Dévoiler le voile pour avoir toutes les clés du débat – Jeune Afrique


Dans « Le Voile sur le divan », les psychiatres d’origine tunisienne Saïda Douki Dedieu et Hager Karray examinent le vêtement sous toutes ses coutures. Une mise au point salutaire.


« Le revoilement récent [des femmes] est une menace pour les droits du “deuxième sexe” et la démocratie qui vont toujours de pair. Car le voile porte un projet de société clairement obscurantiste. »

Nul besoin que Saïda Douki Dedieu et Hager Karray ajoutent plus loin dans la conclusion de leur ouvrage qu’il faut se souvenir que « tous les totalitarismes ont imposé le port d’un [vêtement] uniforme » pour qu’il soit clair qu’elles s’alarment de ce phénomène contemporain dans l’univers islamique. D’autant que celui-ci, ajoutent-elles encore, « témoigne d’une radicalisation religieuse dont les dérives sanglantes ne s’effaceront plus jamais des mémoires ».

Sachant que Le Voile sur le divan est édité en France par les Éditions Odile Jacob, et qu’il est principalement à destination du public Hexagonal, on pourrait croire qu’il participe de ce courant minoritaire mais important dans le pays qui milite pour l’interdiction du voile dit islamique dans l’espace public.

Contre le port du voile mais aussi contre son interdiction légale

Elles précisent clairement qu’il n’en est rien : « Nous sommes à la fois résolument contre le port du voile et résolument contre son interdiction légale, tout du moins chez des femmes majeures dont un état de droit ne peut que respecter la liberté individuelle, pour autant qu’elles ne contreviennent pas aux lois en vigueur ni ne troublent l’ordre public. »

Féministes et psychanalystes

« Le Voile sur le divan », de Saïda Douki Dedieu et Hager Karray, est paru aux Éditions Odile Jacob (300 pages, 22,90 euros). © Éditions Odile Jacob

Les deux auteurs ont quelques bonnes raisons de s’exprimer sur un tel sujet. Femmes, et plus particulièrement féministes, psychiatres et psychanalystes, elles veulent comprendre ce qui se passe dans la tête de celles qui portent le voile. Mais elles sont également originaires de Tunisie, le pays qui, sous Bourguiba, au temps de l’avènement de l’indépendance, mena avec succès une entreprise de dévoilement des femmes – avant que, ces trente dernières années, le courant ne s’inverse dans le pays. Elles se sentent donc doublement légitimes pour tenter de repérer et d’analyser les véritables enjeux, visibles ou cachés, du voile.

Grâce à un incessant retour à l’Histoire, récente ou ancienne, elles soulignent des évidences qu’on oublie trop souvent de prendre en compte et qui éclairent le débat. D’abord, en rappelant que le voile n’est en rien une spécificité de l’islam puisque les femmes en ont porté de tout temps et en tout lieu sur une large partie de la planète.

Le Coran ne fait pas du voile proprement dit une obligation

Ensuite en montrant, texte à l’appui, que, contrairement à ce qu’affirment les islamistes, le Coran ne fait pas du voile proprement dit une obligation pour les femmes sauf à estimer, comme le voudraient les salafistes et autres lecteurs « littéralistes » du texte sacré, que des considérations métaphoriques sont équivalentes à des prescriptions réelles et universelles.

L’islamisme en cause

Dans la ville indonésienne de Tanjungpinang, sur l'île de Bintan.

Dans la ville indonésienne de Tanjungpinang, sur l’île de Bintan. © Putra Kurniawan/EyeEm/GettyImages

Enfin, pour nous en tenir à ces seuls points, en observant que c’est bien le succès des islamistes en Iran puis l’expansion de l’idéologie islamiste ensuite qui ont marqué le coup d’envoi puis l’accélération du processus d’adoption du « nouveau voile » par tant de femmes musulmanes, en terre d’islam comme en Occident. Façon de dire que ce n’est pas l’islam mais bien l’islamisme qui est en cause dans toute cette affaire.

Mais les deux auteures ne sont pas psy pour rien. Aussi apportent-elles des éléments qui ne vont pas de soi si l’on ne tente pas de décoder ce que signifie de façon latente le port de ce vêtement. Et cela à l’insu même de ceux et celles qui le revendiquent comme de ceux et celles qui s’en méfient ou le condamnent.

Sans entrer là encore dans le détail, leurs nombreuses remarques, hypothèses et analyses s’articulent autour de trois questions. D’abord, pourquoi les hommes ont-ils toujours voulu voiler les femmes, les dérober à leur regard ? Ensuite, pourquoi, de nos jours, les musulmans « restent les derniers des mohicans à résister à l’émancipation des femmes de leur tutelle » malgré l’évolution générale des mentalités concernant les relations hommes-femmes sur la planète ? Enfin, pourquoi les femmes qui refusent leur affranchissement sont-elles si nombreuses ?

Peur du féminin

C’est notamment en s’interrogeant sur la différence entre le pouvoir (de l’homme) et la puissance (de la femme), sur les raisons profondes de la peur qu’inspire aux hommes le féminin, sur les modes de jouissance sexuelle masculins et féminins si différents ou sur la paternité et, en particulier, la place du père en islam qu’on peut trouver des réponses.

Bien que recourant dans une partie du livre aux concepts freudiens et lacaniens, les deux auteures prennent toujours soin de rester lisibles pour tout lecteur un tant soit peu cultivé. Ce qui permettra à ce dernier non seulement de toujours comprendre leurs propos mais aussi, parfois, de rester éventuellement sceptique face à tel ou tel jugement. Sans pouvoir cependant jamais contester les éléments sur lesquels se fondent lesdits jugements.

Oublier les idées reçues pour se forger une opinion

Un livre, par conséquent, pour apprendre ce qu’il faut savoir si l’on veut comprendre le débat autour du voile. Et ainsi, en oubliant les idées reçues, se forger une opinion qui ne soit pas que dogmatique ou purement idéologique.

 

 





jeuneafrique

A lire aussi

Laisser un commentaire