Burkina : « Nous n’avons pas de problème de société, nous avons des problèmes d’individus », décèle l’ambassadeur Mousbila Sankara


La situation que traverse le pays est vécue avec beaucoup de peine par certains citoyens, tant ils sont convaincus que le Burkina dispose de moyens pour offrir au peuple, un mieux-être. Est-ce ceux-là, l’ancien ambassadeur et ex-compagnon de Thomas Sankara, Mousbila Sankara. Face à l’actualité florissante, nous avons, par cette interview, sollicité son analyse sur des sujets relatifs à la vie du pays.

Lefaso.net : Comment vivez-vous la situation de crise sécuritaire et son impact sur la cohésion sociale qui est de plus en plus menacée ?

Mousbila Sankara : Je pense qu’il faut qu’on trouve un mécanisme pour réunir ceux qui sont souvent saisis pour ramener le calme (s’ils ne peuvent pas s’auto-saisir). Mieux vaut prévenir que guérir ; si ça commence à chauffer, ce sont souvent ceux qui sont responsables des dangers qui vont courir encore vers les personnes-ressources (les coutumiers, les religieux). Donc, si c’est connu que ceux-ci éteignent les foyers, autant les mettre à contribution pour que les foyers ne s’allument pas. Nous sommes dans le contexte et la situation nous recommande fortement cela.

La question de découplage des législatives de la présidentielle recommandée par l’Assemblée nationale, procède certainement de cette réalité. Les élections en elles-mêmes ne sont pas déjà pas faciles (même en situation normale). Alors, les aborder avec des inquiétudes de ce genre aggrave la situation. Donc, mieux vaut essayer de nous mettre en rapport avec les acteurs afin que chacun mesure et sache les conséquences de l’acte qu’il va poser ; parce qu’il y a les responsables légaux (nommés ou élus) et les responsables légitimes (coutumiers, religieux et autres tels que des acteurs économiques qui drainent du monde dans leur milieu respectif…).

Il faut associer tous ceux-là à la recherche d’un canal de dialogue, parce que c’est le canal-là même qu’il faut d’abord. Souvent on n’écoute même pas parce que ça vient de tel canal. Dans cette mission, je pense que le HCRUN (qui est bien avancé sur cette question) est bien placé pour élargir ces approches vers ces acteurs. Dans chaque région, il y a des personnes influentes. Mais comme au Burkina, et ça, je le souligne, les gens ont peur de connaître la vérité… Or, même de façon scientifique, si tu ne connais pas les données d’un problème, c’est difficile de répondre aux questions que le problème te pose.

Lefaso.net : Comprenez-vous donc la position du Président de l’Assemblée nationale, pour ne pas dire, des députés ?

Mousbila Sankara : Oui, ce n’est pas quelque chose de dramatique et je peux même l’expliquer culturellement. Vous savez, un Yarga ne peut vivre que dans une zone de paix ; parce que c’est quelqu’un qui n’est jamais chez lui, c’est un commerçant ambulant de nature, il sait où il quitte, mais il ne sait pas ce qu’il va traverser… Donc, il est vraiment préoccupé par la tranquillité, la quiétude de son environnement. Cela a développé en lui (le Président de l’Assemblée nationale), une acuité de perception, de prospection.

Par nature donc, quand quelque chose de louche se profile à l’horizon, il le sent ; c’est naturel. On voit souvent comment il se réfère à des éléments de la nature, comme des insectes, pour changer la direction de sa caravane. Il est comme mon parent Peulh ; là où il n’y a pas de la place pour son animal, il n’y a pas de place pour lui. Donc, quand il se déplace, il tient compte de cela ; s’il n’y a pas un espace viable pour les animaux, il n’y en a pas pour lui aussi. Et c’est cette réalité-là à laquelle on ne tient pas compte dans notre évolution qui nous rattrape notamment au Sahel.

