Cameroun: « Il n’y a pas de métier sans règles dans une société organisée »


Peter Essoka, président du Conseil national de la Communication.

Le gouvernement camerounais à travers le ministre de la Communication, a fait une sortie avant-hier pour dénoncer les dérives médiatiques et lynchages observés ces derniers jours. Quel état des lieux dressez-vous de cette situation ?

Le Conseil national de la Communication, au travers de la veille médiatique exercée par ses services compétents, a effectivement constaté depuis quelque temps dans certains médias nationaux, la récurrence de pratiques antiprofessionnelles qui portent atteinte aux exigences éthiques et déontologiques en matière de communication sociale. Il s’agit d’une part, de la publication d’informations et d’accusations graves et non justifiées à l’encontre de certains groupes sociaux, autorités publiques et professionnels des médias, et d’autre part de la diffusion de propos indécents et impudiques par des présentateurs de programmes et leurs panélistes aux heures de grande écoute. Il faut mentionner que ces différentes pratiques, qui portent préjudice à l’honorabilité des personnes, à la cohésion nationale et à la morale publique, ne relèvent pas des exigences de l’exercice professionnel des médias dans leur fonction d’information, d’éducation et de reliance sociale.

A ce sujet précisément, il est impératif que les professionnels des médias veillent strictement au respect des dispositions pertinentes du Code de déontologie du journaliste rendu exécutoire par décret du Premier ministre du 24 septembre 1992 ; de la loi du 20 avril 2015 régissant l’activité audiovisuelle au Cameroun qui précisent respectivement que « le journaliste doit éviter toute diffusion d’informations offensantes », « les activités audiovisuelles doivent respecter les bonnes mœurs et la dignité de la personne humaine » et que « le contenu des programmes ne doit en aucun cas inciter à la haine, à la violence ou à la discrimination, à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes en raison de leur origine, de leur sexe, de leur appartenance à une tribu, une ethnie, une race ou une religion ».

Qu’est-ce qui peut expliquer ces écarts réguliers dans le milieu de la presse, en dépit des sanctions et rappels à l’ordre ?

Plusieurs raisons peuvent expliquer le non-respect par certains professionnels des médias des règles éthiques et déontologiques de leur profession. Ces raisons sont liées au type et à la qualité du journalisme qu’ils pratiquent dans l’exercice de leur métier. Il existe en effet dans l’environnement médiatique camerounais, deux types de journalistes :

Ceux qui ont opté pour le journalisme professionnel d’investigation à travers la mise en œuvre des canons du métier. Ils sont nombreux et méritent d’être félicités pour leur contribution à la bonne information, à l’éducation des populations et à la reliance sociale. Mais il y en a aussi qui foulent quotidiennement au pied les règles éthiques et déontologiques de la profession. A ce niveau, il faut distinguer les adeptes du « journalisme alimentaire » qui n’hésitent pas à se faire soudoyer dans le but de travestir l’information. Mais aussi, les pratiquants du « journalisme militant », installés au cœur des batailles idéologiques au détriment de l’éthique et de la déontologie professionnelles. Ce second groupe est celui qui pose le plus de problèmes au régulateur du secteur de la communication sociale.

Comment faire pour renverser cette tendance déplorable, surtout au moment où notre pays est confronté à plusieurs défis qui engagent toutes les forces de la nation ?

La solution se trouve dans l’option prise par le Conseil national de la Communication depuis plusieurs années. Celle de la sensibilisation, associée à la prise de sanctions à l’encontre des brebis galeuses de la profession. Il n’y a pas de métier sans règles dans une société organisée. Il s’agit pour le CNC de renforcer les actions de sensibilisation entamées depuis 2013, mais en même temps d’appliquer aux récidivistes les sanctions prévues par la règlementation en vigueur, en vue de l’assainissent du paysage médiatique camerounais. La difficulté reste que l’autorité de régulation qu’est le CNC ne dispose pas, aux termes des textes qui organisent son fonctionnement, de la compétence de faire appliquer ses décisions.

Cette compétence ressortit à l’autorité administrative (les gouverneurs, les préfets et les sous-préfets) en fonction de la continuité de l’action étatique. Mais il y a lieu de relever pour le déplorer que ces autorités administratives ne concourent pas systématiquement à l’exécution des décisions du Conseil. Elles devraient le faire, sans préjudice de la possibilité que la règlementation offre aux entreprises et aux professionnels de la communication de saisir en contestation les juridictions compétentes. A ce sujet une opinion courante relayée par certains médias annonce souvent que les décisions prises par le CNC sont systématiquement annulées par les juges, dans le but de décrédibiliser l’action de cette instance. Cette affirmation est fausse. Depuis 2013, sur 137 décisions rendues par le Conseil, 27 seulement ont fait l’objet de recours contentieux. 07 de ces recours ont à ce jour abouti, dont 05 en faveur du CNC. Toute chose qui indique, entre autres, que la régulation du secteur de la communication sociale est certes perfectible, mais somme toute en marche.



allafrica

A lire aussi

Laisser un commentaire