Burkina Faso: Récupération de terres au Centre-Nord – La technique de survie des déplacés internes


Plusieurs veuves déplacées internes sont bénéficiaires de lopins de terre sur le site agricole de Kalembaogo.

Dans la commune rurale de Kaya, province du Sanmatenga, des milliers de Personnes déplacées internes (PDI) ont, dans le cadre de leur insertion économique, mis en valeur 931 hectares de terres arides, avec un rendement estimé à 600 tonnes de céréales. Environ 2000 PDI pratiquent, à cet effet, dans les villages de Tiwèga, Kougri-Sian et Kalembaogo, le zaï, les demi-lunes et les cordons pierreux pour une revitalisation des terres dénudées.

Veuve, mère de 9 enfants, Salamata Bamogo est une ressortissante de Guielkoto, dans la commune rurale de Dablo. Depuis plus d’un an, la zone non lotie du secteur 4 de Kaya est son refuge du fait de l’insécurité. Parmi les 67 exploitants, dont 35 Personnes déplacées internes (PDI) du site agricole de Tiwèga, d’une superficie de 22 hectares (ha), situé à la sortie Sud-Ouest de Kaya, figure cette multipare combattante. Ce 7 novembre 2020, sous un soleil de plomb, dame Salamata et ses coépouses s’attellent à la cueillette d’oseille rouge, sur son champ caillouteux d’un ha. Elle emblave aussi le niébé, le sésame et le gombo.

La veuve Salamata pratique le zaï, une des techniques de Conservation des eaux et sols ou Défense et restauration des sols (CES/DRS). «Le sol est dur et caillouteux. Sans le zaï, combiné à la fumure organique, nous ne pouvons rien récolté ici», explique-t-elle. Le zaï consiste à faire de petites cuvettes de 20 à 30 cm de diamètre et de 15 à 20 cm de profondeur et à les remplir de fumure organique avant les semis. Selon le chef de zone d’appui technique de l’agriculture de la commune de Kaya, Boureima Kiéni, cette technique permet de stocker le maximum d’eau, de gérer de façon efficiente les nutriments, de favoriser la fertilité des sols, afin d’améliorer le rendement agricole. Salamata Bamogo vient de récolter 1,5 sac de 100 kg de niébé et 1 sac de 100 kg de sésame.

«J’ai vendu une quantité importante de gombo pour l’achat de bois de chauffe, de l’eau potable et de condiments», se réjouit-elle. En plus d’assurer les besoins alimentaires, elle nous confie que ces récoltes lui permettront de subvenir aux exigences sanitaires et vestimentaires de ses bambins. «Avant, je faisais la ronde des caniveaux et poubelles pour collecter des vêtements usagés pour habiller mes enfants. J’ai trois mois d’arriérés de loyer (21 000F) que je compte solder», espère-t-elle. Même si la quadragénaire se sent intégrée socialement, son souhait le plus ardent est le retour dans son village d’origine. «Un adage moaga dit que lorsque tu dors sur la natte d’autrui, tu dors par terre», justifie-t-elle. Le retour de la sécurité reste sa préoccupation majeure. «Nous avons trop souffert ! Nous ne voulons que la paix, rien que la paix… », implore Salamata Bamogo, la tête baissée, le visage crispé.

Des lieux de culte tombés

Les PDI bénéficient de terres agricoles grâce à la solidarité et à l’esprit patriotique des populations-hôtes. «Au lieu de donner ces terres à des gens qui vont les exploiter à but commercial, il est préférable de les accorder aux PDI qui veulent se nourrir afin de survivre», déclare le propriétaire terrien du site de Tiwèga, le pasteur Jonathan Sawadogo. A l’entendre, plus de la moitié de ces terres était inexploitée, durant une vingtaine d’années, du fait de leur improductivité. Les producteurs, nous explique pasteur Sawadogo, ont pu valoriser ces 22 ha grâce à l’appui du projet Neer-tamba, en semences améliorées, engrais et matériel de travail (pioches, pelles, brouettes… ).

A un jet de pierre du champ de Salamata Bamogo, se trouve celui du pasteur de l’église de Perko, commune rurale de Dablo, Michel Ouédraogo. Père de famille de 10 membres, lui aussi pratique le zaï pour la première fois sur une parcelle de 1,5 ha. A l’instar des autres PDI, Michel Ouédraogo est également bénéficiaire d’une formation sur les cultures rizicoles dans des endroits creux. La moisson est bonne sur son terrain jadis improductif. «J’ai récolté 2 sacs de 100 kg de niébé et 2 sacs de 100 kg de sésame», affirme M. Ouédraogo, l’air fier. Lorsque certaines PDI voient ma récolte, poursuit-il, elles plaisantent en disant que je suis devenu un autochtone de Kaya.