Il faut arriver à sécuriser une zone où un animal peut vivre normalement avant de parler du retour des gens (déplacés, ndlr) sur le terrain. L’idée de découplage doit être analysée sans passion. Si vous couplez les élections et que ça marche, Dieu merci (et c’est ce qu’on souhaite tous). Mais si ça échoue, nous aurions détruit juridiquement et légalement, l’existentiel ; c’est-à-dire la légitimité de la présidentielle et celle de l’Assemblée nationale. Dès lors, sur quoi va-t-on se baser maintenant pour trouver solution ?

Il ne va rester que ce dont les gens ne veulent pas entendre parler en la matière, à savoir l’Armée. Vous savez bien que cette composante ne peut pas rester inactive si vous vous arrangez à amener le désordre ; elle va s’inviter dans le débat. Donc, nous devons tout faire pour éviter de créer un vide de sorte à inviter l’armée à intervenir. Mais quand vous écoutez, on se rend aussi compte que des gens tiennent vaille que vaille aux élections du 22 novembre 2020, tout simplement parce que ce sont des gens qui nous ont donné de l’argent pour cela, donc il faut forcément y aller. Si nous étions indépendants en la matière, nous aurions eu la possibilité de nous asseoir et trouver le meilleur moment d’organiser les élections.

Mais nous nous sommes arrangés pour nous retrouver dans une chemise que nous n’avons pas cousue, nous avons perdu notre personnalité en optant pour le choix de nos représentants par des procédures dont nous ne maîtrisons pas les tenants et aboutissants. Chaque fois, il faut faire appel à des gens pour nous aider. A-t-on besoin de recenser nos gens tous les matins ? Non ! Si nos administrations étaient sérieusement faites, les gens ne seraient pas en train de courir maintenant pour chercher des actes de naissance et des cartes nationales d’identité pour s’enrôler.

Donc, nous vivons dans un système où on ignore le citoyen, jusqu’au jour où on a besoin de lui. C’est pourquoi, les situations nous pèsent de la sorte. Sinon les élections devraient être les choses les plus banales à organiser. Chaque province, chaque commune, chaque préfecture devraient avoir l’état réel de sa population, sa structuration. Mais aujourd’hui, il faut à chaque fois un Fonds spécial pour réévaluer notre population. Et avec ça, on nous dit qu’on a une administration ! Pas plus tard qu’il y a quelques jours, je voyais des organismes qui venaient aider des populations à avoir des actes de naissance.

Est-ce sérieux pour un pays, qui en plus se dit indépendant ? Ce sont des aspects basics qui ne devraient même plus se poser aujourd’hui ! Il faut résoudre ce problème qui touche au quotidien chacun. Il y a des questions basiques que soulèvent certaines préoccupations qui méritent qu’il faut bien les analyser, au lieu de tomber dans des propos du genre « nous sommes indépendants », alors que nous ne sommes même pas capables de financer le recensement de notre propre population. Nous sommes incapables du minimum, mais nous sommes capables de développer des thèses bizarres de ‘’légitimité’’, ‘’légalité’’, etc.

A quoi servent toutes ces thèses qui ne nous permettent même pas d’avoir des actes de naissance pour les enfants pour aller à l’école ? C’est dangereux ça ! L’article 1er de la Constitution dit que nous naissons tous égaux au Burkina. Mais si tel est le cas, comment se fait-il que certains n’ont même pas la capacité d’avoir ce premier acte de la vie ? Mais, c’est beaucoup plus criminel de ne pas donner l’acte de naissance à un enfant, ne pas lui permettre d’aller à l’école…que de décaler des élections !

Ça fait pitié…. Voilà pourquoi je souhaiterais que ceux envers qui tout le monde se retourne quand ça chauffe-là, puissent parler à la classe politique, majorité comme opposition, afin qu’elle analyse à tête froide ce que l’Assemblée nationale a fait comme proposition, que les gens comprennent qu’il y a opposition et majorité parce qu’il y a Etat. Or, nous sommes en train de perdre notre Etat. Nous avons l’habitude de dire que ce n’est pas au Burkina seulement il y a terrorisme, mais ce ne serait pas ailleurs seulement qu’il y aura démantèlement de territoire, si on regarde les choses se faire. Donc, mieux vaut s’asseoir, aider le président du HCRUN, s’organiser autour de lui, pour voir comment colmater les choses.

