Au Coin du feu avec Siméon Nikoruhoze – IWACU


Dans le Burundi traditionnel, le soir, au coin du feu, la famille réunie discutait librement. Tout le monde avait droit à la parole et chacun laissait parler son cœur. C’était l’heure des grandes et des petites histoires. Des vérités subtiles ou crues. L’occasion pour les anciens d’enseigner, l’air de rien, la sagesse ancestrale. Mais au coin du feu, les jeunes s’interrogeaient, contestaient, car tout le monde avait droit à la parole. Désormais, toutes les semaines, Iwacu renoue avec la tradition et transmettra, sans filtre, la parole longue ou lapidaire reçue au coin du feu. Cette semaine, au coin du feu, Siméon Nikoruhoze.

Votre qualité principale ?

Modestement, je pense que c’est à mes proches de m’en trouver une. Forcément, je dois en avoir. Au moins une !

Votre défaut principal ?

C’est ma femme qui me le dit : j’arrive rarement à demander pardon. Je trouve que lorsque l’on demande pardon à quelqu’un, c’est pour dire qu’on ne répétera plus la même erreur. Mais quand on sait que cela va se répéter, pourquoi demander pardon ?

La qualité que vous préférez chez les autres ?

La simplicité.

Le défaut que vous ne supportez pas chez les autres ?

Par-dessus tout, je déteste les personnes vaniteuses.

La femme que vous admirez le plus ?

J’admire toutes ces femmes du monde rural. Les sacrifices quotidiens qu’elles endurent pour subvenir aux besoins de leurs familles, élever leurs enfants, peu importe le temps qu’il fait, sous la pluie ou le soleil.

L’homme que vous admirez le plus ?

L’homme est admiré selon son courage et ses réalisations. Beaucoup ont démontré leur courage, mais n’ont pas eu la chance de réaliser leurs rêves. Je peux citer quelques-uns qui ont été des modèles pour plusieurs même si l’unanimité n’existe pas. Une pensée particulière au 1er président burundais démocratiquement élu Melchior Ndadaye, Nelson Mandela, José Pepe Mujica, Fidel Castro, Thomas Sankara, etc.

Votre plus beau souvenir ?

J’en ai plusieurs. Mais ma réussite au concours national en 1984 fut un tournant de ma vie. J’ai commencé à rêver grand. J’avais 13 ans.

Votre plus triste souvenir ?

Un matin du 21 octobre 1993. Je suis dans mon lit, j’écoute les nouvelles de la RADIO RELOJ (CUBA) et j’apprends que le président Melchior Ndadaye a été assassiné. Quelques jours auparavant, j’avais été à Mutanga-Nord pour lui dire au revoir. C’était la veille de mon départ pour Cuba. Ce jour-là, il n’était pas à la maison. Durant la journée du 21 octobre 1993, tous les doux moments partagés ensemble me sont revenus, un à un.

Comment avez-vous vécu cette journée ?

J’ai d’abord couru voir mes deux autres compatriotes. Nous fréquentions la même université. Bien que j’avais l’esprit ailleurs, je me rappelle que ce jour-là, je me suis présenté aux cours. Mais, je ne pense pas avoir appris grand-chose cette journée-là.

Et comment vous avez géré la suite ?

On ne savait pas grand-chose sur ce qui venait de se produire, on essayait de glaner quelques informations ici et là via toutes les radios du monde (la Voix d’Amérique, la RFI…) pour en savoir plus. Les nouvelles qui nous arrivaient toutes les heures étaient remplies de tristesse. On parlait des massacres, des gens qui fuyaient, on voyait des images à la télévision. A l’époque, l’internet n’était pas encore si répandu. Plus affligeant, c’est que nous ne parvenions pas à joindre les proches qui étaient à Bujumbura.

Vous êtes donc natif de la même colline que le président Ndadaye que vous avez bien connu. Quels souvenirs gardez-vous de lui?

Un homme proche du peuple. Quand j’étais à l’école secondaire, je lui rendais souvent visite chez lui dans le quartier Shatanya. J’étais étonné par sa simplicité. Bien que très jeune, il prenait le temps de m’écouter. Parfois, il me raccompagnait. Compte tenu de son charisme, de sa stature ce n’était pas rien pour l’adolescent que j’étais.

Vous avez fait vos études supérieures à Cuba. Quels souvenirs gardez-vous de ce pays ?

J’ai découvert une société différente de la mienne. Le premier jour, j’ai débarqué en veston cravate. En regardant autour de moi, je me suis rendu compte que personne n’en portait à part le chauffeur d’autobus.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué durant votre séjour ?

Même si je ne parlais aucun mot d’espagnol, la différence sautait aux yeux. Dans les auditoires, j’étais étonné par la relation entre les professeurs et les étudiants. On était comme des amis. Une situation aux antipodes de celle de notre pays, où un étudiant ne peut pas approcher comme il veut le professeur. J’ai été frappé par la générosité d’un pays sous embargo, mais qui se permettait d’enseigner gratuitement des milliers d’étudiants étrangers en plus de ses propres étudiants. L’absence de la bourgeoisie. Un système de santé bien implanté dans tout le pays. Bref, un peuple accueillant, tout le monde veut vous accueillir chez-lui.

Quel serait votre plus grand malheur ?

Recevoir un appel m’annonçant la mort de mon père, sans pouvoir être à ses côtés.

Le plus haut fait de l’histoire burundaise ?

La victoire de Melchior Ndadaye aux élections de 1993.

La plus belle date de l’histoire burundaise ?

28 août 2000, le jour de la signature de l’Accord d’Arusha. Si le Burundi a recouvré une période d’accalmie, je pense qu’en grande partie c’est grâce à cet accord. Certes, à bien d’égards, il n’est pas parfait. Mais, je me demande ce que serait devenu le Burundi sans cet accord…

La plus terrible ?

