Afrique: Festival du film d’animation d’Annecy – «Cette édition numérique ouvre le champ des possibles»


Annecy, le plus grand rendez-vous du film d’animation au monde, démarre ce lundi 15 juin avec une offre historique : un accès aux films du festival dans le monde entier. Transformé en édition numérique, il affiche sans détour son ambition de donner le « la » dans le secteur du cinéma bousculé par la pandémie du coronavirus. Sans oublier l’Afrique.

Le Festival international du film d’animation au bord du lac d’Annecy, dans le sud-est de la France, est le leader mondial dans son domaine, tout comme le Festival de Cannes ou le Festival du court métrage de Clermont-Ferrand qui a eu lieu en janvier. Il accueille chaque année plus de 12 000 accrédités, enregistre 120 000 entrées et projette quelque 200 films en sélection officielle, choisis parmi les 3 000 courts et longs métrages reçus d’une centaine de pays.

Et, contrairement au Festival de Cannes, la capitale du film d’animation n’a pas renoncé à son édition 2020, loin s’en faut. À défaut d’événément réalisable sur place, elle a saisi l’occasion de la crise du coronavirus pour élargir son rayonnement et ses frontières numériques : la compétition officielle aura bel et bien lieu, les journalistes et le grand public sont invités à découvrir les films et à en débattre, les cinéastes à expliquer leur vision du film et du monde, et les jurys décerneront les prestigieux prix dont le très convoité Cristal d’Annecy qui a mené, l’année dernière, J’ai perdu mon corps, de Jérémy Clapin, aux Oscars.

L’édition en ligne est donc un saut dans l’inconnu, une révolution numérique entreprise malgré l’appréhension de renoncer pendant une édition à l’accomplissement artistique du grand écran et au besoin humain des rencontres physiques. Un choix à la fois douloureux et assumé au nom du soutien de l’art du film d’animation et avec l’accord de l’immense majorité des réalisateurs et professionnels du secteur.

Entretien avec Mickaël Marin, directeur du Festival, du Marché du film et de la Cité de l’image en mouvement d’Annecy (Citia).

RFI : Le Festival du film d’animation d’Annecy est né en 1960, il y a 60 ans. Pour la première fois, il sera numérique. Quel est pour vous le plus grand enjeu de cette édition 2020 ?

Mickaël Marin : Quand nous avons annoncé faire une édition numérique, il a fallu rediscuter film par film pour savoir sur quels films on pourra compter pour la compétition. Il y avait de nombreuses discussions avec les ayants droit pour expliquer ce que nous allons faire et pour les rassurer. On a eu la bonne surprise de perdre très peu de films sur la sélection officielle. Les festivaliers vont pouvoir découvrir quasiment la même sélection que si l’on avait tenu physiquement le festival. L’autre enjeu est surtout technologique. Au-delà des technologiques déjà développées, notamment la vidéothèque numérique, il a fallu trouver d’autres technologies, notamment pour la plateforme vidéo, pour que les festivaliers et les accrédités du Marché du film puissent travailler et découvrir les films dans les meilleures conditions.

Parmi les longs métrages en compétition très attendus, il y a Petit Vampire, de Joann Sfar, et Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary, un western animé de Rémi Chayé. Quel est pour vous le point fort de la sélection officielle cette année ?

La sélection d’Annecy – et qu’elle soit en ligne n’y changera rien – va encore démontrer la vitalité, la force et la créativité du film d’animation. Il y a aussi la diversité dans les origines géographiques des films, dans les sujets traités qui sont très en lien avec notre actualité, l’écologie, les migrations… L’animation repousse les frontières de l’art d’un point de vue artistique et technique et repousse les frontières géographiques avec de nombreux nouveaux pays producteurs. Il y a une vitalité incroyable du côté de l’Amérique du Sud, mais aussi en Afrique ou en Asie. Et chaque année, on en est la vitrine.

Contrairement aux éditions numériques d’autres festivals comme Vues d’Afrique au Canada, Gabès Cinéma Fen en Tunisie, ou Visions du Réel en Suisse, l’accès aux films ne sera pas géolocalisé. On peut visionner les œuvres dans tous les pays du monde. Quels sont pour vous les avantages de ce festival digital ?

Grâce à cette édition numérique, Annecy joue encore plus son rôle de fédérateur. Ce qu’on a observé ces dernières semaines, c’est que de nombreux studios profitent de l’occasion pour prendre un nombre important d’accréditations et permettre dans leur studio que l’ensemble des animateurs participent au festival de cette manière-là. D’une certaine façon, cela nous permet d’être encore plus connectés avec la communauté du cinéma d’animation. Et comme le tarif est relativement abordable, on espère aussi qu’on touchera le grand public. Cela ouvre encore un peu plus le champ des possibles d’un point de vue d’une communauté du cinéma d’animation ou simplement du public.

Pour 15 euros, on pourra visionner 60 heures de films. Avec cette édition numérique qui va durer une semaine de plus, votre relation avec le public va-t-elle changer ?

