Bobo Denken : « Ma vision et mes ambitions pour l’agriculture en Guinée… » | Africa Guinee


KOUNDARA-Comptable de formation, ELHADJ Mamadou Bobo Denken Diallo, a un parcours atypique. Ce natif de Boké a abandonné le bureau pour se tourner vers la terre et la mer. Depuis, il se bat sans relâche pour la modernisation de l’agriculture en Guinée. Connu sous le célèbre sobriquet « Bobo Denken (de son village natal) », l’homme s’est lancé dans l’agriculture et la pêche industrielle. Il dispose d’une usine de transformation de riz à Boké, et emploie des milliers de personnes. Son objet principal est d’aider la Guinée à sortir de la dépendance en matière de riz. En un mot, il ambitionne l’autosuffisance alimentaire en Guinée.

A l’occasion de la campagne agricole 2020 dans le badiar, nous avons rencontré Bobo Denken, président de la chambre nationale d’agriculture. Avec lui, nous avons abordé toutes les questions liées à la problématique de l’agriculture en Guinée. Sa vision, ses ambitions, cet ancien comptable nous a ouvert son cœur. De sa vie d’agriculteur qui pourvoie des milliers d’emplois, en passant par le développement du monde rural, ou encore des défis de l’autosuffisance alimentaire en Guinée alors que le pays est frappé par l’épidémie de covid-19, Elhadj Bobo Denken parle sans langue de bois. D’ailleurs son objectif à court terme est d’empêcher la famine en Guinée avec le soutien du Président de la République, Pr Alpha Condé qui dispose lui-même des centaines hectares de riz. Interview.

AFRICAGUINEE.COM : Merci de nous recevoir à Koundara où nous avons visité beaucoup de champs agricoles vous appartenant dans la zone. Quelle est la portée d’une telle action pour vous ?

ELHADJ MAMADOU BOBO DENKEN DIALLO: Venir à Koundara, c’est parce qu’on a la chance de continuer ici la campagne agricole. L’objectif de tout ça là et cette précipitation, tout le monde le sait, avec la pandémie de COVID-19, les pays d’où nous importons le riz, ont des problèmes comme nous. Présentement ils consomment leurs stocks de sécurité. Nous pensons que toute leur récolte de cette année servira à reconstituer leurs stocks de sécurité dans leurs pays respectifs. Donc, nous avons le risque d’avoir la famine l’an prochain, c’est pour cela même qu’on cherche à prévenir cette insécurité alimentaire à notre niveau autrement dit prévenir la famine. C’est pourquoi nous essayons de faire beaucoup de champs de riz chez nous. Le président de la République a aussi pensé à faire la même chose, c’est pourquoi vous nous voyez dans ses champs à travers les différentes localités de Koundara. C’est la raison.

Ressentez-vous un regret de savoir que les guinéens n’ont pas compris très tôt que le développement passera forcément par l’agriculture ?

Bon parler de regret, c’est autre chose parce que rien n’est tard encore pour le faire. Les guinéens peuvent le faire maintenant. Je pense que beaucoup ont compris surtout des hommes d’affaires ont compris que ce qui reste et restera, c’est l’agriculture, parce que les ports sont bloqués, les bateaux sont bloqués, les importations sont bloquées mais les champs dans lesquels nous sommes ne sont pas bloqués. Ça été une leçon pour beaucoup de personnes. Donc, on n’a point de regret parce qu’on peut rattraper le retard. Heureusement que nous n’avons pas enregistré de morts à cause de famine mais c’est une alerte quand-même. Je crois que tout le monde est conscient que c’est l’agriculture qui paye et qui peut nous sauver. Les réserves que les gens font, c’est à cause des guerres et ces genres de pandémie. Si la pandémie continue à s’aggraver avec les confinements comment nous on va vivre ? C’est pourquoi chaque pays doit penser à des stocks de sécurité sans quoi on peut enregistrer des morts plus que la pandémie ne tue. Tout le monde est conscient et tout le monde est alerté.  

Les efforts sont énormes dans le cadre de la mécanisation de l’agriculture. Selon vous qu’est-ce qui reste encore pour gagner le pari de l’autosuffisance alimentaire en Guinée ?

