Brexit : l’épineuse question de la pêche en cinq questions



Publié le 10 nov. 2020 à 11:04

Ce week-end encore, Ursula Von der Leyen, présidente de la Commission européenne, et Boris Johnson, chef du gouvernement britannique, n’étaient pas très rassurants concernant l’accord sur le Brexit . Selon eux, des divergences subsistent encore, et notamment sur la question de la pêche.

Le Royaume-Uni va « reprendre le contrôle des eaux britanniques », assène à l’envi Boris Johnson. Mais pour Bruxelles, il en est hors de question. « Si nous voulons un accord, nous devons trouver un accord sur la pêche. Nous avons besoin d’un compromis que nous ferons parvenir au Royaume-Uni dans le cadre d’un accord global », a résumé le négociateur européen sur le Brexit, Michel Barnier.

L’UE veut conserver un libre accès aux eaux britanniques, Londres veut les contrôler. CQFD vous en explique les enjeux.

1. Quelle est la situation actuelle ?

Avec 15.000 km de côtes, le Royaume-Uni est particulièrement bien doté en eaux poissonneuses. Le pays bénéficie même des eaux parmi les plus riches du monde, soit une centaine d’espèces consommables.

Toutefois, même s’il s’agit de sa « zone économique exclusive », son appartenance à l’Union Européenne l’a contraint à partager ces eaux convoitées avec les pêcheurs européens. La politique commune de pêche, connue sous l’acronyme PCP, permet en effet aux Etats membres de l’UE d’accéder aux eaux territoriales britanniques. Selon la BBC, plus de 60 % du tonnage débarqué des eaux britanniques est ainsi capturé par des bateaux étrangers.

Les quotas sont négociés chaque année – pour assurer le renouvellement des stocks – et distribués entre chaque Etat. Ce que les pêcheurs britanniques ne cessent de dénoncer depuis des décennies, puisque leurs navires ​ne possèdent qu’un tout petit pourcentage des quotas de pêche dans leurs eaux.

Ce libre accès aux ressources britanniques ne tient qu’au règlement européen (puisque selon le droit maritime international, le Royaume-Uni est souverain sur sa « zone économique exclusive » et peut décider d’y interdire tous les navires étrangers). En cas de « No-deal », Londres pourrait ainsi drastiquement restreindre l’accès à ses eaux.

2. Que veut le Royaume-Uni ?

Le 2 juillet 2017, Theresa May avait déjà répondu à la question : mettre fin à la Convention de Londres, préambule de la PCP et socle législatif au partage des eaux. Autrement dit, que le Royaume-Uni retrouve le contrôle exclusif des droits de pêche à proximité de ses côtes. Et qu’il redevienne « un Etat côtier indépendant » qui pourra « comme la Norvège, l’Islande et les îles Féroé, avoir des négociations annuelles avec l’UE sur l’accès aux eaux et les opportunités de pêche », résumait l’exécutif britannique en février dernier.

Une revendication d’abord portée par les associations de pêcheurs britanniques, majoritairement pro-Brexit. Londres propose ainsi à Bruxelles que les droits de pêche dans ses eaux soient renégociés chaque année, ce que l’UE refuse catégoriquement. Si Londres semble favorisée dans ce rapport de force, en réalité, le pays est aussi dépendant de l’UE à qui sont destinées 70 % de ses exportations de produits de la mer.

3. Pourquoi l’UE, et notamment Paris, se crispent sur la question ?

Ils ont beaucoup à perdre. Rien qu’en France, on considère qu’environ 30 % des prises des pêcheurs français s’effectuent dans les eaux britanniques, en particulier au nord de l’Ecosse. Pour certains d’entre eux, notamment dans les ports de Boulogne ou de Lorient, la proportion atteint même 90 %.

A l’échelle européenne, la pêche des Etats membres est cinq fois plus importante dans les eaux britanniques que la réciproque, selon Pierre Karleskind, du parti « Renew Europe », pressenti pour reprendre la tête de la commission Pêche au Parlement européen après le départ de son président britannique.

Sachant que les pêcheurs ne sont pas les seuls concernés. C’est toute une industrie qui est dans l’inquiétude d’un « No-deal ». En Normandie par exemple, la filière de transformation industrielle du poisson emploie 5 % des salariés de la région. Outre-manche, les dents se serrent aussi : plus de 40 % des prises européennes dans les eaux britanniques sont transformées au Royaume-Uni.

4. Qu’est-ce que souhaite l’UE ?

« L’UE veut le statu quo, le Royaume-Uni veut tout changer », a condensé le 5 juin dernier Michel Barnier, négociateur en chef de l’UE pour le Brexit. « Si nous voulons un accord, nous devons discuter quelque part entre ces positions », a-t-il reconnu.

Si Londres détient la souveraineté sur ses eaux, l’UE a quelques arguments de poids pour la contraindre au compromis. Les trois quarts des poissons pêchés et exportés par les Britanniques vont vers l’UE. En cas de « No-deal », l’UE pourrait augmenter les droits de douane sur les produits et menacer la filière.

C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles, dans ses négociations, le Royaume-Uni soutient que l’accès aux marchés ne devrait rien avoir à voir avec l’accès aux eaux de pêche. Mais l’UE lie les deux. Autrement dit : sans un accord sur le poisson, il n’y aura pas d’accès spécial au marché unique de l’UE.

Si compromis il y a, le Royaume-Uni devra probablement céder sur les accès des bateaux européens à ses eaux, et l’UE garantir au Royaume-Uni une part de quota supérieure à ce dont il bénéficie actuellement.

5. Qui est concerné ?

Peu d’Etats membres de l’UE sont en réalité concernés par le sujet. C’est-à-dire huit d’entre eux, à savoir la France, l’Irlande, l’Espagne, la Belgique, les Pays-Bas, la Suède, l’Allemagne et le Danemark.

Et même si la pêche ne représente qu’une partie infime du PIB de l’UE, l’activité est vitale pour de nombreuses communautés des littoraux. En Belgique, par exemple, 70-80 % de ses prises se font dans les eaux britanniques.

Enfin, pour Paris, un autre enjeu est de taille : sans accord avec Londres, et selon le principe européen de partage des eaux, les six pays pêcheurs pourraient se rabattre sur ses côtes. Comme l’écrivait Sir Con O’Neill, négociateur en chef du Royaume-Uni pour l’entrée dans l’UE, « la question de la pêche économique, c’est un tout petit sujet économique mais de la dynamite politique ».



A lire aussi

Laisser un commentaire