Au coin du feu avec Simon Kururu – IWACU


Dans le Burundi traditionnel, le soir, au coin du feu, la famille réunie discutait librement. Tout le monde avait droit à la parole et chacun laissait parler son cœur. C’était l’heure des grandes et des petites histoires. Des vérités subtiles ou crues. L’occasion pour les anciens d’enseigner, l’air de rien, la sagesse ancestrale. Mais au coin du feu, les jeunes s’interrogeaient, contestaient, car tout le monde avait droit à la parole. Désormais, toutes les semaines, Iwacu renoue avec la tradition et transmettra, sans filtre, la parole longue ou lapidaire reçue au coin du feu. Cette semaine, au coin du feu, Simon Kururu.

Votre qualité principale ?

La persévérance.

Votre défaut principal ?

Trop bon, et donc parfois naïf.

La qualité que vous préférez chez les autres ?

Le respect d’autrui et de ses biens.

Le défaut que vous ne supportez pas chez les autres ?

Le mensonge.

La femme que vous admirez le plus ?

Mère Teresa. Pour ses œuvres de charité dans le monde en général et au Burundi en particulier.

L’homme que vous admirez le plus ?

Nelson Mandela, et je ne suis pas le seul.

Votre plus beau souvenir ?

Quand, après avoir lu deux albums des bandes dessinées de Hergé « Tintin : Objectif Lune » et « Tintin : On a marché sur la lune », j’ai suivi en direct sur la radio les premiers pas de Neil Armstrong sur la lune le 21 juillet 1969. C’était merveilleux. La couverture de l’événement par l’Office de la Radio-Télévision Française (ORTF) dans sa branche Radio France, devenue pour ce moment-là « Radio Terre », avec comme générique la chanson de Salvatore Adamo « A demain sur la lune », c’est un souvenir qui m’a édifié. J’ai passé la nuit à écouter la radio, et les réactions instantanées dans le monde entier, rapportées par les correspondants à Washington, Paris, Londres, Moscou, Pékin. D’ailleurs, je me souviens que pour l’occasion à Bujumbura, la « Voix de la Révolution », aujourd’hui RTNB avait aussi organisé une veillée spéciale « débarquement sur la lune ». Et ceci m’a fort incité à embrasser la carrière de journaliste. Et, Dieu merci, mon rêve est devenu une réalité. J’ai eu la chance de couvrir des événements dans beaucoup de pays : assemblée générale des Nations-Unies en 1979, sommets de l’Organisations de l’Unité Africaine, Sommets France-Afrique, visites d’Etat, conférences internationales…. Certains auditeurs de la radio nationale de l’époque me rappellent parfois mes signatures : « Simon Kururu à Addis-Abeba, New-York, Washington, Paris, Lagos, Nairobi… (Rires)».

Votre plus triste souvenir ?

Quand j’ai perdu en moins d’un mois mon père le 23 juin, ma mère le 1er juillet et mon épouse le 20 juillet en 1990, il y a de cela 30 ans. C’était douloureux. Heureusement, j’ai pu surmonter ces épreuves.

Quel serait votre plus grand malheur ?

Passer les derniers jours de ma vie dans un état grabataire, sans pouvoir marcher.

Le plus haut fait de l’histoire burundaise ?

Comment les Burundais se sont surpassés, obéissant à l’appel du Mwami Mwambutsa IV leur demandant de rester calmes, de ne pas se venger sur les blancs et leurs complices après l’assassinat de son fils, le Prince Louis Rwagasore, le 13 octobre 1961. A l’instar du Congo voisin, le Burundi aurait pu basculer dans la violence.

La plus belle date de l’histoire burundaise ?

La victoire de l’Uprona lors des élections législatives le 18 septembre 1961 et la proclamation de l’indépendance du Burundi, le 1er juillet 1962. Ayant accès à un poste de radio, de ma colline natale, j’ai suivi en direct les reportages sur les cérémonies. Je crois me souvenir qu’un des reporters de Radio Usumbura à l’époque était feu l’Ambassadeur Melchior Bwakira.

La plus terrible ?

L’assassinat du Président Melchior Ndadaye, le 21 octobre 1993. Certains membres du Frodebu ne se lassaient pas de dire que sa défaite ou sa mort allait être suivie de massacres à grande échelle. Ndadaye était surnommé « Mukorumbone ». C’était une catastrophe annoncée. Des flots de sang, de larmes ont coulé et les souvenirs de ces événements restent dans les mémoires des gens.

Le métier que vous auriez aimé faire ?

Enseignant et/ou journaliste.

Votre passe-temps préféré ?

Me documenter et me former constamment, grâce aux ressources disponibles (des livres, internet…)

Votre lieu préféré au Burundi ?

