

Ces quelques exemples nous auront certainement mis sur la piste d’autres relations Patrimoine-Créativité. Leur dénominateur commun sera la capacité de puiser dans l’originalité du patrimoine les idées qui vont en faire une source d’enrichissement culturel et économique à même de contribuer au redressement global de Madagascar.

2.Patrimoine et Créativité: La renaissance des régions et de leurs spécificités, l’unité de la diversité, l’implication des citoyens

En une année et demie, les Directions Régionales du Ministère de la Culture déjà mises en place ont démontré que l’esprit de la décentralisation répond au besoin des régions de mieux s’affirmer dans l’unité de la diversité.

Le concept «Patrimoine et Créativité» nous paraît être le meilleur cadre de travail en vue de consolider les premiers résultats de nos ramifications régionales. L’innovation résidera dans leur capacité d’établir des relations de travail immédiatement opérationnelles et efficaces avec les organisations de la société civile intéressées par le sujet et réunissant les compétences requises par secteur d’activité. Le troisième pôle de l’action sera constitué par l’ensemble des citoyens dont l’adhésion est primordiale car cet ensemble est, en fait, l’inaliénable dépositaire du patrimoine et le véritable ressourcement de la créativité.

3.Manjakamiadana et Ambohimanga: projet pilote

Après une mission d’études et d’évaluation d’un expert de l’Unesco, Mme Gisèle Hyvert, et la visite du Directeur Général, M. Frederico Mayor, le dossier de restauration des palais de Manjakamiadana et d’Ambohimanga est maintenant terminé.

L’apport de la partie malgache est indispensable mais les ressources du Ministère de la Culture insuffisantes (du moins dans le cadre du PIP 95) pour entamer les travaux dans les meilleures conditions. Raisons pour lesquelles, nous avons décidé de donner une suite opérationnelle à l’intérêt qui nous a été maintes fois manifesté par différentes entités, dont celle des opérateurs économiques, vis-à-vis de la restauration de notre patrimoine en général et de ces fleurons de la Capitale en particulier.

La démarche, dans d’autres secteurs du patrimoine et dans d’autres régions de Madagascar, sera progressivement étendue tout en recueillant les enseignements de ce projet pilote à chacune de ses évolutions. Les informations que nous recevons de nos services et directions régionales quant à leurs projets pour 1995 nous autorisent à affirmer que le Développement Culturel s’est nettement rapproché des populations et qu’il y a là l’opportunité pour nous tous d’enchaîner sur la Culture du Développement. Le concept «Patrimoine et Créativité» en est la pierre angulaire.



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