Afrique de l’Ouest: Surliquidité bancaire et faiblesse du financement de l’économie – Les raisons d’un paradoxe


Lors de sa dernière réunion, le 22 juin, le Comité de politique monétaire de la Bceao relevait que la situation de constitution des réserves obligatoires par les banques de l’Uemoa reste «confortable». Derrière cet euphémisme se cache une réalité bien connue des spécialistes : la surliquidité des banques de l’Union.

Dans l’entendement de l’opinion, c’est comme si les banques préféreraient thésauriser ou réinvestir l’argent dans des activités moins risquées (bons du Trésor, titres publics émis par les États), plutôt que de financer les Pme. La réalité est beaucoup plus complexe. Analyse et explication.

Quand parle-t-on de surliquidité bancaire ?

Les banques sénégalaises (et de l’Uemoa de façon générale), sont, pour l’essentiel, surliquides. C’est un fait. Dans son dernier rapport sur la politique monétaire dans l’Union monétaire ouest-africaine (Umoa), de mars 2020, la Bceao note que les réserves requises des banques sur la période de constitution allant du 16 novembre au 15 décembre 2019 sont estimées à 701,9 milliards de FCfa.

Sur cette même période, les réserves constituées par les banques sont ressorties, en moyenne, à 1639,6 milliards, excédant de 937,7 milliards le niveau réglementaire minimal exigé.

En dépit du fait que les réserves excédentaires aient baissé de 43,4 milliards par rapport à la situation de la période de constitution allant du 16 août au 15 septembre 2019, elles représentent 133,6 % des réserves requises contre 134,3 % le trimestre précédent.

Le nombre de banques en déficit de constitution des réserves obligatoires s’est toutefois accru, en passant de quatre à sept. En termes simples, l’essentiel des banques de notre zone sont surliquides.

Pour comprendre la notion de surliquidité bancaire, il faut d’abord circonscrire le concept de liquidité bancaire. Un établissement bancaire est dit liquide s’il dispose de disponibilités ou de possibilités de mobilisation rapide de fonds permettant de couvrir ses exigibilités durant une période donnée.

En effet, les banques procèdent souvent à des financements de long terme par la mobilisation des ressources de court/moyen terme.

Ce faisant, elles doivent faire face aux demandes régulières de retrait de leur clientèle. La détention d’une certaine quantité de liquidité est donc nécessaire pour contenir toutes ces opérations de retraits.

Le régulateur bancaire (Bceao), dans le cadre de sa réglementation prudentielle, a mis en place un seuil minimum de liquidité, appelé « coefficient de liquidité », que toute banque commerciale doit respecter. Il est constitué d’un rapport entre différents éléments de l’actif et du passif du bilan de la banque.

Par conséquent, « une banque qui détient de la liquidité au-delà de ce ratio peut être considérée comme surliquide », explique Habib Ndao, secrétaire exécutif de l’Observatoire de la qualité des services financiers (Oqsf).

Une définition très proche de celle d’Olivier Santi, directeur général de la banque Outarde. Pour ce dernier, on parle de surliquidité bancaire « quand une banque a collecté plus d’épargne qu’elle n’a octroyé de crédits ».

Dans ce cas de figure, la banque commerciale est en face de trois options : prêter à la clientèle (particuliers, entreprises, État) ; conserver auprès de la Banque centrale ou conserver par devers-elle ces liquidités.

Les banques peuvent aussi opter pour une combinaison de ces trois situations. « Dans la première option, la banque est en situation de surliquidité si et seulement si elle ne prête pas l’intégralité de la liquidité excédentaire à la norme à respecter.

En revanche, dans les deux dernières situations, la banque est tout simplement surliquide », explique M. Ndao.

La surliquidité bancaire peut également être estimée, ajoute-t-il, par le niveau des réserves excédentaires qui découle de la différence entre les réserves constituées par les banques et les réserves requises ou réserves obligatoires.

Une notion difficile à appréhender

Toutefois, au niveau de la place de Dakar, la situation est globalement déficitaire (les crédits des banques sénégalaises excèdent l’épargne disponible), «mais en pratique, la situation est plus contrastée et la question de la surliquidité bancaire est difficile à appréhender», nous dit Olivier Santi.

« Les deux métiers de base de la banque, que sont la collecte de l’épargne et la distribution de crédits, s’entremêlent au fil du temps. Il peut arriver, au cours d’une période, qui peut être le jour, le mois ou l’année, qu’une banque collecte plus d’épargne qu’elle n’octroie de crédits ou l’inverse», dit-il.

Ainsi, une banque peut être surliquide, car elle a fait le choix de la prudence, ou bien elle juge ne pas avoir suffisamment d’affaires, donc de crédits à distribuer, ou, pire, elle refuse d’octroyer ces crédits malgré la demande, note notre interlocuteur.

« C’est le procès que l’on prête à certaines banques, mais cette accusation ne tient pas longtemps quand l’évaluation se fait plus fine », se défend le banquier, rappelant qu’une banque est une entreprise qui gère des risques et les apprécie à l’aune du rendement qu’elle espère en tirer.

Au final, la surliquidité bancaire peut être «ponctuelle et passagère, peut signifier un déficit d’affaires ou d’engagement d’une banque dans l’économie, d’adéquation à des règles de bonne gestion de protection maximale de l’épargnant (souvent construite à la suite d’un choc de liquidité comme la plupart des grandes banques ont connu en 2008), ou simplement être synonyme de prudence, d’anticipation face à un environnement qui se dégrade, d’évaluation du risque», conclut Olivier Santi.

Au final, la surliquidité de certaines banques est « moins la cause que la conséquence des déséquilibres constatés sur le marché du crédit».