La crête Congo-Nil (Bugarama, Ijenda, Rwegura, Rutovu). C’est toujours une grande joie pour moi de me promener à pied ou en véhicule sur les monts et vallons qui caractérisent cette ligne de partage des eaux des bassins des fleuves Nil et Congo.

Le pays où vous aimeriez vivre ?

Celui dans lequel je suis né, le Burundi. Franchement, j’aime aussi la Belgique que j’ai eu la chance de visiter pour la première fois à 20 ans. Chaque fois que j’y retourne, c’est avec une très grande joie.

Le voyage que vous aimeriez faire ?

J’ai eu l’occasion de me rendre dans des dizaines de pays d’Europe, d’Amérique, d’Afrique et même d’Asie. Je voudrais ardemment voir la Grande Muraille de Chine.

Votre rêve de bonheur ?

Vivre et travailler en paix, en gagnant honnêtement ma vie.

Votre plat préféré ?

Un sangala poivre vert à la crème avec comme accompagnement les croquettes de pommes de terre.

Votre chanson préférée ?

« Gahugu kanje, keza nakunze » de Barakamfitiye

Quelle radio écoutez-vous ?

RTNB, Isanganiro et RFI.

Avez-vous une devise ?

« Quoi qu’il arrive je vois la vie du bon côté, en me disant qu’il aurait pu arriver pire ».
Je suis un optimiste de nature, parfois naïf. J’ai failli mourir de rougeole à 4 ans. Je me suis évanoui et on m’a réanimé en me piquant avec une pointe de fer chauffé au rouge sur le front, la poitrine, les dos des mains et les pieds. Quatre enfants de mon âge n’ont pas survécu à l’épidémie. Je pense avoir frôlé le pire des dizaines de fois dans ma vie. Donc, je reste serein quelles que soient les épreuves de la vie.

Votre souvenir du 1er juin 1993 (le jour où le président Ndadaye a été élu) ?

C’était une victoire annoncée des mois à l’avance. Les hommes autour du président Buyoya étaient convaincus que l’Uprona allait gagner, alors que ceux qui étaient sur le terrain, qui écoutaient les opinions chuchotées et même claironnées de la population savaient que le Frodebu, qui prônait le changement allait gagner. Je considère, en âme et conscience, que le refus de la proposition du président Melchior Ndadaye de former un Gouvernement de Transition au lieu de foncer tout droit vers des élections a été une erreur stratégique du parti Uprona et de ses responsables, notamment le président Pierre Buyoya.

Pourquoi ?

Pour la petite histoire, je connaissais Ndadaye Melchior depuis l’Ecole Normale des Garçons de Gitega. Je l’ai retrouvé à la Meridian Bank en 1991 ou 1992. Début 1993, alors que j’allais négocier un crédit dans cette banque, j’ai profité de l’occasion pour le saluer et discuter avec lui. Je lui ai dit notamment : « Ndadaaa, tu vas gagner les élections ». Il m’a répondu : « Je le sais ». J’ai répliqué : « Tu seras tué ». Il a rigolé et m’a affirmé : « Je le sais aussi». J’ai continué : « Et pourquoi fonces-tu ? »Il a mis la main sur mes épaules, et m’a soufflé à l’oreille : « Simon, j’ai deux problèmes : le premier c’est Buyoya. Ce type ne comprend rien. Nous avons demandé un Gouvernement de transition, il a refusé. Nous avons demandé de commencer par les élections communales, il a refusé. Maintenant, il reste une seule issue et je te confie une mission. Je sais que tu connais le Président Buyoya. Va lui dire de ne pas se présenter comme candidat du parti Uprona, mais comme candidat de l’Unité nationale, levant la main ouverte en l’air et pas les trois doigts. Malgré mon deuxième problème, qui est celui des jusqu’auboutistes du FRODEBU (dont il m’a donné les noms), je vais renoncer à être candidat président de la République, je vais le faire élire, et…. je me battrai avec les Ngeze, Mukasi, Bararunyeretse et Mayugi pour le parlement. Je vais gagner, je serai premier ministre, Chef du Gouvernement, j’en suis sûr ».

C’était un mardi. J’ai commencé les démarches. Mais, le dimanche suivant, le Congrès du Parti Uprona réuni à Kigobe a proposé Buyoya comme candidat de l’Uprona. Les larmes aux yeux, j’ai été au stade Prince Louis Rwagasore pour suivre la manifestation de joie des upronistes. Ce jour-là, j’ai compris que le Burundi s’acheminait tout droit vers un précipice.

Votre définition de l’indépendance ?