Absolument, il nous faut beaucoup de machines, beaucoup de moissonneuses et beaucoup de rizeries avec des usines de transformations, vous constatez même la pourriture sur beaucoup de production faute de transformation, il faut un effort dans ce sens. Dieu nous a donné la chance, nous avons beaucoup de terres cultivables et la pluie, c’est la transformation qui fait défaut, vous voyez les mangues qui pourrissent. Si toutes ces mangues là étaient conservées et transformées ou transférées, il y a des besoins, c’est de l’argent pour nous.  En période de mangues c’est la pourriture, en période d’oranges et autres c’est la pourriture, donc ce qui reste à faire est énorme. Là où nous en avons beaucoup, d’autres n’en ont pas, on peut faire des échanges. Avec l’agriculture seulement on peut bien vivre et s’enrichir comme vous le voyez ici. Avec la bauxite on creuse ici pendant 5 ans ou 10 ans on ne revient plus là c’est fini, mais l’agriculture c’est pour l’éternité, chaque année on renouvelle pour sortir la même chose, c’est palpable à l’infini, ce n’est pas un vain mot.  

Comment avez-vous embrassé l’agriculture ?

J’ai été à l’école comme vous et beaucoup d’autres et après j’ai travaillé quelques années en tant que simple comptable. C’est de là que j’ai pensé à faire des affaires, la pêche surtout. Je ne suis pas un commerçant, je n’ai pas de boutique ou de magasin, je n’ai pas de marchandises en Guinée sauf le riz et le poisson. Mais le poisson ça s’est limité au port, c’est tout. C’est la pêche industrielle et l’agriculture. Je suis comptable de profession.

L’agriculture moderne, c’est beaucoup d’investissement, de main d’œuvre. A combien peut-on estimer vos employés ?

C’est difficile à dire le nombre d’employés que nous avons parce que tout dépend de la période. Tu peux te retrouver entre 100, 200 comme 2000 ou 3000 et plus. Là où nous sommes c’est pour une semaine, mais regardez le nombre de tête derrière nous, ici seulement sans compter les autres sites où vous êtes passés, maintenant si vous visitez les lieux permanents comme les plantations et autres on peut bien chiffrer mais on ne va pas le dire sans quoi les gens ne vont pas croire. Mais en tout cas retenez qu’on emploie plus que les mines.

Nous avons assisté au lancement de la campagne agricole sur plusieurs plaines, nous sommes sur une autre toujours dans la zone de Koundara. Parlez-nous-en !

Cette plaine-là est le complément des autres domaines que nous avons mis en valeur parce que ça ne suffit pas. On vient faire le complément ici, cet endroit c’est la plaine de Bensanè, nous allons travailler ici jusqu’au moment où la pluie va nous arrêter.

On dit que cette plaine appartient au chef de l’Etat. Edifiez-nous ?

Ce n’est pas la plaine qui appartient au chef de l’Etat, c’est une partie qu’il veut mettre en valeur, le président veut mettre 1000 hectares de riz ici alors que de l’autre côté nous sommes dans les 400 hectares et quelques, ce sont les 1000 hectares que nous complétons par là. Ça ne lui n’appartient pas, mais toutes les plaines appartiennent à l’Etat c’est plutôt la mise en valeur qui anime le président. Donc c’est son champ à lui mais je répète que toutes les terres appartiennent à l’Etat.

Des tracteurs sont visibles partout à Koundara aujourd’hui. Sont-ils tous d’ici ou viennent-ils d’ailleurs pour la circonstance ?

Ces tracteurs que vous voyez ici sont achetés par le président de la République, ils ne sont pas moins de 200, ils sont venus exclusivement s’ajouter à ceux qui sont là pour faire rapidement le travail afin de faire respecter le calendrier agricole, après ils vont retourner à leur base. Il y a les tracteurs de Forécariah et de Koba comme là-bas ils ont fini, donc après le travail on les ramène. C’est des tracteurs de l’Etat géré par la société West Wing mais le président a payé la prestation de service comme tout le monde. Ce n’est pas dire, comme les tracteurs lui appartiennent, le président ne paye pas. Il a payé comme tout le monde la prestation de service aux conducteurs de tracteurs à hauteur de 300.000gnf par hectares. 300,000 par hectare au premier labour et le même montant au second passage des tracteurs.   

Est-ce que c’est ce même montant que le simple paysan aussi paye au compte d’un hectare labouré par les prestataires ?