Un jeu d’équilibre précaire

Afin de réguler le cycle du crédit et de l’épargne, des mécanismes existent (les acteurs bancaires se prêtent entre eux et/ou font appel à la Bceao), mais l’équilibre n’est pas assuré. «Certaines banques sont connues pour être structurellement surliquides, alors que d’autres peinent à trouver les ressources pour couvrir les crédits de leur clientèle.

Le marché n’est donc pas parfait au sens ou l’offre de ressources ne rencontre pas toujours la demande ; ce qui peut créer des tensions de trésorerie, voire certains malentendus sur l’engagement réel des banques dans l’économie», souligne M. Santi.

Or, poursuit-il, la position de liquidité reflète d’abord le « business model » propre à chaque établissement : « Il y a des banques qui refusent de prêter 100 si elles n’ont pas 100 en ressources ».

Les dépôts étant censés faire les crédits, ce mode de gestion classique et traditionnel a été renforcé suite à la crise de 2008.

Le Comité de Bâle a introduit deux nouveaux ratios de liquidité : le ratio de liquidité court terme ou Liquidity Coverage Ratio (Lcr), et le ratio de liquidité structurel à long terme ou Net Stable Funding Ratio (Nsfr). L’objectif étant d’augmenter la propension des banques à se couvrir contre le risque de liquidité.

Mais, certains établissements font preuve d’une plus grande appétence au risque en octroyant davantage de crédits qu’ils ne collectent de ressources.

Est-ce risqué ? « Pas forcément tant que la dynamique de ces déséquilibres est finançable, qu’elle est maîtrisée par des flux », répond Olivier Santi, relevant que comme tout ménage, on peut vivre à crédit aussi longtemps qu’on parvient à couvrir ses engagements.

Au Sénégal, avec un taux de bancarisation plutôt faible et une économie assez informelle, les besoins de financements bancaires sont couverts en moyenne.

Mais, d’après M. Santi, si les banques sénégalaises peuvent faire face à leurs engagements et à la plupart des demandes de leurs clients, elles ne paraissent pas pour autant surliquides. Est-ce le signe qu’il n’y a pas suffisamment d’épargne disponible ou qu’il y a trop de demandes de crédits ? La question reste entière !

Covid-19: Des banques devenues plus frileuses ?

C’est connu. En période de crise économique, l’activité de crédit en pâtit. La Covid-19 n’a pas échappé à la règle. C’est pourquoi les États et les Banques centrales du monde entier ont pris des mesures d’accompagnement (notamment des injections massives de liquidités dans le circuit économique), pour permettre au système bancaire de faire face.

Or, qui dit économie, dit crédit, un des leviers essentiels pour le développement de l’investissement, de la production, des échanges et de la consommation.

En raison de l’application des mesures préventives de distanciation physique, les banques ont été amenées à adapter leurs opérations et procédures internes (réduction de l’effectif, système de rotation, recours intensif au télétravail, diversification de l’offre de systèmes digitaux de paiements, etc.), tout en assurant la continuité de l’activité d’intermédiation financière.

« Malgré les contraintes qui pèsent sur elles, les banques ont pris un certain nombre d’initiatives pour résorber les effets de la crise sanitaire sur les clients parmi lesquelles le report d’échéances sur les prêts accordés aux salariés du secteur privé et aux entreprises impactés par la Covid-19, pour une période de trois mois renouvelable une fois, sans frais, ni charges d’intérêts, ni pénalités de retard », rappelle Habib Ndao.

Ces initiatives ont été appuyées par des mesures exceptionnelles prises par l’État et la Bceao afin de réduire le risque systémique inhérent à l’accumulation de prêts non-performants.

L’objectif principal étant de renforcer la liquidité, la solvabilité et la résilience du système bancaire national. En dépit de ces mesures, certains acteurs économiques reprochent aux banques de ne pas en faire assez.

Autrement dit, de laisser les dossiers de demande de crédit dormir dans les tiroirs. «Les effets du confinement économique sur l’activité de crédit seraient vraisemblablement plus alarmants si toutes ces dispositions n’étaient pas prises par les acteurs (tat, banques, Sfd, Banque centrale)», estime, pour sa part, Habib Ndao, le secrétaire exécutif de l’Oqsf.

Bureau d’Information sur le Crédit (BIC): Des résultats mitigés

À fin mai 2020, le nombre de contrats enrôlés dans la base de données du Bureau d’information sur le crédit (Bic), s’établit à 2 573 283 pour un nombre d’emprunteurs de 771 441. Ces chiffres ne prennent pas en compte ceux des grands facturiers (opérateurs de téléphonie, eau, électricité), dont le nombre d’abonnements transmis au Bic s’élève à 737 670.

Nonobstant ces résultats jugés «encourageants» par le secrétaire exécutif de l’Oqsf, le Bic dont l’objectif, il faut le rappeler, est de réduire l’asymétrie d’informations entre les prêteurs et les emprunteurs reste confronté à quelques difficultés, notamment la faiblesse du recueil des consentements des clients ainsi que l’insuffisance du nombre de prêts déclarés et des consultations des rapports de crédit par les établissements assujettis.

Les résultats d’une enquête réalisée par l’Oqsf auprès des clients confortent ce constat puisqu’une proportion non négligeable de la clientèle sondée déclare n’avoir pas fait l’objet d’un recueil du consentement préalable auprès de leur établissement prêteur.

Parmi les clients concernés, seule une faible proportion déclare avoir eu à donner l’accord de recueil des données personnelles à l’établissement de crédit assujetti et au Bic.

Pour cela, «des actions de sensibilisation de masse ciblées et plus renforcées sur le consentement préalable du client sont fortement attendues», estime Habib Ndao.



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