Benoît l’Africain, protecteur de Palerme



À l’église Santa Maria di Gesù de Palerme, sa dépouille est conservée sous un coffre de verre. Un masque de cire reproduit son visage. Seul esclave affranchi de sa famille, il a mené une vie de pénitence au service des plus démunis. Théologien illettré, cachant son visage trop aisément reconnaissable sous une ample capuche, Benoît le More est célébré de la Sicile au Brésil, en passant par l’Espagne et les États-Unis.

Benedetto Manasseri naît vers 1524 à San Filadelfo, aujourd’hui San Fratello, entre Messine et Palerme. Son père s’appelle Cristoforo Manasseri, sa mère Diana Larcan. Tous deux sont les esclaves de Vincenzo Manasseri. Ils sont nés en Italie de parents déportés durant la seconde moitié du 15e Siècle. On dit qu’ils sont éthiopiens, mais au seizième siècle, le terme est parfois synonyme d’africain. À cette époque, les esclaves noirs, arabes ou berbères, représentent entre 1,5 et 4 % de la population globale.

Cristoforo a la charge de la gestion du domaine, dont on dit qu’il est le plus beau du village. À défaut de liberté, son maître lui a donné son nom et sa confiance. Mais Cristoforo et Diana refusent de donner naissance à des enfants qui deviendront esclaves. Par intérêt sans doute, Vincenzo leur propose un marché : leur premier enfant sera libre.

« Béni » de ne pas être esclave

Des frères et sœurs de Benedetto, qui naîtront après lui, on ne connaît que les prénoms et qu’ils ne seront jamais libres. Benedetto, le « béni », est affranchi à dix ans par Vincenzo qui a tenu promesse. L’enfant est solitaire et témoigne d’un goût prononcé pour la pénitence. Les autres enfants l’appellent « lo schiavetto », le petit esclave.

Il travaille dur, parvient à acheter deux bœufs dont il loue les services. À la demande de Gerolamo Lanza, un noble devenu Franciscain, Vincenzo vend ses bœufs et donne l’argent aux plus démunis. Mais à la différence de son maître, ou de leur modèle Saint-François, il n’a pas goûté au pouvoir et à la richesse avant d’aimer à ce point la pauvreté.

Benedetto suit Gerolamo dans son ermitage dans les montagnes autour de Carognia, à quelques dizaines de kilomètres à l’Ouest de son village. La réputation de la petite congrégation des frères « del Lanza » grandit au point qu’elle doit changer d’ermitage régulièrement, assaillie par des fidèles en attente de miracles. Après la mort de Gerolamo, elle est conduite par Benedetto puis dissoute en 1562.

Un saint populaire bien avant sa canonisation officielle

Benedetto rejoint alors les Frères mineurs réformés de la stricte observance à Palerme. Il en devient contre son gré le supérieur pendant trois ans en 1578 alors qu’il ne sait ni lire ni écrire. On le dit capable de multiplier la nourriture, mais il impressionne surtout par sa compréhension de la Bible et des questions théologiques, acquises oralement. Par discrétion, il ne sort jamais le jour, ou encapuchonné.

À sa demande, il est relevé de ses fonctions et retourne en cuisine. Il meurt le 4 avril 1589, à l’âge de 63 ans, à l’heure exacte où il l’avait prédit, dit-on encore. Surtout, sa dépouille semble rétive à toute putréfaction. Trois ans après sa mort, elle dégage encore une « odeur suave ». Elle accomplit aussi des miracles, dont pas moins de vingt-une guérisons. En 1591, le marchand Giovan Domenico Rubbiano demande la canonisation de Benedetto. Il a rassemblé de nombreux témoignages.

La procédure est extrêmement lente et Benedetto ne deviendra officiellement saint qu’en 1807, après plusieurs procès et d’intenses débats. En 1652 pourtant, le Sénat de Palerme l’inclut déjà parmi les saints patrons de la ville, près d’un siècle avant sa béatification en 1733.

Le corps sacré d’un esclave

Au 18e siècle, aux Amériques, on voue un culte au « Saint noir », qui techniquement donc, n’est encore qu’un simple « bienheureux ». Cette piété n’en reçoit pas moins la bénédiction des évêques et des archevêques, ainsi que de la communauté franciscaine, laquelle cherche un modèle de sainteté noire pour évangéliser et contrôler les populations déportées vers le Nouveau-Monde. San Benedetto il Moro deviendra ainsi le Saint-Patron des Africains-Américains

À Palerme, il est fêté le 4 avril ainsi que le dernier dimanche de juin, à San Fratello le 17 septembre, et à Acquedolci où il a donné son nom à la paroisse, le 4 avril et le premier dimanche de juin. À San Fratello et Acquedolci, le prénom Benedetto est toujours parmi les plus populaires et San Benedetto considéré comme un illustre concitoyen. On raconte que le plus vieil arbre de Palerme, le Cyprès de San Benedetto, n’est autre que son bâton qui aurait miraculeusement pris racine.

Dès 1998, le maire de Palerme, Leoluca Orlando, a œuvré pour que ce Saint retrouve toute sa place aux côtés de Sainte Rosalie, l’autre patronne de la ville, tant il incarne selon lui « la dimension multiculturelle et multi-ethnique, qui est la dimension la plus naturelle de la ville de Palerme », un vœu qu’il a réitéré en 2018, lorsque sa ville est devenue capitale européenne de la culture.

La journaliste Michelle Maillet qui lui a consacré une biographie passionnée, écrit sur Benedetto ces mots troublants : « Son corps n’a pas bougé, on le voit, il est noir. C’est le seul esclave au monde qu’on peut encore voir, prier, admirer. »

 

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