L’indépendance, c’est avoir le pain, la paix et un toit à soi. C’est valable pour un homme, une famille, une communauté, c’est aussi valable pour les nations.

Votre définition de la démocratie ?

C’est lorsqu’il y a le dialogue et la concertation entre les dirigeants et les dirigés, pour permettre à tous les habitants, sans discrimination, d’avoir le pain, la paix et un toit.

Votre définition de la justice ?

C’est lorsque les délinquants et les criminels sont sanctionnés sans tenir compte de leur sexe, de leur religion, de leur parti politique, de leur ethnie.

En plus de 30 ans de carrière journalistique, quel est votre regret ?

C’est la disparition du corps et des biens de l’Ecole de Journalisme de Bujumbura, alors qu’aucun texte ne l’a dissoute. Il y a eu un simple transfert des écoles supérieures relevant des différents ministères comme l’Ecole Nationale de Commerce (Ministère du Commerce), l’ISTAU (Ministère des Travaux Publics), l’Ecole de Journalisme (Ministère de l’Information), l’ISA (Ministère de l’Agriculture) vers l’Université du Burundi. L’Ecole disposait pourtant de locaux appartenant à l’Université du Burundi qui ont été, par la suite, loués par des privés. Plus déplorable, les enseignants de l’Ecole de Journalisme n’ont pas été consultés par l’Université du Burundi. Par on ne sait quel jeu de magie, la question de la formation des journalistes a été laissée dans les mains de la Faculté des Lettres. Et, depuis les années 1990, l’Université tourne en rond en matière de formation des journalistes. C’est triste. Parce que l’Ecole de Journalisme de Bujumbura a formé des journalistes et des communicateurs qui ont/et continuent de donner des titres de noblesse au métier.

Avec le temps, comment analysez-vous l’évolution du métier de journaliste au Burundi ?

C’est le seul métier où quelqu’un qui a étudié le kirundi, le français, l’anglais, l’histoire, la chimie, les mathématiques, etc., peut, après quelques mois de pratique se targuer d’être un journaliste professionnel. Conséquence, dans nos médias, il y a une absence criante d’analyses, de commentaires, qui permettent au public de comprendre les événements, leurs origines, leurs conséquences immédiates et lointaines. On n’a que des reportages factuels. Et c’est pitoyable.

Ancien président du Conseil National pour la communication, trouvez-vous l’institution encore à la hauteur de sa mission ?

Sincèrement non ! Le Conseil National de la Communication ne garantit pas de façon équitable le libre accès des diverses opinions aux médias, surtout publics. La couverture médiatique du processus électoral de 2020 en est une grande illustration.

Scénariste-producteur, vaut-il la peine de porter à l’écran les événements de 1972 ?

Ooh oui. Bien entendu, on peut traiter ces événements sous plusieurs angles. Mais, à mon avis, un film équilibré sur ces événements, pourrait être « un médicament, une thérapie » pour tenter de guérir les traumatismes, les maux laissés, à la fois sur les Hutu et sur les Tutsi par cet épisode sanglant de l’histoire du Burundi.

Si vous deveniez ministre de la Communication et des Medias, quelles seraient vos mesures urgentes ?

-Immédiatement, je relancerais l’Ecole de Journalisme en y ajoutant la Communication et le cinéma pour former de vrais professionnels.
-Recycler le personnel déjà en place dans les médias.
-Prendre le lead pour lancer de vastes campagnes de communication multimédias et plurisectorielles pour le changement social et de comportement en appui au Plan National de Développement. Compte tenu de l’avènement du numérique, mettre en place des structures d’appui à la production et à la diffusion des contenus locaux.

Croyez-vous à la bonté humaine ?

Oui. Je sais que dans la tête de chaque homme, il y a des grains de bonté et des grains de méchanceté. Il suffit d’arroser et nourrir les grains de bonté pour avoir des hommes bons, très bons. Il suffit aussi d’arroser par la propagande et les manipulations de toutes sortes les grains de méchanceté pour produire des criminels sans foi ni loi.

Pensez-vous à la mort ?

Bien sûr. Quand je donne des formations, il m’arrive de parler souvent de la roue de l’histoire. On naît, on grandit, on atteint l’apogée, puis vient le déclin, la décadence et la mort. Croire qu’on restera éternellement vivant est une utopie.

Si vous comparaissez devant Dieu, que lui direz-vous ?

Bonjour Mon Dieu. Merci de m’avoir accordé tant d’années de vie sur la terre. Pouvons-nous partager un verre de bière pour fêter mon arrivée outre-tombe ? Enfin, j’espère qu’au paradis, il y a tous les délices que j’aime. Comme la sainte mousse.

Propos recueillis par Hervé Mugisha



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