C’est la règle, c’est le même montant pour tout le monde, avant c’était 450,000gnf mais cette année le président a pris en charge les frais de prestation pour les paysans à hauteur de 150,000gnf, c’est les 300,000gnf qui sont payés par le paysan. Il prend en charge la différence au compte de l’Etat. Durant toutes les années précédentes c’est 450,000 mais cette année les paysans ont dit que c’est trop cher, il a dit que c’est 300.000 cette année, les 150.000 il les paye à la place des paysans.

Vous avez lancé la campagne agricole de 2020. Etes confiant  de la pluviométrie ?

Pour le moment, il n’y a pas de plainte à ce niveau, et on ne nous a pas rapporté des plaintes similaires ailleurs. Mais on tire les leçons à la fin de la saison des pluies parce que si la pluie part très tôt certains champs de riz ne pourront pas avoir une quantité d’eau suffisante pour murir. C’est presqu’à la maturité qu’on peut manifester notre satisfaction par rapport à la pluviométrie.

Cette campagne agricole vise combien d’hectares au total dans la préfecture de Koundara ?

Nous voulons autant que possible, si nous pouvons faire 10, 20 ou 30000 hectares y compris les privés, comme les gens ont compris le message que je viens de lancer, chacun se précipite de son côté pour travailler. Parce que ce n’est pas exclu s’il y a la famine, l’Etat peut avoir de l’argent comme un particulier mais s’il n’y a nulle part où acheter, tu ne seras pas sauvé de la famine, tu ne pourras rien. La chance que nous avons eue, ceux qui avaient suivi le ministre du commerce on avait que 3 mois de stocks, ces derniers temps on dit qu’on peut avoir 4 mois encore. Heureusement qu’il y avait des bateaux flottants, des commerçants avaient envoyé des lettres de crédit mais leurs fournisseurs ont dit attention on risque de ne pas pouvoir honorer. Je pense que les fournisseurs peuvent honorer jusqu’en décembre, c’est cette chance que les commerçants importateurs de riz ont eue. Et si les Etats des pays fournisseurs de riz   réquisitionnaient les stocks d’un coup, le problème allait être difficile à gérer. C’est un peu ça.  Ce message doit être compris partout, l’argent sans produit sur le marché, on ne peut rien acheter avec parce que ce n’est pas le billet qu’on mange il sert à acheter quelques choses.

Il y a beaucoup d’agriculteurs qui pratiquent à distance cette activité. Qu’est-ce qui explique votre particularité à être toujours dans le champ auprès des paysans ?

Vous avez vu là où nous sommes arrêtés, le tracteur vient de passer, un peu plus loin le tracteur est garé, ils sont en train de régler quelque chose et si le propriétaire est assis en ville, vous pensez qu’il pourra régler ça. C’est des choses qu’il faut régler en ta présence. Si tu laisses comme ça, tu auras les herbes au milieu de ton champ, les herbicides ne traitent pas ça parce que c’est la même famille que le riz. Tu mets le sélectif, ce qui ne tue pas le riz ne peut pas tuer les herbes là. Parce que c’est la même famille. Si tu n’es pas là au contrôle on va te parler des hectares alors que c’est du mauvais travail. Il faut voir seulement tous ceux qui font l’agriculture sans venir au champ, c’est toujours des regrets. Mon frère, mon cousin a fait ça, c’est toujours des regrets. Pour éviter ça, il faut être sur place pour pallier à tout ça. Comme on dit, on ne ment pas à la terre si tu le fais, tu vas voir, si tu sautes une partie de la terre, petite qu’elle soit le riz ne poussera pas là-bas, c’est plutôt l’herbe qui va continuer à se développer à sa place.

La terre ne trompe pas et on ne peut tromper la terre. C’est comme ça je travaille, je préfère que tout se fasse devant moi. Actuellement l’usine est à l’arrêt à Boké, à mon arrivée on travaille. En quittant j’assigne des taches aux travailleurs pour une semaine, s’ils le font en un jour, je dis que personne ne touche jusqu’à mon arrivée, c’est comme ça je travaille pour éviter le regret après.

Récemment des femmes nous ont signifié leur joie du côté de Soumbalaako(Mamou), en rapportant que vous avez pris les frais de transport de leur production pendant toute la pandémie à travers des camions mis à leur disposition. Sauver un agriculteur représente quoi pour vous ?

