Amo-Guinea Afer, philosophe africain des Lumières



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Le général Dumas et le chevalier de Saint-George ont vécu, comme leurs mères, la condition d’esclave avant de connaître une spectaculaire ascension sociale. Mais le destin dont il est ici question est plus proche peut-être de celui d’Ibrahim Hanibal, bisaïeul de Pouchkine, dont la vie s’ouvre quelque part en Afrique et s’achève comme général en chef de l’armée russe. Né au bord du golfe de Guinée, Amo-Guinea Afer devient en Allemagne un philosophe reconnu.

C’est grâce aux efforts du premier président du Ghana, Kwame Nkrumah, et de l’un de ses proches collaborateurs, le philosophe William Abraham, qu’Amo-Guinea Afer est sorti de l’oubli. Le premier met tout en œuvre pour récupérer des exemplaires de ses ouvrages, dont certains ont été détruits pendant les bombardements allemands de Londres. Le second rédige en 1964 un long article biographique qui demeure l’un des plus complets à ce jour.

Un homme exceptionnel

Amo naît vers 1703 à Axim, dans l’ouest de l’actuel Ghana. À l’âge de trois ans, il est emmené en Hollande. Il est ensuite offert ou confié, on ne sait pas, au duc de Wolfenbüttel, lequel lui fait donner la meilleure éducation. Baptisé en 1708, il se voit affublé de prénoms en vogue à la cour et devient Anton-Wilhelm Amo. Enfant, il rencontre Leibniz. À l’université il aura pour professeur l’un de ses plus célèbres disciples, le mathématicien et philosophe Christian Wolff, lequel restera aussi une référence pour Emmanuel Kant.

D’abord juriste, Anton Wilhelm Amo défend une première thèse en 1729, Sur le droit des Noirs en Europe, dont le texte n’est pas arrivé jusqu’à nous. Sa deuxième thèse, en philosophie cette fois, qu’il présente en 1734, lui vaut les éloges du recteur et du président de l’université. Il signe ses travaux écrits en latin « Antonius Guillielmus Amo, Guinea Afer », puis tout simplement « Amo-Guinea Afer », Amo-Africain de Guinée.

« L’ancrage africain du jeune philosophe est rappelé et valorisé, souligne le chercheur Yoporeka Somet, et cela à une époque où la simple évocation positive du continent africain ne va pas de soi. » Amo est ainsi décrit comme l’héritier d’une longue tradition de savants africains, d’Apulée de Madaure à Saint-Augustin, des « hommes exceptionnels qui, par leurs études, ont fondé la sagesse humaine et encore plus la connaissance de Dieu. »

La douleur du retour

Devenu professeur à Halle, il est considéré comme le chef de file des Wolffiens. Il publie en 1738, un Traité de l’art de philosopher avec simplicité et précision. En 1739, il quitte l’Université de Halle pour celle d’Iéna. Il rentre à Axim en 1747. L’abbé Grégoire, qui l’évoque dans son essai De la Littérature des nègres, parle d’une « mélancolie profonde », qui serait consécutive à « la mort du prince de Brunswick, son bienfaiteur ».

Christine Damis rappelle que peu avant son départ, un pamphlet est publié contre lui, incluant un poème d’amour qu’il a écrit pour une jeune fille et la réponse ironique de celle-ci. Pour Yoporeka Somet, accompagné ou non de déception amoureuse, le racisme dont il est la proie a influencé son départ.

Mais l’Afrique se referme sur lui comme un piège, car la côte est infestée de négriers qui voient d’un très mauvais œil ce philosophe et ce juriste brillant, qui a si bien réfléchi sur les droits des Noirs. Il met sa science au service de la libération de son frère jumeau Atta, esclave au Suriname. Pour des raisons qu’on ignore, il termine sa vie au Fort San Sebastian, le fort de la Compagnie des Indes occidentales, à Chama, où il est très probablement retenu prisonnier. Il meurt en 1758.

Une timide postérité

C’est comme étudiant au Burkina Faso que Yoporeka Somet entend citer Amo pour la première fois, lors d’un cours sur le consciencisme de Kwame Nkrumah. Ses recherches en France lui permettent de rassembler quelques-uns de ses ouvrages.

Si l’université de Halle a donné son nom à sa conférence inaugurale qui a lieu chaque année en automne, c’est plus, confie-t-il, « pour le personnage que pour le rôle qu’il a joué dans l’histoire de la philosophie ». Il y est du reste perçu comme un penseur allemand.

Si son maître Christian Wolff n’est le plus souvent qu’un nom cité dans les œuvres d’Emmanuel Kant, celui d’Amo a lui totalement disparu. Pourtant, l’audace avec laquelle il critique les Méditations métaphysiques de Descartes vaudrait qu’on s’y attarde.

En Afrique aussi, son souvenir reste local. Une tombe lui a été érigée en 1927, près du fort de Chama où l’on suppose qu’il a été enterré. Pour y accéder, Yoporeka Somet a dû accomplir un rite traditionnel, demandé par le conservateur des lieux.

►Pour en savoir plus :

♦ Anthony William Amo, sa vie et son œuvre, Éditions Teham, 2016. Le livre rassemble tous les écrits conservés du philosophe ainsi qu’une présentation (très complète) du philosophe et égyptologue Yoporeka Somet.

♦ Christine Damis, « Le philosophe connu pour sa peau noire : Anton Wilhelm Amo », dans la revue Rue Descartes, 2002/2 (n° 36).

♦ Catherine Coquery-Vidrovitch évoque longuement sa trajectoire en ouverture du livre, Des victimes oubliées du nazisme. Les Noirs et l’Allemagne dans la première moitié du XXe siècle, Le Cherche Midi, Paris, 2007.



rfi

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