Bah Oury à Alpha Condé : »C’est difficile de construire l’avenir en oubliant le passé… » | Africa Guinee


CONAKRY-Le Président guinéen Alpha Condé qui a été investi ce mardi 15 décembre 2020, a appelé les guinéens à « oublier le passé qui divise » et se projeter vers « un avenir d’unité et d’espérance ». Comment cet appel est-il apprécié au sein de la classe politique ? Bah Oury, leader de l’UDRG (Union des démocrates pour la Renaissance de la Guinée) parle. Dans cet entretien, l’opposant indique qu’il est difficile d’envisager la construction de l’avenir en oubliant le passé. Est-il prêt à participer à un gouvernement ? L’homme politique pose ses conditions.  

AFRICAGUINEE.COM : Dans son discours d’investiture, Alpha Condé appelle les guinéens à faire table rase du passé pour se projeter vers un avenir d’unité et d’espérance. Qu’en pensez-vous ?

BAH OURY : Je pense qu’il y a une reconnaissance tacite, qu’il y a eu beaucoup de blessures, assez de malheurs, sans pour autant demander pardon ou de prononcer un mea culpa. Il est demandé d’oublier le passé. Mais il est difficile d’envisager la construction de l’avenir en oubliant le passé. Il faut avoir le courage, la lucidité et la responsabilité d’examiner avec sérénité ce passé douloureux, ce passé tragique pour en tirer les leçons et se donner les moyens d’éviter la répétition de ce genre de fautes. C’est comme cela qu’on pourra parvenir à créer un autre avenir de stabilité et de réconciliation. Vous savez, la gestion du passif historique qu’il soit lointain et présent est indispensable. Cela nécessite beaucoup de courage parce qu’il faut cerner les raisons et les responsabilités qui ont amené à ce qu’il y ait toutes ces fautes. A partir de là, on peut en tirer toutes les leçons pour remédier à la répétition de toutes ces tragédies. C’est comme ça qu’un pays se construit. Mais on ne peut pas être amnésique, oublier la mémoire parce que sinon on risquera de recommencer les mêmes fautes.

Assez de citoyens anonymes, mais aussi des figures de l’opposition politique croupissent dans des prisons guinéennes. N’est-il pas temps pour le président de lever le pied un peu sur ces dossiers ?

Lorsqu’on veut aller dans le sens de l’apaisement, lorsqu’on veut prôner un discours de concorde et d’harmonie, il faut donner des actes et des preuves de bonne volonté et de bonne foi. Ces actes doivent aller dans le sens concret par exemple en libérant les détenus politiques et toutes ces personnes incarcérées du fait des crises politiques de ces deux dernières années. Il faudrait avoir un discours clair et nette de rassemblement pour que le vivre ensemble se traduise concrètement avec vigueur. Il faudrait que la justice de manière impartiale puisse faire ce qu’elle a, à faire dans le sens du respect scrupuleux du droit. Mais d’abord, il faudrait aller dans le sens de mise en place d’une justice transitionnelle qui permet de solder le passif historique en rendant à César ce qui appartient à césar. Et par la suite le pays se doter vraiment des moyens qu’il faut pour restaurer l’égalité de tous et la fin des discriminations du respect scrupuleux du droit et par conséquent des droits de l’homme.

Le chef de l’Etat promet désormais de « gouverner autrement » en luttant contre la corruption. Selon vous comment devrait-il concrétiser cela en actes ?