Actuellement, la position de Roch Kaboré est favorable à créer la cohésion sociale, la réconciliation nationale ; parce qu’il n’est pas venu par coup d’Etat, il n’a pas les mains liées à certains dossier sales et en plus il est en fin de mandat, il peut donc poser les jalons. C’est à lui de s’asseoir et ramener tout le monde sur la table. Qu’il prenne vraiment des décisions. Il nous faut de grandes décisions pour sauver le pays. Michel Kafando a décidé sur des questions, en sa qualité de président du Faso. Roch Kaboré peut instruire le président du HCRUN par exemple, que pour la réconciliation nationale, il aille voir ses prédécesseurs (anciens présidents du Faso) qui sont à l’extérieur afin qu’ils reviennent parce que ce sont des acteurs.


Il leur donne un certain nombre de garanties, c’est lui, président du Faso, qui invite ses prédécesseurs à venir pour qu’ensemble, on résolve un certain nombre de problèmes. Les gens sont à l’extérieur, mais il y a des gens qui sont ici et qui ne répondent que d’eux. Qu’on le veuille ou pas, c’est comme cela. Pour la question du nord, on voit les personnes-ressources, les émirs, on trouve ensemble les solutions. On ne peut pas nous asseoir sincèrement et ne pas trouver de solutions. Qu’on puisse avoir un préfet là où on n’en a pas actuellement, un infirmier, un instituteur et que leur sécurité soit assurée. Il faut avoir un pré-carré où une fois là-dedans, vous êtes en sécurité.

De sorte que quelqu’un à Tin-An-Koff ne soit pas obligé de rejoindre Ouagadougou, mais trouve un pré-carré tout près, qu’on ait cet espace où le Peulh et son bœuf puissent se déplacer tranquillement. Quand on a ce genre d’initiatives, quel que soit le coût, ça sert à quelque chose. Comme préalable, vous appelez les défenseurs des droits humains, vous discutez avec eux des réalités du terrain, vous aménagez le terrain avec les personnes-ressources de ces zones. La préoccupation que les députés ont posée mérite à la limite un référendum, c’est parce que nous ne maîtrisons pas nos élections. Les députés sont les représentants du peuple, ce qu’ils ont dit méritait une large concertation.


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Lefaso.net : L’interrogation, c’est aussi de savoir si la situation pourra s’améliorer avec la prolongation. Si non, que fait-on ?

Mousbila Sankara : Là, on complète la proposition. En réalité, il fallait poser le problème et émettre ensemble des hypothèses. Si à l’échéance, la situation ne s’améliore pas, on balaie tout le monde ; parce qu’il y a des gens que le peuple a choisis pour faire en sorte que sa situation s’améliore. Si ça ne va pas, il faut tous les remercier.

Lefaso.net : … y compris l’exécutif ?

Mousbila Sankara : On les balaie tous. Et qu’on ne laisse pas l’Armée telle, on enlève des galons à certains hauts gradés ; parce que c’est de leur mission également. Ce n’est pas le vendeur d’eau de Rood-wooko (grand marché de Ouagadougou, ndlr) ou le boucher de Dioulassobâ (quartier de Bobo-Dioulasso, ndlr) qui va faire des propositions et engager la troupe au front, ce sont ces hauts gradés qu’on a responsabilisés à cette tache. En réalité, c’est parce qu’il n’y a pas de redevabilité, voire de sanctions, que les gens ne foutent rien.

Depuis cette merde-là, tu as vu quelqu’un démissionner parce qu’il est défaillant ? Au contraire, chacun cherche à se justifier. Il faut mettre chacun face à ses responsabilités. Il y a des méthodes simples qui nous donneraient des élections moins chères. Mais nous sommes hostiles et réfractaires à ce qui nous est propre. Le système (électoral) que nous utilisons aujourd’hui est un système de pays administrés et gérés, pas dans notre cas. Pour notre cas, c’est le système CDR qui convient ; le choix est populaire et devant tout le monde.

