Brexit : Paris martèle qu’un accord sur la pêche est prioritaire



Publié le 15 oct. 2020 à 18:47

A cinq heures du matin, les casiers remplis à ras bord de coquilles Saint-Jacques débarquées des chalutiers plus tôt dans la nuit finissent d’être entassés dans l’imposante halle de Port en Bessin. C’est au tour des mareyeurs d’entrer en scène. Ils vont passer leurs ordres d’achat via internet et dans quelques heures les coquillages et le reste de la pêche du jour seront distribués dans la région ou acheminés à Rungis. Aujourd’hui, toute la production devrait être vendue, c’est le début de la saison et la demande est élevée.

La visite de deux membres du gouvernement, Clément Beaune, en charge des Affaires européennes et Annick Girardin ministre de la Mer, dans cette jolie localité, premier port bas-normand de coquilles Saint-Jacques est tout sauf le fruit du hasard. Il a été organisé le matin même d’un sommet européen consacré largement aux négociations sur le Brexit qui sont entrées dans la dernière ligne droite. « Un mois de pression maximale » sur la France, selon les termes d’Annick Girardin au cours duquel il s’agit de rassurer la filière pêche, tout autant que de rappeler à Bruxelles et aux partenaires de la France que ce secteur ne doit pas être la variable d’ajustement des négociations sur la relation future entre l’Union européenne et le Royaume-Uni. La pêche, « c’est tout en haut des priorités », martèle Clément Beaune.

Menace angoissante

Le négociateur pour l’Union européenne, Michel Barnier n’a jamais cessé de répéter qu’un accord global devrait inclure obligatoirement un accord sur la pêche. ​Mais sur le terrain, les pêcheurs sont très inquiets. Touchés depuis des mois par les retombées de la crise du Covid-19 sur leurs revenus, ils voient se dresser devant eux une autre menace, tout aussi angoissante, celle d’un échec des négociations avec les Britanniques ou d’un accord insatisfaisant.

« Si c’est un no deal, ce sera le chaos ! On devra mettre des bateaux à l’arrêt car on ne pourra pas pêcher ailleurs que dans les eaux britanniques », assure Dimitri Rogoff, président du Comité régional des pêches de Normandie. Beaucoup d’armateurs redoutent le report des bateaux des autres pays de l’Union dans les zones de pêche restantes coté français, ce qui provoquerait désordre et conflits potentiels.

Coût de la facture

Sophie Leroy qui possède avec son mari quatre navires hauturiers et prélève 80 % de ses captures dans les zones britanniques laisse éclater sa colère : « S’il y a un no deal, on ne laissera pas un seul poisson britannique débarquer dans nos ports français. On ne va pas sacrifier nos entreprises et laisser les Anglais commercialiser leurs produits ». Clément Beaune comprend cette position : « Il n’y a pas de raison que les Britanniques partent et nous laissent la facture ».

Jusqu’ici la France s’accroche à ses lignes rouges qui ne sont rien d’autre que le maintien du statu quo : un libre accès aux eaux britanniques et le maintien des mêmes quotas de pêche fixés selon les espèces. Le pari est impossible, car comme le résume Clément Beaune « les Britanniques veulent récupérer la souveraineté sur leurs eaux, nous voulons maintenir notre accès ».

Paris a déjà refusé un compromis qui se traduirait par une renégociation annuelle des quotas de pêche. « Trop de complexité, pas assez de visibilité », juge Clément Beaune.

Progrès insuffisants

« C’est aberrant, on travaille en bonne harmonie avec nos collègues britanniques, on avait trouvé un équilibre assez solide entre flottilles, métiers et Etats, la ressource est là et tout cela risque d’être chamboulé » du jour au lendemain, regrette Dimitri Rogoff. « C’est un espace pacifié depuis la deuxième guerre mondiale. Si on voulait créer un foyer d’incidents diplomatiques au quotidien, on ne s’y prendrait pas autrement », renchérit le maire de Port en Bessin.

Pour éviter le « chaos », la seule option possible est celle du compromis. Si Londres donnait des gages de sa volonté de trouver un accord, il faudrait en passer par un infléchissement de la position française. On en est conscient à Paris et les deux envoyés du gouvernement l’ont laissé entendre à leurs interlocuteurs. « Nous sommes prêts à toutes les éventualités », a déclaré Annick Girardin. Le moment n’est pas venu. Selon le dernier projet de conclusions du sommet, les chefs d’Etat et de gouvernement devraient se limiter à constater « avec préoccupation » que « les progrès réalisés » dans les pourparlers « ne sont toujours pas suffisants ».



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