En cette matinée, il est épaulé par des PDI pour la récolte de son oseille rouge qu’il compte vendanger 4 à 5 sacs de 100 kg. A l’écouter, ces vivres couvriront un tant soit peu ses besoins quotidiens. «Récemment, j’ai vendu une partie de mon niébé à 25 000 francs CFA pour assurer les fournitures scolaires et la scolarité de mes enfants», dit-il. Il salue cette démarche de la Direction provinciale de l’agriculture et des aménagements hydroagricoles du Sanmatenga (DPAAH/S) et de ses partenaires, qui vise l’autoemployabilité des PDI. Son rêve pressant est le retour de la paix au Burkina Faso.

«Tous nos maisons et lieux de culte sont tombés à cause des pluies torrentielles. Que la paix revienne au Burkina au nom de Jésus!», souhaite le pasteur Sawadogo. Selon Boureima Kiéni, le site agricole de Tiwèga a une production agricole estimée à 19,4 tonnes de céréales. Pour cette campagne agricole, informe-t-il, plus de 5 000 producteurs dont 2 000 PDI de 27 villages de la commune de Kaya, se sont investis dans la revitalisation de 931 ha de terres dénudées pour une production agricole de 600 tonnes de céréales.

Se départir de la mendicité

Ces agriculteurs sont bénéficiaires d’une formation pratique en techniques culturales telles Le propriétaire terrien, Jonathan Sawadogo : «La pratique du zaï sur le site de Tiwèga a eu un impact positif sur le rendement agricole».

que le zaï, les demi-lunes, les cordons pierreux et la végétalisation (andropogon : plante herbacée). Dans le village de Kougri-Sian, situé à 17 km de Kaya, 133 PDI pratiquent également ces techniques culturales suscitées afin de redonner vie à des terres dénudées. Ce 9 novembre, couteau en main, Eloi Ouédraogo, ses trois épouses et celle de son petit frère s’activent à couper les épis du sorgho blanc sur leur parcelle de 3 ha. Sur son terrain sableux et situé au pied d’une colline, il pratique le zaï, les demi-lunes et les cordons pierreux, combinés à la fumure organique. La physionomie de son champ est fort réjouissant.

«Au départ, je craignais que le rendement ne soit mauvais», souligne-t-il. Le rescapé de Dibilou espère moissonner 4 tonnes de céréales pour nourrir une trentaine de personnes. «Je n’ai plus besoin de m’aligner pour prendre des vivres à Kaya», clame Eloi Ouédraogo. A l’entendre, l’agriculture lui permet de ne pas plonger dans la mendicité. «Un adage moaga dit que lorsqu’on te lave le dos, lave-toi le visage», argumente-t-il. Son «bon samaritain» est le président de l’association Wendpanga des producteurs du monde rural du Sanmatenga, Léopold Sawadogo qui lui a accordé un lopin de terre. Cette association forme également les PDI du village de Kougri-Sian aux techniques culturales.

Pour assurer ses charges quotidiennes, Eloi Ouédraogo travaille sous contrat dans le champ de 5 ha de son hôte. «Grâce à son champ, j’ai pu payer la scolarité (70 000F) de ma fille aînée, Ouédraogo Salamata, qui fait la classe de 2de», témoigne-t-il. Lorsque la question sécuritaire est abordée, l’atmosphère change d’un cran. Notre interlocuteur doit son salut à la vigueur de ses jambes. «J’ai couru pieds nus de Dibilou à Kaya (31km) sans arrêt», se remémore M. Ouédraogo, l’air triste. Il exhorte les « forces du mal » à la tolérance et à la paix. «La violence n’a jamais résolu un problème», estime Eloi Ouédraogo.

Parmi les 5 sites agricoles des PDI de la commune de Kaya, figure celui de Kalembaogo. Il est situé à une douzaine de km de Kaya, sur l’axe Barsalogho-Kaya. D’une superficie de 50 ha, ce champ collectif est exploité par 630 agriculteurs dont 99 PDI (55 femmes). Sur cet espace dénudé et inexploité depuis plus de 4 décennies, les agriculteurs ont réalisé 20 ha de demi-lunes et 10 ha de zaï, grâce au soutien du projet Norwegian Refugee Consulting (NRC).

« Le suicide, si… « 

Les demi-lunes consistent à creuser des poquets de 3 à 4 mètres d’envergure pour former des cuvettes en demi-cercles ouverts. Cette technique permet de régénérer des sols dégradés, avec l’apport de la fumure organique ou de la végétalisation. Ce 10 novembre, jour de récolte collective, dabas, couteaux, coupe-coupe, plats et sacs en mains, PDI et hôtes envahissent le site. Pendant que certains s’attellent à couper les épis du sorgho blanc et du petit mil, d’autres attachent des tas de tiges des céréales pour aliments pour bétail. Des jeunes débusquent un lièvre et un varan.

