À la recherche de la mythique île de Thulé



Historiens et géographes débattent depuis des siècles de l’emplacement de cette terre décrite il y a plus de deux mille ans par l’explorateur grec Pythéas. Aujourd’hui, bon nombre des habitants de Smola, en Norvège, en sont persuadés : leur minuscule île est bien celle de Thulé.

Un soir d’avril 2020, après avoir été coupée du monde extérieur pendant trois mois [à cause de l’hiver], la minuscule et peu peuplée île rocheuse de Smola a rouvert son unique point d’accès, le terminal des ferries qui la connectent aux villes côtières norvégiennes de Trondheim et Kristiansund. La nouvelle a ravi les habitants, qui se rendent souvent sur le continent pour faire leurs courses et se divertir. Elle a tout autant réjoui les touristes et les aventuriers, en particulier ceux qui s’intéressent à la mythique terre de Thulé, également connue sous le nom d’Ultima Thulé. Son emplacement exact fait débat depuis plus de deux mille ans. D’après une théorie récente, Smola serait l’un des sites les plus à même de correspondre à cette île. Sa réouverture signifie donc qu’il est de nouveau possible de mettre le pied sur Thulé.

L’histoire mystérieuse et complexe de Thulé remonte au IVe siècle avant notre ère, quand l’explorateur grec Pythéas a quitté le port de Massalia – aujourd’hui Marseille – en quête de nouveaux comptoirs commerciaux dans le Grand Nord. Pythéas et ses financeurs étaient avant tout à la recherche d’ambre, qui servait de monnaie d’échange, et d’étain, un matériau crucial dans la fabrication du bronze. Faisant voile vers l’ouest, puis au nord, Pythéas a atteint les côtes de Prettanikê, aujourd’hui les îles Britanniques, et dressé la carte de leur littoral, avant de mettre témérairement le cap encore plus au nord, en territoire inconnu.

Une île étrange loin dans le Grand Nord

C’est alors que les voyageurs pénètrent dans un monde irréel. Au bout de quelques jours de navigation, Pythéas arrive en des lieux qu’il décrit comme n’étant ni de la terre ni de la mer, “mais plutôt une sorte de mélange des deux semblable à quelque poumon marin, où la terre et la mer et toutes les choses sont suspendues ensemble, et ce mélange est […] impassable à pied ou par bateau”. Pythéas débarque sur une île voisine, dont le nom, a-t-il appris, serait Thulé. Il finit par rentrer à Massalia, où il rédige son chef-d’œuvre, De l’océan, récit de son périple et traité qui a eu une énorme influence sur le monde antique.

Malheureusement, comme tant d’autres œuvres de l’Antiquité, l’exemplaire de De l’océan qui devait être préservé pour la postérité a disparu quand la grande bibliothèque d’Alexandrie a brûlé, en 48 avant notre ère. Aucun autre exemplaire – il devait y en avoir à Marseille et ailleurs – n’a survécu. Tout ce que l’on sait sur De l’océan provient d’une série de notes et de paraphrases succinctes et quelque peu brouillonnes transmises par des géographes et des historiens ultérieurs, tels Strabon et Pline l’Ancien [au Ier siècle de notre ère].

Ces fragments semblent confirmer que Pythéas aurait découvert une île étrange loin dans le Grand Nord, au plus loin que l’on soit jamais allé dans cette direction à l’époque – d’où l’adjectif ultima, qui signifie “finale”, ou “dernière” en latin, dont l’a affublée le poète romain Virgile [Ultima Thulé est aussi le nom donné à l’astéroïde le plus lointain jamais observé par une sonde spatiale]. Mais où se trouvait cette île exactement ? Aucun explorateur n’y était revenu au cours des siècles qui s’étaient écoulés entre la découverte de l’île et la destruction de la bibliothèque. Par conséquent, Strabon, Pline et d’autres auteurs n’ont pu que tenter de deviner l’emplacement précis de Thulé.

Le symbole des confins éloignés

Leurs spéculations sont à l’origine de tout un domaine d’étude et d’exploration, qui a pour unique but de retrouver le lieu dont Pythéas a laissé une si fascinante description. Au fil des siècles, Thulé a fini par devenir un mythe. Située à la lisière du monde connu et habité, elle est devenue le symbole de l’isolement mystique, des confins éloignés, un lieu bel et bien découvert, et pourtant inconnu. “Hors de l’Espace, hors du Temps”, pour citer Edgar Allan Poe dans une des innombrables allusions littéraires à cette île énigmatique.

Rares sont les endroits sur terre qui ont été sujets à pareille controverse, écrivait l’historien allemand Martin Ninck en 1945, en évoquant la quête de Thulé. L’Islande, le Groenland, les Shetlands, les Féroé, Saaremaa (une île estonienne) et des îles le long de la côte septentrionale de Norvège ont tous, à une époque ou à une autre, été envisagés comme de potentiels candidats. Mais depuis le début du XXe siècle, deux écoles de pensée dominent les débats : Thulé se trouve soit en Islande, soit en Norvège. Chaque camp avance des arguments convaincants, et pourtant, les preuves sont si ambiguës que chaque fois qu’une des parties a pu sembler marquer des points, la partie adverse a su démontrer le contraire. Aussi la discussion universitaire qui oppose la Norvège à l’Islande ressemble-t-elle souvent à une impasse dont il est impossible de sortir.

Les miracles de la reconstitution géodésique

Toutefois, en 2010, la publication d’une étude menée par l’Université technique de Berlin a eu l’effet d’une bombe. Les auteurs, deux géodésistes (la géodésie est une branche des mathématiques appliquées qui se préoccupe de cartes et de mesures), un spécialiste de l’analyse des textes grecs et latins et un historien des sciences ont adopté une approche novatrice. Ils se sont d’abord intéressés à la célèbre carte de l’oikoumenê­ – nom que les Grecs de l’Antiquité

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F. Salazar

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