Benjamin Stora: «L’Algérie et la France ont besoin l’une de l’autre»



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Dans le sillage du rapatriement depuis la France des restes mortuaires de résistants algériens, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a annoncé la création d’une commission mixte entre les deux pays sur les questions mémorielles. Côté algérien, c’est le docteur Abdelmadjid Chikhi, directeur général du Centre national des archives algériennes, qui sera à la manœuvre. Côté français, le nom de Benjamin Stora a été cité, mais l’historien précise qu’il n’a jamais été approché pour travailler dans le cadre d’une telle initiative entre les deux pays, qu’ « il n’est pas un représentant de l’État français ». Il prépare pour sa part un rapport sur l’état des lieux de la mémoire franco-algérienne, à la demande du gouvernement français. 

RFI : Que pourrait apporter une coopération entre la France et l’Algérie sur cette question de la mémoire ?

Benjamin Stora : Les débats entre historiens de toute façon existent depuis très longtemps sur l’histoire française et algérienne. Mais naturellement, il faut poursuivre ce débat. Et moi, je ne peux que me féliciter du fait que les deux responsables d’État puissent encourager ce type de production. Je travaille avec d’autres historiens qui sont des universitaires et si on peut effectivement être encouragés, notamment par la création de postes, par l’accès aux archives, par la libre circulation d’une rive à l’autre de la Méditerranée, si on peut faire en sorte que cette coopération soit fructueuse pour aider les historiens à rédiger cette histoire, bien entendu je n’en suis que plus favorable.

Est-ce qu’une écriture commune de l’histoire de la colonisation est possible aujourd’hui ?

C’est très difficile parce qu’il existe des rapports à cette histoire qui sont très différents d’une rive à l’autre. L’histoire de la décolonisation et de la colonisation fabrique du nationalisme des deux côtés, c’est-à-dire le nationalisme impérial, colonial du côté français pendant très longtemps, et naturellement le nationalisme de libération nationale de l’autre côté de la Méditerranée. Ce sont des points de vue qui sont naturellement différents d’une rive à l’autre. Mais aujourd’hui, 60 ans après, on peut effectivement trouver des points d’accord sur la caractérisation du système colonial, un système injuste, inégalitaire, arbitraire, violent. Et on peut avancer sur la base de cet accord dans l’écriture historique pour pouvoir parler aux nouvelles générations.

Ressentez-vous une nouvelle impulsion côté français avec le président Emmanuel Macron ?

Je crois qu’effectivement, il y a une impulsion nouvelle par les déclarations du président de la République française, Emmanuel Macron, dans sa campagne électorale lorsqu’il a caractérisé la colonisation comme « un crime », un crime contre l’humain ou « un crime contre l’humanité ». C’était naturellement très discuté. Mais il est allé encore aussi très loin sur « l’affaire » de Maurice Audin [mathématicien français, assistant à l’université d’Alger, membre du Parti communiste algérien et militant de l’indépendance algérienne, 1957], les responsables français ont été reconnus coupables d’enlèvement et de disparition de Maurice Audin. Donc, cela a été un pas très important, un pas supplémentaire. Donc là, par le fait qu’il me demande de faire un rapport sur l’état de cette mémoire et comment faire pour avancer, c’est-à-dire trouver des solutions sur le plan pratique au niveau de l’écriture de l’histoire, ce sont à mon sens des pas tout à fait importants et intéressants.

Le président français parle de la « réconciliation des mémoires »…

La « réconciliation des mémoires », c’est un objectif bien entendu, parce que naturellement, chaque pays, chaque groupe, possède ses mémoires, fabrique une identité à partir d’une mémoire particulière. Donc, c’est très difficile bien sûr de réconcilier complètement ces mémoires. On ne peut jamais définitivement réconcilier des mémoires. Mais je crois qu’il faut avancer vers une relative paix des mémoires pour précisément affronter les défis de l’avenir, pour ne pas rester prisonniers tout le temps du passé parce que l’Algérie et la France ont besoin l’une de l’autre, on le sait, sur toute une série de questions notamment économiques, questions migratoires, questions du terrorisme, etc. Ce sont des pays qui ont besoin aussi de relever les défis de l’avenir et ne pas rester quelque part encombrés par ce passé.

Est-ce une affaire d’une nouvelle génération ?

Je ne sais pas parce que les mémoires dangereuses, les mémoires difficiles se transmettent de génération en génération. Donc, je ne crois pas que ce soit simplement une affaire de générations. Je crois surtout que c’est une affaire de volonté politique, c’est-à-dire le fait qu’aujourd’hui, les responsables politiques de part et d’autre décident de regarder en face cette histoire, de la traiter, d’essayer de prendre des mesures pour avancer ensemble. Donc, c’est plus en mon sens une histoire de volonté politique simplement qu’une histoire de générations.

Et du côté algérien, il y a un réel désir de comprendre ?

Il y a un désir de connaissance dans la société algérienne, dans la jeunesse algérienne de ce qui s’est réellement passé au niveau de leur propre histoire aussi, histoire naturellement des nationalismes, du nationalisme algérien, ça c’est une histoire compliquée que les jeunes Algériens tentent de se réapproprier -on l’a vu dans les dernières grandes manifestations qui ont eu lieu tout au long de l’année 2019-, et en même temps, de pouvoir affronter les défis de l’avenir sans rester prisonniers de cette histoire terrible et encombrante.

Tout cela est finalement très politique ?

L’histoire en Algérie comme en France est une histoire à enjeux. En France, il y a encore des groupes de mémoire qui se revendiquent de l’Algérie française, qui sont dans l’antigaullisme, qui restent dans l’antigaullisme, ancrés dans cette mémoire. En Algérie, il y a aussi des mémoires qui sont ancrées dans un nationalisme outrancier et très identitaire qui se légitime de cette manière-là. On a effectivement de part et d’autre de la Méditerranée à essayer d’approcher au plus près possible une histoire qui soit celle des faits eux-mêmes et qui ne soit pas une histoire idéologisée en permanence, ou instrumentalisée en permanence.

■ Le dernier livre de l’historien Benjamin Stora s’intitule Une mémoire algérienne. Il est paru dans la collection Bouquins aux éditions Robert Laffont.



rfi

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