Ahmadou Kourouma, une indépendance littéraire  – Jeune Afrique


Soixante ans après que la Côte d’Ivoire a conquis son autonomie, le roman « Les Soleils des indépendances » nous éclaire toujours sur la société post-coloniale en interrogeant le rôle de l’écriture dans le processus d’émancipation.


« Il y avait une semaine qu’avait fini dans la capitale Koné Ibrahima, de race malinké, ou disons-le en malinké : il n’avait pas soutenu un petit rhume… » C’est avec ces mots que commence le célèbre roman de l’écrivain Ahmadou Kourouma, Les Soleils des indépendances. Le roman suit les aventures et déboires de Fama, le dernier descendant de la chefferie Doumbouya, qui a prospéré comme commerçant lors de la colonisation et qui perdra son commerce et sa fortune au moment de l’indépendance. À la suite du décès de son cousin, le protagoniste retourne sur sa terre natale.

Émancipation linguistique

Si ce récit interroge une période complexe de l’histoire ivoirienne, il est nécessaire de revenir sur la publication du roman pour mieux saisir les enjeux de l’œuvre. Lorsqu’Ahmadou Kourouma envoie son manuscrit aux maisons d’édition françaises, il essuie dans un premier temps des refus au prétexte que le livre est « mal écrit ». C’est aux Presses de l’Université de Montréal que le roman sera pour la première fois publié en 1968. Voyant le succès que rencontre le titre, le directeur de la maison d’édition du Seuil s’excusera auprès d’Ahmadou Kourouma et rachètera les droits pour l’édition des Soleils des indépendances.

Son style particulier, comme en témoigne la première phrase du roman, met la norme à l’épreuve. Son écriture intègre le malinké, sa langue maternelle, ses expressions et proverbes, dans un roman écrit en français. Un mélange qui contribue à une émancipation linguistique.

Selon Patrick Voisin, professeur de chaire supérieure et membre du Laboratoire Babel de l’Université de Toulon, qui a dirigé la rédaction de l’ouvrage Ahmadou Kourouma, entre poétique romanesque et littérature politique (Classiques Garnier, 2015), l’écriture d’Ahmadou Kourouma « permet de passer d’une littérature politique banale, celle d’un simple écrivant qui dénonce, à la littérarité et à une politique de la littérature qui caractérisent un écrivain ».

Ahmadou Kourouma s’approprie la langue afin de rendre le langage le plus proche possible de la réalité et de mieux représenter cette nouvelle Afrique.

Double rupture

C’est le mélange de cultures qui rend ce roman si riche et particulier. Ahmadou Kourouma s’appuie sur ses origines malinkés, son éducation coloniale française et sa religion, l’islam, pour définir l’identité des personnages. Une définition qui permet à l’auteur d’affirmer son identité plurielle et de faire rentrer le monde magico-surnaturel dans son roman.

S’ajoute à cela une écriture imprégnée de la pratique orale du français. En écrivant cette langue comme elle est parlée en Côte d’Ivoire, l’auteur se démarque des autres romans français et africains le précédant, qui usaient d’un langage normé et plus soutenu.

« Les Soleils des indépendances » est le premier roman d’Ahmadou Kourouma. D’abord édité aux Presses de l’Université de Montréal en 1968, il a ensuite été republié par les Éditions du Seuil en 1970. © DR

Un « griot des temps modernes »

Se définissant lui-même comme un « griot des temps modernes », Ahmadou Kourouma reprend la tradition du conteur et l’intègre dans son roman – que ce soit au travers d’une écriture marquée par l’oralité ou d’un narrateur se confondant avec un conteur dans sa manière d’interpeller le lecteur. « Il y a un investissement, ou un réinvestissement, qui passe par l’oral et l’héritage du griot », nous explique Ridha Boulaâbi, maître de conférences en littératures francophones à l’Université Grenoble-Alpes.

Cette reprise de l’art du griot marque une rupture avec la culture du conte traditionnel en se l’appropriant. Car, jusque-là, les griots racontaient seulement les exploits et aspects positifs d’une tribu ou d’une chefferie alors qu’ici, dans ce roman, l’auteur conte les maux et malheurs de la société ivoirienne post-coloniale.

Absurdités des régimes post-coloniaux…

Ahmadou Kourouma se démarque également de la littérature africaine d’alors, qui opposait une Afrique mystique et traditionnelle aux régimes coloniaux. L’auteur se défait d’une vision « pure » relative à l’Afrique précoloniale. Si la critique coloniale est présente chez Kourouma, son roman met en scène les absurdités et injustices des régimes post-coloniaux, en particulier celui mis en place en Côte d’Ivoire par Félix Houphouët-Boigny à partir de 1960 (régime sous lequel l’auteur sera contraint à l’exil).

Le personnage du roman, Fama, est accusé de conspiration contre le régime et sera enfermé dans les caves d’une prison où « les plafonniers restaient constamment allumés et [où] on ignorait quand venait le matin et quand commençait le soir ; on y subissait la torture, on y respirait la puanteur ; le ventre y sifflait la faim ; la mort de temps en temps y retentissait et parfois aussi les éclats de rire ivres des geôliers ».

 … Et pressions sur les femmes

Il serait vain de parler de ce roman sans s’intéresser au personnage de Salimata, la femme de Fama. Tout au long du roman, elle est soumise à diverses pressions sociales. La vie de Salimata – la stérilité de son mari qui lui est reprochée, son excision ratée, cause de son rejet par la communauté des femmes du village, et son viol – met en scène la violence perpétrée à l’encontre des femmes.

Selon Ridha Boulaâbi, « Salimata est l’incarnation d’une réponse au patriarcat classique mais aussi à un matriarcat puissant qui, tout en étant calqué sur le pouvoir patriarcal, exerce sa violence ». Dans ce sens, le roman est profondément féministe.

Une période d’interrogation et de désillusion

Alain Mabanckou, dans sa Leçon inaugurale au Collège de France en 2016, qualifie Les Soleils des indépendances « d’œuvres les plus emblématiques de la littérature africaine », car le roman permet de raconter « une période d’interrogation et de désillusion entre les indépendances africaines et la quête de l’Histoire ».

Lire ou relire le roman d’Ahmadou Kourouma aujourd’hui, c’est revenir sur un moment de rupture dans la littérature africaine. Rupture avec la norme romanesque française de l’époque mais également rupture avec l’Afrique à une période charnière de l’Histoire ivoirienne et africaine, le tout avec une infinie nuance.

Le roman a permis d’ouvrir la voie à une indépendance culturelle et littéraire et, selon les dires d’Ahmadou Kourouma, aura « planté une case africaine dans la maison de Molière ».





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