Actuellement, on s’engage dans des situations qu’on ne maîtrise, des schémas dont on ne maîtrise pas les mécanismes. Avec la proposition des députés-là, il fallait simplement ouvrir une large concertation, mettre chacun face à ses responsabilités, de sorte que si en 2021, la situation ne s’améliore pas, on remet les choses à une structure qu’on aura préalablement définie. Si à cette date, ça ne va pas, tout le monde part, Roch Kaboré en tête (parce que c’est lui le premier responsable).

Il faut vraiment apprendre à responsabiliser les gens. Même nous autres qui passons le temps à parler, quand il y a ce genre de démarche, il faut nous appeler tous, nous demander d’expliquer nos idées, mettre chacun face à ses responsabilités, à ses idées. Aujourd’hui, on a des Burkinabè qui veulent voter, mais qui ne peuvent pas parce qu’ils n’ont pas le simple acte de naissance ou la carte nationale d’identité burkinabè, pas par leur faute, mais parce que l’administration est de sorte qu’ils sont brimés.

Donc, on a travaillé à mettre des Burkinabè à l’écart. C’est révoltant, c’est périlleux. Ça ne va du tout pas. Depuis l’indépendance, nous avons refusé de prendre en compte des réalités en compte, et tant que nous ne les prendrons pas en compte, nous n’allons jamais nous en sortir. Un enfant né, si ses parents ne le déclarent pas, l’Etat s’en fou. Qu’il soit né à la maternité ou pas. Alors que nous savons tous que la première ressource la plus importante pour un pays, c’est la ressource humaine. Mais si nous refusons de nous mettre au sérieux dans ce domaine, avec quoi voulons-nous travailler ?

Lefaso.net ; Aujourd’hui, il y a même une crise de confiance entre ceux supposés éclairés et la grande masse, gouvernants et gouvernés !

Mousbila Sankara : Il y a crise de confiance parce que ceux qui sont lettrés pensent que les illettrés sont des idiots. Donc, chacun croit que le fait qu’il soit à Ouaga, Bobo ou parle le français, fait de lui, le plus intelligent. Pourtant, aujourd’hui, il y a des domaines où ceux qui réussissent mieux sont ceux qui ne sont pas allés à l’école ou qui n’ont pas de diplôme.

Donc, il faut prendre en compte la réalité de notre pays : pays aéré, peuple majoritairement illettré, etc. et sensible à tout. Aujourd’hui, il y a aussi une culture accrue de la malhonnêteté intellectuelle d’une partie de la population ; on sait qu’une telle personne vole, mais on aime que la personne nous donne quelque chose. On aurait été honnête qu’on ne demanderait pas quelque chose (argent) à une personne qui vole, à plus forte raison l’envier, être impressionné par lui.

Mais nous nous laissons impressionnés par les Biens mal acquis. Il y a des moments où les gens devraient avoir honte de ce qu’ils ont. Je me rappelle en 1961, nous avons été sur un chantier de construction d’un ouvrage public. Un de mes camarades, quand je rentrais, m’a remis 18 000 francs pour donner à son père.

Quand j’ai remis l’argent au vieux, il m’a regardé et m’a demandé : vous faites quoi comme travail et combien gagnez-vous par mois ? Je lui ai expliqué. Il m’a répliqué en disant que ça (brandissant les 18 000 francs), c’est l’équivalent de l’impôt de tout leur village. Le vieux me dit donc qu’il va faire une note, pour dire qu’il a reçu l’argent, mais qu’il ne dépensera pas, tant que son fils ne viendra pas lui dire ce qu’il a fait pour avoir tout cet argent.

Le monsieur (l’ami qui m’a remis l’argent) est toujours vivant. Quand je suis revenu lui dire ce que son vieux a dit, il a passé des nuits blanches et quelques jours après, il a dit qu’il rentre (à Ouagadougou). Le chef de chantier m’a demandé quelle nouvelle j’ai ramené à mon ami pour qu’il veuille rentrer. Je lui ai dit aucune. Alors, il est rentré, et a demandé à son père s’il l’a éduqué pour qu’il soit voleur. Il dit au papa qu’il a toujours rêvé d’avoir telle ou telle chose, et il a économisé pour avoir ça (d’où cette somme qu’il a réunie).

