Billet – La « malédiction » du 22 – IWACU


Sans être superstitieux, il y a une date que je vis avec un petit pincement au cœur. Le 22ème jour de chaque mois est toujours un rappel d’un souvenir douloureux. Lorsque le 22 juillet 2016 le tenancier d’un petit kiosque de Bugarama appelle la rédaction pour dire que notre collègue « vient d’être embarqué par un pickup » aux vitres teintées, personne n’imagine que l’on ne reverra plus jamais Jean Bigirimana.

Depuis le 22 juillet 2016, aucune trace. Rien, comme si Jean s’était volatilisé en plein jour. Iwacu a tout fait, mené ses propres enquêtes et découvert même dans la région où notre collègue a disparu deux corps suppliciés, décomposés, méconnaissables. L’une des dépouilles avait été décapitée. Le journal a transmis aux autorités tout ce qu’il a pu recueillir comme informations. Nous avons porté plainte contre « X ».

Par rapport à cette disparition,Iwacu a remarqué deux attitudes de la part des autorités: soit l’indifférence, soit un silence gêné accompagné de l’éternel refrain qui sonne d’ailleurs comme un avis de décès. « Baracabitohoza ». Les enquêtes continuent. Il y a eu aussi quelques cyniques comme un certain Jean De Dieu Mutabazi dirigeant d’un parti politique qui s’est fendu d’un tweet qui est toujours dans toutes les mémoires : « Jean Bigirimana est parti en vacances chez son oncle ». Pour la petite histoire, notre collègue était le neveu d’un ancien membre du CNDD-FDD qui a été longtemps porte-parole du président et qui vit en exil. Quatre ans après, l’homme politique à défaut des excuses à la famille de notre collègue devrait préciser que les vacances de Jean Bigirimana sont devenues éternelles. Qu’il repose en paix. Nous continuerons à réclamer la vérité.

Le 22ème jour du mois n’est pas une date heureuse pour Iwacu, disais-je. Le 22 octobre 2019, des affrontements sont signalés à Bubanza. Agnès, Christine, Egide et Térence se rendent sur les lieux pour faire ce que font les journalistes dans une telle situation: voir, écouter, comprendre. Bref, faire leur métier.

Ils sont arrêtés avant de commencer leur travail. Officiellement, pour « leur sécurité ». Pourtant, les autorités provinciales avaient annoncé que la situation était maîtrisée. La suite on la connaît. Les quatre journalistes sont d’abord accusés d’un crime grave :« Intelligence avec l’ennemi ». Leurs téléphones sont passés au crible par les services de renseignement. Et, naturellement, ils ne trouvent rien. Mais la justice burundaise dans sa créativité infinie va « requalifier » le crime originel qui devient ’tentative impossible’’ de commettre le crime. Nous apprendrons « qu’il y a tentative impossible lorsqu’un délinquant en puissance a fait tout ce qui était en son pouvoir pour commettre une infraction, alors que celle-ci ne pouvait se réaliser par suite d’une impossibilité qu’il ignorait ». N’essayez surtout pas de comprendre, car il n’y a rien à comprendre.

Depuis le 22 octobre 2019, nos collègues sont derrière les barreaux. Jean Bigirimana disparaît le 22 juillet 2016. Le « 22 » un chiffre maudit ? Non, dans ce chiffre je lis aussi la force, la résilience d’un groupe de presse qui survit à toutes les tentatives de terrassement depuis bientôt 13 ans. Des hommes et des femmes qui aiment leur pays et qui font simplement leur métier. Quel que soit le prix à payer.



burundinews

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