Afrique: Nanny des Marrons et Luisa Mahin, les révoltées


Aujourd’hui encore, la double identité femme et Noire constitue toujours un paradigme de l’expérience minoritaire. C’est aussi pourquoi, dans la Jamaïque du XVIIIe siècle et le Brésil du XIXe siècle, ce sont deux femmes noires qui ont pu, mieux que tout autre, incarner la révolte, serait-ce même, dans le second cas, au travers d’une figure en partie imaginaire.

En 1655, les Anglais s’emparent de la Jamaïque. Les colons espagnols quittent l’île et un grand nombre d’esclaves rejoignent ceux qui se sont déjà enfuis. Venus d’Afrique de l’Ouest, ils se mêlent au survivants des autochtones arawaks. C’est à la langue de ces derniers que les Espagnols empruntent le terme cimarrón, désignant d’abord un animal redevenu sauvage puis, sous la forme contractée « marron », un esclave ayant retrouvé sa liberté.

Ces « nègres marrons » forment des communautés craintes des colons britanniques qui ne parviennent pas à les vaincre. Qui plus est, ils incitent les nouveaux esclaves à se libérer. Parmi eux, on trouve Nanny, une Ashanti née dans l’actuel Ghana vers 1686, déportée en Jamaïque pendant son enfance. On raconte qu’après leur évasion, ses frères et elle se sont organisés pour créer de nouvelles communautés sur l’ensemble de la Jamaïque.

En Jamaïque, une ancienne esclave défie les Anglais

Autour de 1720, Nanny et son frère Quao créent Nanny Town, dans les Blue Mountains, à l’Est, du côté de ceux que l’on nomme les Windward Maroons, les Marrons au vent. Le site ne s’étend que sur 500 acres, mais il est imprenable. Une économie de troc se met en place, inspirée des traditions Ashanti. Des expéditions sont menées dans les exploitations pour libérer plusieurs centaines d’esclaves et dépouiller leurs maîtres. Pour se faire obéir, Nanny use de l’abeng, une corne de vache faisant office de trompette.

Nanny est une meneuse, qui invite ses guerriers à se camoufler et à multiplier les embuscades. La légende veut qu’elle ait été Obeah, un terme colonial désignant les personnes disposant de pouvoirs magiques, faisant d’elle un être asexué forcément plus cruel que les hommes qui l’entourent. Ce pouvoir lui permet notamment d’être insensible aux balles.

En 1733, selon Le Journal de l’Assemblée de la Jamaïque, elle n’en est pas moins tuée par un « esclave loyal », le capitaine Sambo, lors d’un assaut contre Nanny Town. La ville est prise l’année suivante alors que la plupart de ses habitants ont déjà rejoint d’autres communautés. D’autres sources indiquent qu’elle serait morte en 1760, de mort naturelle.

Si son existence est attestée par quelques documents écrits, sa légende s’est construite autour de sources orales. Sa tombe, qui se trouve probablement dans un lieu appelé Bump Grave à Moore Town, est toujours un lieu de recueillement. Son portrait imaginaire orne ce qui était à sa création en 1990 le plus gros billet jamaïcain, de 500 dollars. Elle est officiellement reconnue comme une héroïne nationale.

Une mère absente et rebelle

Pour raconter l’histoire de Luisa Mahin, il faut dresser le portrait de celui qui en créa la légende, son fils Luís Gama. Né en 1830, des amours d’un noble portugais et d’une commerçante libre, originaire de Bahia ou du Ghana actuel, Luís Gama excelle dans de nombreux domaines : républicain militant, il est aussi journaliste, avocat abolitionniste qui obtient la libération de centaines d’esclaves, poète enfin à ses rares heures perdues.

Et c’est comme poète qu’il évoque une première fois en 1861 cette figure maternelle mystérieuse, perdue à jamais. Il y revient en 1880 dans une lettre à son ami poète et abolitionniste Lucio de Mendonça. Tout ce que nous savons d’elle est contenu dans ce second document :

« Je suis le fils naturel d’une Noire, Africaine libre, de la Côte de Mina, nommée Luisa Mahin, païenne, qui a toujours refusé le baptême et la doctrine chrétienne. Ma mère était petite, mince et belle, d’un noir sombre, elle avait les dents très blanches comme la neige, elle était très fière, avec un fort caractère. [… ] Elle a été emprisonnée plusieurs fois pour son implication supposée dans les tentatives manquées d’insurrections des esclaves. »

« Un mythe libertaire au cœur du féminisme noir »

Luís Gama associe cette mère fantôme ou fantasme – le mot fantasma peut revêtir les deux sens en portugais – à la Révolte des Malês (1835) – les esclaves musulmans – et au soulèvement de la Sabinada (1837-1838). À travers elle, ce n’est plus l’image chrétienne de la victime qui est glorifiée, mais celle d’une femme libre, forte, païenne, irréductible, en rupture totale avec l’archétype féminin de la femme blanche, grillon du foyer.

En 1935, l’écrivain Pedro Calmon en fait l’héroïne de son roman Malês, l’insurrection des quartiers des esclaves. En 1986, le chercheur João José Reis confie n’avoir trouvé aucune archive se référent à Luisa Mahin et conclut à un « mélange de réalité possible, de fiction abusive et de mythe libertaire ».

Sa figure inspire encore en 2006 Ana Maria Gonçalves pour son roman-fleuve à succès Um defeito de cor en 2006. Pour finir, une loi du 24 avril 2019 a inscrit le nom de Luísa Mahin dans le Livre des héros et héroïnes de la patrie, déposé au Panthéon de la patrie et de la liberté Tancredo Neves, à Brasilia.



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