C’est après que mon ami-là m’a raconté tout ça (mais personnellement, le vieux m’a dit de lui dire de venir justifier). Voyez-vous, aujourd’hui, combien de vieux recevront de l’argent et chercherons savoir l’origine ? Cette forme d’éducation et de sincérité doit être vulgarisée ; ne pas avoir honte d’être moins nanti que quelqu’un dont on ne connaît pas l’origine de la richesse. Or aujourd’hui, tout ce que les gens cherchent, c’est d’être vus. Il faut toujours rester dans la limite de ce que nous sommes.

C’est cela même qui fait la crise de confiance entre les hommes politiques également et les populations. Les gens vivent comme des animaux ; ils bouffent tout et pour tout le monde. Ce n’est pas du tout bien et c’est cela qui amène les drames. Vous détournez de l’argent destiné à la construction d’un hôpital, tous ceux qui vont y mourir de par ce manque, c’est comme si c’est vous qui les avez tués. On détourne l’argent et des vivres destinés à des veuves, des orphelins, des personnes démunies. Les gens doivent comprendre que lorsqu’on est un haut cadre de l’administration, on est d’abord un serviteur de tout le monde, de l’intérêt général.

Si quelqu’un, de façon malhonnête, s’accapare le bien de tout le monde, il faut que la société lui réserve le traitement qu’il faut, de sorte à ce que ça dissuade les autres. Il faut inspirer aux autres, le respect. Si on dépasse ça, que le gendarme ou le policier (loi) s’abatte sur lui. Ce sont ces aspects-là qui ont créé la situation au nord (grand nord), on s’est comporté à marginaliser et frustrer des Burkinabè. Et quand on est responsable, on répare les choses. Voilà pourquoi je dis qu’il faut mettre en place les mécanismes avec les personnes-ressources de ces zones-là pour trouver des pistes de solution.

Lorsque quelqu’un se retourne contre son propre pays et est même capable de tirer sur des gens, ses pères, ses mères…, creusons et mettons les personnes-ressources à contribution. Mais comme nous ne voulons jamais accepter que ça ne va pas, on va toujours patauger dans les difficultés. Depuis belle lurette, au Burkina, ce sont les syndicats qui ont toujours orienté ce pays ; depuis 66, tous les changements importants, les syndicats sont toujours à la base. C’est vrai qu’ils ont permis d’arrêter certaines dérives, mais ils ont donné aussi des coups de barre qui ne permettent pas aux gens de suivre.

Lefaso.net : Vous pensez donc que les syndicats sortent de leur cadre ?

Mousbila Sankara : ça ne date pas de maintenant. Moi qui suis assis, j’ai été licencié pour fait de grève ; parce qu’à un moment donné, le politique m’a confondu à son adversaire. C’était à moi de me comporter de sorte que le politique ne me confonde pas à son adversaire politique. Le travailleur ne doit pas être confondu à un adversaire politique.


Lefaso.net : Cette posture du syndicat n’impliquerait-il pas aussi une gouvernance vertueuse et l’honnêteté des dirigeants ?

Mousbila Sankara : C’est justement cela que je dis. Si vous ne prenez pas vos réalités en compte, les gens vont se rebeller. Par exemple, en 66, c’est la gabegie qui a irrité les gens et qui a fait qu’ils ont rejeté les propositions de rabattement. En 79, sous Lamizana (Sangoulé), ils ont payé des Cadillac et je me rappelle que des camarades ont dénoncé ça, en disant que pendant que les populations n’ont pas la quinine, les ministres circulaient en Cadillac.

Et c’est cela qui a quasiment fait partir Lamizana. Et dernièrement en 2014, l’action des syndicats a été déterminante. Il en est de même pour l’échec du coup d’Etat de septembre 2015 où les syndicats ont joué un rôle déterminant. Donc, les syndicats ont leur place, mais doivent savoir aussi s’arrêter.

Lefaso.net : Les syndicats disent aussi agir en fonction des gouvernants en face !