Ce qui va peut-être changer, c’est qu’Annecy va gagner peut-être encore en notoriété. Cela permettra d’avoir encore plus de public. Nous sommes un trait d’union entre les œuvres et les artistes et le public, soit des professionnels du cinéma d’animation, soit le grand public tout court. Donc, je pense que cela va nous permettre de renforcer notre rôle de trait d’union et de catalyseur. Une semaine par an, Annecy est la capitale mondiale du cinéma d’animation. Cette année, en testant de nouvelles choses, on va voir ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas. On va probablement conserver certains dispositifs et certaines choses. Cela permettra peut-être tout au long de l’année de tisser une relation nouvelle et enrichie avec le public.

Le Mifa est le plus grand marché au monde entièrement dédié à l’animation. Dans quel état se trouve aujourd’hui le marché international du film d’animation ?

Le marché dédié à l’animation et au cinéma d’animation est très dynamique, en croissance. Cette dynamique est portée à la fois par la demande des diffuseurs, mais aussi par la demande des plateformes et le développement des longs métrages d’animation. Et puis, partout, par les besoins de contenus des différents diffuseurs et des plateformes dans le monde entier.

Qu’est-ce que la crise du coronavirus a changé ?

À court terme, les studios de cinéma d’animation se sont très rapidement organisés. Cela a été un exploit. En 48 heures, les studios ont mis des centaines de personnes en télétravail pour continuer à produire. Aujourd’hui, la force du cinéma d’animation est d’avoir pu continuer à produire. Certes, il y aura un petit retard dans la production, mais les studios vont pouvoir livrer du contenu. À moyen terme, il faut être très vigilant. À cause de la situation économique, il y aura probablement un ralentissement. Néanmoins, à court terme, c’est un marché qui tient son épingle du jeu. À Annecy, au Marché du film, on a aujourd’hui quasiment le même nombre d’accrédités en ligne que, l’année dernière, d’accrédités physiques.

Au Festival d’Annecy, on n’y ressent pas d’opposition ou de rivalité entre les salles de cinéma et les plateformes. Quelle est votre relation avec les plateformes américaines comme Disney+ ou Netflix ?

Depuis de nombreuses années, on a une relation de confiance avec les majors américaines, et notamment avec les studios qui, comme Disney, ont créé une plateforme ou avec des plateformes natives, comme Netflix. Chaque année, avec le directeur artistique du festival, on se rend aux États-Unis pour rencontrer l’ensemble des studios pour discuter de projets, de contenus, de films et de séries qui sont en train d’être préparés. La force d’Annecy est d’arriver à avoir un équilibre. Il y a les productions des majors qui sont souvent présentées en avant-première. Mais, cela nous empêche pas, et c’est même l’ADN d’Annecy, de montrer la production indépendante, des courts métrages, des films d’étudiants. Pour nous, ce n’est pas le grand écart, c’est juste montrer la diversité du cinéma d’animation. On a envie de montrer et de valoriser les deux.

Vous avez reçu cette année plus de 3 000 films de 94 pays. Parmi les films sélectionnés : le long métrage mauricien Jungle Beat, de Brent Dawes, et le court métrage Machini, de Frank Mukunday et Trésor Tshibangu (RDC/Belgique). Quelle ampleur a cette année la présence des réalisateurs africains au festival ?

Il y a une présence, mais qui aurait pu être plus importante. On avait prévu de rendre un important hommage à l’animation africaine. De nombreuses délégations de créateurs et créatrices devaient se rendre à Annecy. Suite au coronavirus, on a décidé de décaler cet hommage à 2021, parce qu’on avait vraiment envie qu’ils puissent rencontrer d’autres professionnels sur place. Ce hommage devrait se faire dans le cadre de la Saison Africa 2020 qui a été aussi décalée.

Et puis on a six films africains en compétition, ce qui est un très bon chiffre. On voit que l’animation du continent africain se développe et émerge. Il y a vraiment beaucoup de talents et de projets qu’on voit arriver. Par exemple, Le chevalier et la princesse, un long métrage égyptien de Bashir El Deek, des courts métrages également d’Egypte, d’Afrique du Sud, de Côte d’Ivoire…

On a une diversité de techniques, de provenances géographiques. Une présence africaine qui se développe. Et nous, à Annecy, on compte tout faire pour accompagner le mouvement de l’animation en Afrique. Le plus grand rendez-vous au monde a énormément d’intérêt et de respect pour ce travail. Souvent, cela aide les créateurs et leur permet parfois d’avoir une reconnaissance, y compris dans leur propre pays. Pour nous, c’est très important.

Quelle sorte de dynamique avez-vous remarquée en Afrique ?

Il y a une dynamique qui date d’il y a plusieurs années. C’est pour cela que l’on avait décidé de rendre hommage à l’animation africaine, parce que c’était le moment de le faire. En novembre dernier, on s’est rendu avec des collègues en Afrique du Sud. On a pu rencontrer de nombreux créateurs et ont a eu des séances de travail pour accompagner et sélectionner des projets qui vont être « pitchés » et présentés pendant le Mifa de cette année. Il y a une générosité et une envie extraordinaires de produire et de créer. Notre devoir est d’accompagner cela. Il y a une dynamique extraordinaire, comme aussi sur le continent sud-américain. Le continent africain va compter dans l’univers du cinéma d’animation au niveau mondial. C’est sûr.

Pour des raisons de droits et le respect de la chronologie des médias, seulement douze sur vingt longs métrages de la sélection officielle seront accessibles en intégralité lors de cette édition numérique 2020 du Festival international du film d’animation d’Annecy. Pour les autres, la découverte se limitera à des extraits vidéo.



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