Aux origines de la laïcité “à la française”



Chaque semaine, Benjamin Daubeuf, enseignant en histoire-géographie au lycée Val-de-Seine du Grand-Quevilly, commente un article (ou plusieurs) de Courrier international en rapport avec les programmes d’histoire-géographie de terminale et de première spécialité HGGSP. Cette semaine : la place des religions dans la société française.

En quoi cet article s’inscrit-il dans le programme ?

Le dernier thème en histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques (HGGSP) de première nous demande d’aborder les relations complexes entre les États et les religions à travers plusieurs exemples concrets, comme ceux de l’Inde ou des États-Unis.

Or, cet article paru dans Courrier international, issu de l’hebdomadaire britannique The Economist, constate que le modèle français de séparation de l’État et des religions suscite beaucoup d’incompréhension à l’étranger. Afin de mieux comprendre la laïcité “à la française”, l’auteur de l’article revient sur la construction historique de cette laïcité et sur les débats qu’elle soulève aujourd’hui dans la société française.

Des liens plus ou moins étroits entre États et religions

Avant de se pencher sur le cas français, il faut tout d’abord savoir que, partout dans le monde, les relations entre les États et les religions sont complexes. On peut distinguer quatre cas de figure :

  • Les théocraties, dans lesquelles le pouvoir est assuré par le religieux, comme en Iran ou en Arabie Saoudite.
  • Les États qui se reconnaissent une religion officielle, comme le Royaume-Uni, où la reine est à la tête de la religion anglicane.
  • Les États qui permettent la liberté religieuse, mais dans lesquels le statut de la religion est variable. Ainsi, en Chine, même si la liberté religieuse est officiellement reconnue, elle est fortement restreinte par l’État.
  • Enfin, on trouve des États, comme la France, appliquant une laïcité qui impose une stricte séparation entre l’Église et l’État. Mais là encore les pratiques diffèrent. Ainsi, les États-Unis sont un État laïque, mais qui reconnaît le principe d’une religion civique, au service du bien de la nation.

L’article de l’hebdomadaire The Economist donne une définition claire de la laïcité telle qu’elle est appliquée en France : “une consécration dans la loi du droit de tout un chacun de croire ou non, tout en maintenant la religion hors des affaires publiques”.

Une construction historique

Pour saisir l’incompréhension que suscite la laïcité française chez de nombreuses personnes, il faut revenir sur ses origines et surtout sur les débats qu’elle soulève aujourd’hui.

La place de la religion dans la société française avait déjà été questionnée pendant la Révolution française, mais c’est vraiment avec la IIIe République (1870-1940) que la laïcité est pensée et mise en œuvre. L’enjeu, pour cette jeune République, était d’atténuer le poids de l’Église dans la société française. Le clergé catholique était en effet perçu comme le meilleur allié des monarchistes, qui souhaitaient voir s’effondrer cette république construite sur la défaite de 1870. Ainsi, dans l’esprit des républicains de cette fin du XIXe siècle, pour ancrer durablement l’idée républicaine dans les mentalités, il fallait séparer la chose publique du religieux.

La première mention de la laïcité apparaît vraiment avec les lois de Jules Ferry de 1882, qui rendent l’instruction obligatoire, gratuite et laïque. Mais c’est surtout la loi de 1905 qui définit durablement la séparation de l’Église et de l’État en France. Comme le rappelle l’hebdomadaire britannique, les débats autour de cette loi et de son application ont été violents : “Les écoles religieuses et les couvents ont été fermés de force et des centaines de prêtres ont fui le pays. ‘Nous avons arraché les consciences humaines à la croyance’, avait déclaré René Viviani, ministre socialiste, à l’Assemblée nationale.”

Du principe de la laïcité à la place de l’islam

Depuis une trentaine d’années, les débats sur la laïcité sont à nouveau animés en France, constate très justement l’article. Ils interrogent désormais la place de l’islam dans la société française.

C‘est en effet à partir de “l’affaire du voile”, en 1989, à Creil, que de vives tensions apparaissent : trois jeunes filles sont exclues de leur collège car elles refusent d’enlever leur hidjab en classe. La laïcité, qui avait été conçue pour écarter l’influence du clergé catholique de la société française, est alors mise à l’épreuve d’une autre religion et de ses pratiques.

Le débat sur la laïcité devient alors aussi celui de la place des musulmans dans la société française. Comme le relève The Economist, “des lois sont venues successivement interdire le port de signes religieux ‘ostensibles’ tels que le foulard islamique (et le crucifix) dans les institutions et les établissements scolaires publics (en 2004), puis le port du voile intégral, dont le niqab, dans tous les lieux publics (en 2010)”.

“Pour les défenseurs du multiculturalisme, de telles mesures sont des atteintes flagrantes à la liberté religieuse”, souligne l’hebdomadaire britannique. “En France même, certains groupes accusent régulièrement le gouvernement, quel qu’il soit, d’‘instrumentaliser’ la laïcité d’une façon qui légitime l’islamophobie.”

Un débat toujours d’actualité

Avec l’affaire des caricatures de Mahomet et des attentats meurtriers qui les ont suivis, le débat s’est encore envenimé entre les tenants d’une laïcité stricte qui revendiquent le droit au blasphème et des musulmans qui se sentent attaqués personnellement.

Le 2 octobre dernier, Emmanuel Macron a décidé de durcir les mesures contre l’islamisme extrémisme en souhaitant la mise en place d’une législation permettant de lutter contre les séparatismes. “Le reste du monde continuera sans doute à la regarder d’un œil perplexe, mais la France risque plus que jamais de continuer à défendre et à renforcer sa laïcité”, conclut ainsi The Economist.





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