C’est une joie et une fierté, je sais que c’est des bénédictions pour moi aussi, imaginez le paysan ou cette femme qui évolue avec un jardin potager qui se fatigue en longueur de journée pour trouver la bouse de vache, le fumier, l’arrosage qui se retrouve avec une récolte dans la poubelle, vous comprenez sa douleur alors que le mari et les enfants attendent tous de la femme. C’est pour éviter cette catastrophe que j’ai mis mes véhicules à leur disposition, je suis réconforté de savoir que j’ai sauvé des productions, ces camions acheminent les productions beaucoup vers Siguiri que Conakry, parce que l’écoulement se fait mieux à Siguiri à bon prix aussi. Ce que je dis à Kallo, leur président qui m’avait parlé de Conakry mais presque tout va à Siguiri. Je me pose la question de savoir si Siguiri consomme tout ça ou s’ils font traverser les frontières ? De toute façon si ça enrichi le producteur c’est l’essentiel, tous les deux jours on ressent un manque d’aubergine sur le marché, ou bien c’est parce que les mines sont là-bas et les gens ont de l’argent ou bien comme je le dis les productions se retrouvent au Mali voisin, je suis heureux, l’essentiel que les femmes profitent du fruit de leur travail , qu’elle aient des débouchés, et puis ça permis de sauver mes chauffeurs qui ne sont pas obligés de rentrer à Conakry où il y a la maladie.

Donc c’est une joie immense de sauver ces paysans de la catastrophe sachant que c’est pénible de faire tout ce travail après te retrouver à zéro. Qui va t’indemniser ? Personne. L’accompagnement de l’Etat, il ne distribue pas l’argent, c’est des impôts qu’il allège mais est-ce que ces imports existent sans activité ? Si je te dis, tu ne payes pas les impôts ou les taxes d’importations, les taxes n’existent que si tu fais l’activité, ce n’est pas pour minimiser les efforts de l’Etat, mais sans activité il n’y a pas d’impôts. Je pense que sauver les paysans dans le transport, c’est la meilleure façon de les aider. Je pense que c’est l’Etat aussi que j’ai sauvé parce qu’il n’a pas déboursé l’argent dans ce cadre de l’acheminement des productions vers les marchés. La pomme de terre aussi la donne commence à changer, les prix remontent peu à peu sur le marché, personne ne se plaint. Nous prendrons des dispositions également pour qu’il ait une bonne campagne dans la filière pomme de terre, nous allons importer les semences dès qu’on finit ce travail-là.

Qu’est-ce explique qu’au-delà des vastes étendues de champs que vous faites vous-mêmes, vous achetez aussi des quantités énormes de récoltes avec les paysans ?

Oui nous achetons autant que possible au-delà de la production personnelle que nous faisons. Ça aide l’usine et ça aide les paysans, ça permet aux paysans d’avoir de l’argent frais rapidement. Sinon avant l’écoulement de leur production s’entend sur toute l’année, avec cette situation ils n’ont pas l’argent frais pour faire autre chose ou se reposer. Donc c’est dans leur avantage, c’est mieux que d’attendre. Surtout les femmes qui vont dans les marchés hebdomadaires vendre et revenir après avec des restants. Mais si tu as quelqu’un qui peut acheter ta production sur le champ tu es tranquille, si tu enlèves ta consommation, le reste tu as l’argent frais. Si tu veux, tu te lances dans le commerce avant la prochaine campagne agricole ou tu as le temps de t’asseoir avec l’espoir de bien démarrer la prochaine saison, donc c’est un avantage pour eux.

De mon côté aussi, j’ai un avantage qui me permet de faire tourner l’usine, je mets mes marges là-dessus et puis c’est tout.  Je peux vendre sur le marché aussi, parce que le commerçant au lieu d’aller importer payer les frais de transport, pourquoi on achète avec moi sur place, je n’ouvrirai pas de magasins, je ne serais pas détaillant. Si quelqu’un doit aller acheter du riz ailleurs, pourquoi ne pas acheter ici le riz nouveau et non du riz de 2 ans ou 3 ans, c’est un peu ça ma vision.

Un dernier mot Elhadj Bobo Denken ?

Je vous remercie d’être bien présent ici. L’essentiel est que les gens comprennent que le combat contre la famine, c’est pour tout le monde. C’est pour nourrir toutes les bouches, le paysan lui va manger de toutes les façons, le reste qui se multiplie c’est pour nous autres. Donc l’intérêt de tous, ça diminue le coût du panier de la ménagère.

Interview réalisée par Alpha Ousmane Bah(AOB)

Depuis la plaine de Bensanè(Koundara)

Pour Africaguinee.com

Tel : (+224) 664 93 45 45



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