Mousbila Sankara : Les gouvernants ont plusieurs cordes à travers lesquelles ils peuvent jouer. A côté des syndicats, il y a d’autres forces et les gouvernants doivent pouvoir trouver le juste milieu pour permettre aux syndicats de mieux jouer leur rôle et rester dans leur domaine. Nous devons travailler à ce que nos politiques soient éclairés et qu’il en soit de même pour nos syndicalistes.

Lefaso.net : L’impression qu’on a aujourd’hui est que les politiques rusent parfois avec les syndicats, ils les qualifient selon que leur décision les arrange ou pas ?

Mousbila Sankara : C’est cela que j’appelle la malhonnêteté de nos dirigeants. La plupart des responsables politiques actuels ont eu pour tremplin, des organisations syndicales et/ou de la société civile. Mais pourquoi s’appuyer sur une entité pour monter et vouloir la détruire, une fois parvenu à ses fins ?

Lefaso.net : Aujourd’hui, tout le monde parle de réconciliation nationale, même ceux qui au départ semblaient s’y opposer ; est-ce le Salut aujourd’hui pour le Burkina ?

Mousbila Sankara : C’est parce qu’il n’y a pas de sincérité. En réalité, nous n’avons pas de problème de société, nous avons des problèmes d’individus. Les gens ont transféré des intérêts individuels dans la société et embarqué tout le monde. On n’a pas un affrontement entre Peulhs et Birifor ou Samo et Bisa, etc. Il y a seulement des gens qui ont voulu utiliser la société pour résoudre leurs problèmes. C’est un comportement qui ne finit pas.

Donc, quand on parle de réconciliation nationale, il faut que ces gens-là, entre eux, s’expliquent. Sinon, la société a fait quoi à qui ? Tous les régimes politiques qui sont passés n’ont pas pu administrer correctement, de sorte qu’on a des gens qui sont Burkinabè, mais qui se trouvent dans une situation d’apartheid, qui sont marginalisés. C’est un défaut de gestion.

Il y a deux ou trois jours, j’ai vu, dans le village du président du Faso actuel, à Zorgho, un organisme Norvégien qui est allé établir des actes de naissance pour des enfants. Juste pour dire qu’on peut être à Zorgho et ne même pas être Burkinabè, tout simplement parce qu’on n’a pas ce qu’il faut (on ne peut même pas aller à l’école).

J’étais déçu et j’ai même tenté d’appeler des gens, mais je me suis ravisé après. C’est contre ce genre de discriminations qu’il faut lutter et vous verrez que nous allons retrouver la cohésion. Ou bien les questions de logements qui créent d’énormes frustrations aujourd’hui ; certains ont même des logis qu’on vient casser pour construire des magasins pour chercher de l’argent alors qu’un père de famille veut se mettre à l’abri.

On le met dehors avec sa famille, ce monsieur ne sera jamais en cohésion avec sa société. Pire, vous cassez sa maison ou racheter sa cour parce que vous voulez construire un magasin, vous l’obliger à aller par exemple dans la Sissili pour chercher la terre à cultiver, arriver là-bas, le lieu où il espérait, il se rend compte que quelqu’un est venu payer et l’a entouré avec des grillages, il vient de temps en temps faire de la villégiature, il ne cultive pas, c’est juste payer parce qu’il a de l’argent (peut-être même que c’est celui qui l’a chassé en ville-là qui l’a encore dépouillé de ses terres dans la Sissili). C’est tout cela qu’il faut résoudre pour trouver la cohésion sociale.

Parlons ouvertement de ça parce que c’est le problème. La réconciliation là, c’est cela, c’est notre quotidien. C’est pourquoi je souhaite que le même engouement et la même mobilisation qui prévalent pour les élections valent pour ces questions qui sont essentielles pour tous les Burkinabè, sans exception.

Voyez-vous, le président du Faso a décidé qu’une délégation officielle représente le Burkina aux obsèques d’Amadou Gon Coulibaly à Abidjan. Dans la composition de la délégation, il a mis la majorité et l’opposition. Donc, si les gens peuvent s’entendre pour aller à plusieurs kilomètres du pays pour aller résoudre un problème, comment peut-on comprendre qu’ils ne puissent pas s’entendre pour résoudre les problèmes devant leur porte ? C’est une décision du président du Faso qui a envoyé cette délégation à Abidjan.