Boureima Kiéni : «L’accent doit être mis sur des activités de résilience des PDI que dans l’urgence».

L’ambiance est bon enfant. La joie se lit sur tous les visages. On se taquine. Selon le Conseiller villageois de développement (CVD) de Kalembaogo, par ailleurs propriétaire terrien, Rasmané Sawadogo, pour une première fois depuis sa naissance, les producteurs moissonneront, sur ce terrain aride, 14 tonnes dont 10 tonnes de sorgho blanc et 4 tonnes de petit mil. Tiibo Sawadogo, ressortissant de Dibilou, fait partie des 99 PDI bénéficiaires de parcelles agricoles. Il vient de récolter 7 sacs de 100 kg de niébé et 2 sacs de 100 kg de sorgho blanc. Ce cinquantenaire pratique pour la première fois la technique de demi-lunes sur sa parcelle. «Au village, nous ne pratiquons que le zaï.

C’est une connaissance de plus que nous allons mettre en pratique sur les endroits secs une fois de retour dans nos villages d’origine», se réjouit-il. Ces vivres nourriront, pendant quelque temps, sa famille forte de 30 membres, composée majoritairement d’enfants. Agé de 55 ans, ce polygame de 3 femmes ne cache pas sa joie. «Si je n’avais pas eu de terres à cultiver cette année, cela m’aurait conduit au suicide», soutient Tiibo Sawadogo. Le niébé récolté a permis d’inscrire et de réinscrire ses trois enfants à l’école primaire. Il ajoute que les fournitures scolaires de ses élèves ont été prises en charge par leurs enseignants en signe de solidarité. La particularité sur ce site est que la plupart des PDI de Kalembaogo ont un lien parental avec ses familles d’accueil. Ce qui a facilité rapidement leur intégration sociale. «Ce sont nos frères et sœurs. Il est donc anormal d’aller aux champs et de les laisser à la maison, parce que nous mangeons et dormons ensemble», affirme Rasmané Sawadogo.

Faciliter l’insertion sociale des PDI

Ici, le vivre-ensemble bat son plein. «Depuis deux ans, nous n’avons jamais été victimes de stigmatisation ou d’injures», confirme Tiibo Sawadogo. Toutefois, il opte pour son village d’origine. Pour y parvenir, notre interlocuteur propose l’érection d’un détachement militaire sur l’axe Pensa-Barsalogho, afin de faciliter le retour des PDI. «La paix et la sécurité sont des piliers de tout développement. Sans ces deux entités, nous ne pouvons rien entreprendre», dit-il. Foulard bien noué et croix de Jésus-Christ au cou, Aïchata Sawadogo est aussi originaire du village de Dibilou.

Elle vit à Kalembaogo avec son conjoint et ses 10 enfants, depuis deux ans. Teint bronzé, balafré, la multipare pratique les demi-lunes sur une parcelle d’un hectare, où elle emblave le niébé et l’arachide.

Malheureusement, elle n’a récolté que 5 tasses de haricot et 2 boîtes d’arachide. Les Aïchata Sawadogo remercie les populations de Kalembaogo pour leur solidarité et patriotisme.

raisons, l’arrivée tardive et l’arrêt précoce des pluies et le retard dans la distribution des intrants et du matériel agricole (juin et juillet). Dame Sawadogo ne sait plus à quel saint se vouer pour nourrir ses 10 bambins. Désespérée, elle préfère le retour rapide à Dibilou. «Nous ne souhaitons pas cultiver ici l’an prochain… », lâche-t-elle, la gorge nouée.

En dépit de la pénibilité du travail des terres arides, les producteurs rencontrent des difficultés qui entravent le bon rendement. Pour Boureima Kiéni, il s’agit, entre autres, de l’indisponibilité des moellons pour la réalisation des cordons pierreux ou digues filtrantes et de l’insuffisance des terres récupérées par rapport à la demande des PDI.

Qu’à cela ne tienne, M. Kiéni estime que la revitalisation de ces centaines d’hectares a contribué à améliorer les conditions de vie des PDI, et à faciliter leur réinsertion sociale.

«En récupérant ces terres, nous améliorons également la microflore et la microfaune. Ce qui concourt à la diversification et au maintien de la nature, d’où la lutte contre le changement climatique», se félicite Boureima Kiéni.

Pour ce faire, il suggère aux partenaires humanitaires de mettre l’accent sur le relèvement des PDI, à travers des formations pratiques rapprochées.



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