1972. Personnellement, je pense que tous les drames qu’on vit aujourd’hui en sont le résultat.

Le métier que vous auriez aimé faire ?

Depuis jeune, je me voyais agronome. Quand un agronome passait près de chez nous sur sa moto…, j’avais la chair de poule. Des rêves de courte durée. Lorsqu’est venu le temps de choisir les sections d’orientation, j’ai eu peur de choisir l’ITAB (école d’agronome).

Votre passe-temps préféré ?

Partager un verre avec des amis quand le temps le permet en échangeant sur la politique. Mais depuis peu, je fais moins de commentaires politiques aujourd’hui.

Votre lieu préféré au Burundi ?

Même si le Burundi est petit, je n’ai pas encore mis les pieds dans la moitié des provinces que compte le pays. J’aimerais visiter Rumonge, les photos de ses paysages m’attirent.

Le pays où vous aimeriez vivre ?

C’est une question difficile et en même temps facile. J’aimerais vivre dans mon pays le Burundi. Je suis convaincu que si nous unissions nos forces, « les envies » d’ailleurs diminueraient. Mais, pour cela, les gens doivent se départir de certaines choses. Je trouve qu’ils sont tellement hantés par le passé. Et cela les empêche d’avancer.

Actuellement résident au Canada, c’est facile pour un homme de couleur d’y entreprendre ?

Il n’y a rien de facile dans la vie, peu importe la couleur de la peau, les origines. Ce qui est important, c’est la détermination. Le Canada est un pays ouvert, qui donne la chance à tout le monde. Il faut absolument savoir saisir sa chance.

Des envies d’un retour au bercail?

Quand j’ai quitté le Burundi, je pensais vite revenir. Mais les circonstances ont fait que le retour prenne du temps. Mais, on a toujours espoir de rentrer mourir chez soi.

Le voyage que vous aimeriez faire ?

J’ai souvent pris des avions. Mais, depuis septembre 2001, j’ai peur quand je suis dans les airs. Toutefois, j’aimerais faire le voyage Montréal-Miami en conduisant. Je l’ai promis aux enfants et on le fera un jour.

Pourquoi cette phobie pour les avions ?

A cause des attentats du 11 septembre à New York. Depuis ce jour, j’ai peur des bombes dans les avions.

Votre rêve de bonheur ?

C’est rare que je garde un rêve pour longtemps et, présentement, je n’en ai aucun particulier.

Votre plat préféré ?

J’aime la pâte avec une bonne sauce. Néanmoins, je n’en mange pas souvent à cause des enfants. Ils ne sont pas friands de ce plat. Seul mon garçon Jason, le plus jeune, adore le foufou, les autres ne goûtent même pas.

Votre chanson préférée ?

J’aime la musique rythmée. À une certaine époque, j’ai beaucoup aimé en raison de la folie qu’elle suscitait durant le carnaval, la chanson « A Bailar el Toca Toca » (Danser le Touche-Touche) d’Alberto Alvalez. Ça m’arrive de l’écouter 25 ans après. Mais pour les paroles, je pense que la chanson de Canjo Hamisi ‘’Umugabo wukuri’’ est une référence.

Quelle radio écoutez-vous ?

Aujourd’hui, je suis plus sur internet mais quand j’écoute la radio surtout quand je conduis. Ma préférence, c’est le 98.5 FM de COGECO MEDIA pour la région de Montréal.

Avez-vous une devise ?

Il faut vivre chaque jour comme si c’était le dernier. Je l’ai puisé dans une chanson du chanteur rwando-canadien Corneille Nyungura dans sa chanson « Parce qu’on vient de loin ».

Votre souvenir du 1er juin 1993 ?

J’ai pleuré toute la journée.

Votre définition de l’indépendance ?

Pouvoir prendre ses propres décisions sans influence étrangère aucune.

Votre définition de la démocratie ?

Que le peuple lui-même choisisse ses dirigeants dans la liberté.

Votre définition de la justice ?

Le respect des droits et des libertés de tout un chacun. Plus que tout un procès équitable pour chaque citoyen.

Si vous étiez ministre des Infrastructures, de l’Equipement et des Logements sociaux, quelles seraient vos deux premières mesures ?

Tout dépendrait du budget. Il y a des choses qui ne se font pas par manque d’argent ou de vision. Primo, je mettrais sur pied des lois mettant un peu d’ordre dans le secteur de la construction (que cela soit dans des villes ou ailleurs). Cela permettrait de mettre sur pied un réseau d’alimentation en eau, d’égouts et de drainage dans tous les secteurs habités, de délimiter les secteurs en séparant les zones commerciales des zones résidentielles, etc.

Secundo, j’établirais un plan pour 5, 10, 25 ans afin que les infrastructures de qualité soient implantées sur tout le territoire national, sur base de priorités.

Croyez-vous à la bonté humaine ?

Oui, il y a du monde qui ne peut même pas tuer une mouche.

Pensez-vous à la mort ?

Oui, souvent même, surtout quand je pense aux frères et amis qui n’ont pas eu la chance d’avoir 50 ans comme moi.

Si vous comparaissez devant Dieu, que lui direz-vous ?

Je respecte beaucoup le mot Dieu. J’ai même peur parfois de l’utiliser souvent. Car selon ce qu’on m’a enseigné, ce que je vois et ce que je fais, la première chose ne serait que demander pardon même si je ne crois pas que quelqu’un sera pardonné pour des « gaffes » commises en âme et conscience.

Propos recueillis par Rénovat Ndabashinze



burundinews

A lire aussi

Laisser un commentaire