Ce qui veut dire que s’ils veulent, ils peuvent. Opposition et majorité se sont entendues ici comme un seul homme pour aller s’incliner devant la mémoire du défunt Premier ministre ivoirien. Alors, pourquoi le président du Faso ne prendrait pas une décision de la sorte, et que l’opposition et majorité se mettent ensemble dans le même esprit, pour faire face aux préoccupations assaillent le pays ? Que les hommes politiques arrêtent donc de jouer la mauvaise comédie. S’ils veulent, ils peuvent. Nous avons plus de moyens que de volonté.

La perspicacité qui a prévalu à la composition de la délégation pour se rendre en Côte d’Ivoire peut prévaloir pour résoudre nos propres problèmes. On a des Burkinabè qui sont tombés ici et qui méritaient qu’on parte s’incliner ensemble devant leur mémoire, organiser leur deuil, pour la cohésion sociale. On ne l’a pas fait. Au contraire, on est allé en rangs dispersés, chacun jetant la responsabilité sur l’autre. Ce n’est pas du tout bien pour un pays.

Lefaso.net : A la dernière audience que le Mogho Naaba a accordée aux responsables du HCRUN (Haut conseil pour la réconciliation et l’unité nationale), le vendredi, 10 juillet 2020, la question du foncier a été également partagée comme une préoccupation à prendre en compte dans la recherche de la cohésion sociale et du vivre-ensemble. Comprenez-vous l’inquiétude ?

Mousbila Sankara : Tout à fait ! Il faut remettre la terre à l’Etat, qui va en faire usage pour limiter ce qu’on vit actuellement. Nous ne pourrons jamais par exemple atteindre l’auto-suffisance alimentaire, si la terre appartient à une minorité et si ceux qui exploitent ça ne sont pas assistés par la technologie. On peut trouver des mécanismes pour contribuer à la mécanisation de notre agriculture. Ensuite, l’exploitation minière, il faut rapidement revoir.

Je veux un candidat qui serait capable de rationnaliser l’exploitation de notre mine sur une base claire, on divise le produit en trois : une partie pour la localité abritant la mine, une autre pour l’Etat et la troisième partie pour la société. Si cette dernière estime que ça ne l’arrange pas, qu’elle laisse, ce n’est pas la bagarre. Ça ne pourri pas, on peut attendre qu’on ait les moyens humains et matériels pour exploiter. On a vu ce que l’exploitation crée en Afrique du Sud.

Lefaso.net : Avec tout cet environnement, comment envisagez-vous les prochaines élections ?

Mousbila Sankara : Elles vont se passer comme les fois dernières, et vont donner les mêmes produits. Moi, personnellement, je ne peux plus soutenir un candidat qui, une fois élu, va regarder les Biens publics dans les mains d’une autre personne. Le Bien public, c’est pour le trésor public.

Je tiens vraiment à insister sur la nécessité pour les personnes-ressources de se saisir de certaines situations pendant qu’il est temps. C’est connu que c’est vers elles que tout le monde court, lorsqu’il y a des problèmes, alors qu’elles s’auto-saisissent déjà de certaines préoccupations avant qu’il ne soit trop tard. Je souhaite qu’elles appellent les trois leaders au pouvoir (le président du Faso, le Président de l’Assemblée nationale et le président du parti au pouvoir) pour leur parler et attirer leur attention sur le fait que leurs problèmes individuels ne doivent pas impacter la vie de toute la nation.

Si ensemble au pouvoir, ils n’arrivent pas à résoudre les problèmes du pays, ce n’est pas en s’affrontant à l’interne de leur propre pouvoir qu’ils vont parvenir à relever les défis de ce pays. Il faut vraiment que nos responsables coutumiers et religieux, vers qui tous accourent quand il y a crise, fassent cette démarche vers ces trois personnalités, les fassent asseoir pour leur parler. C’est le pays qui est en jeu.

Interview réalisée par Oumar L. Ouédraogo

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