Déjà il y a des règles minimales. Que la justice puisse fonctionner correctement. Vous savez que si la justice fonctionne il y a beaucoup d’actes de mauvaise gouvernance, de corruption qui ne pourront pas être de mise. Et de l’autre côté, il faut qu’il y ait des exemples, il faut donner le bon exemple. Ce sont des actes concrets quotidiens pour dire que la lutte contre la corruption n’est pas un slogan, ni un mot d’ordre, c’est une action concrète quotidienne. Maintenant, il faut se doter des moyens de la gestion du pays sur le plan économique de telle sorte que certains détournements ne soient plus possibles. Il y a les méthodes d’organisations de l’administration fiscale, des régies financières qui nécessitent la traçabilité de l’ensemble des opérations. Il y a des techniques pour mettre en place des politiques allant dans le sens de la promotion de la bonne gestion. Les politiques existent, mais si la volonté politique n’est pas là, alors il va de soi que ça n’aura pas lieu. Mais on peut gouverner la Guinée autrement en prenant les reformes hardies pour briser les rigidités structurelles qui empêchent une meilleure gouvernance de la Guinée dans ce domaine. C’est possible mais il faut en avoir la volonté, il faut en avoir aussi la force et la vision.

Alpha Condé a aussi indiqué qu’il a besoin de toutes les expériences. Si la vôtre est sollicitée, répondriez-vous favorablement ?

Il y a des préalables ! Nous avons entendu assez de beaux discours dans notre pays. Depuis très longtemps, les gens ne croient plus aux discours, ils croient aux faits et aux actes. Pour que cela puisse être possible sans que cela ne soit une opération purement de communication politicienne, il faut mettre en place un canevas qui doit permettre de débloquer et de résoudre la crise guinéenne d’aujourd’hui, la crise politique principalement. Bien entendu par l’organisation de manière sérieuse et structurée de la concertation nationale de l’ensemble des forces vives. Faire le bilan de la situation actuelle, en tirer les leçons, fixer un agenda et une feuille de route pour régler les disfonctionnements les plus graves qui empêchent la Guinée d’évoluer de la manière la plus stable et cohérente. Il faut faire ça, si ceci est fait, les autorités qui pourront être issues de cette consultation pour la mise en œuvre de cette feuille de route. A ce moment-là, il y a des hommes et des femmes de toutes compétences, de tous les bords qui pourraient être utilisés de manière efficace dans le cadre de la mise en œuvre de cette feuille de route qui pourrait recueillir le consensus national. Si c’est uniquement des opérations politiciennes de communication, pour passer une étape critique, alors je pense que, nous, nous ne serons pas partie prenante de cette façon de faire.

La présence de Faya Milimouno à l’investiture d’Alpha Condé a suscité assez de commentaires. Doit-on lui jeté la pierre ?

Je pense que si on doit jeter la pierre à seulement Dr Faya Milimouno, on ferait preuve d’injustice. Parce que la plupart des acteurs politiques ont été éclaboussés durant ces derniers mois. Notamment ceux qui sont du FNDC qui ont participé aux élections présidentielles. Il y a eu beaucoup de comportements qui n’honorent pas la classe politique guinéenne dans sa globalité. Il y a eu beaucoup de souffrances, il y a eu beaucoup de personnes tuées et ça ce n’est pas à l’honneur de la Guinée de manière générale. Donc il faut faire preuve de cohérence, il faut faire preuve de détermination et avoir confiance en l’avenir. Mais lorsqu’on met en avant des intérêts personnels, des fois, si on n’y prend pas garde on risque d’abdiquer devant la facilité en faisant comme tout le monde, c’est-à-dire en allant à la soupe comme tout le monde.  Et ça, il faut faire attention, je ne jette la pierre à personne mais être cohérent, être déterminé dans un contexte où on vous pousse à votre propre anéantissement, ce n’est pas facile de maintenir le cap. En ce qui nous concerne, nous menons nos barques avec nos moyens de bord et nous tenons de maintenir notre cohérence et notre détermination dans le sens de l’affirmation d’une politique qui pourrait convenir à l’écrasante majorité de nos compatriotes.

Quel avenir selon vous pour l’opposition et le FNDC après ce qui vient de se passer ?

Ce qui vient de se passer dans ce pays est une étape importante. Nous sommes dans une phase de la décantation politique. Cela veut dire que dans les faits, les guinéens ont compris et comprennent d’avantage les motivations de certains acteurs politiques. C’est très important que de par leurs propres expériences et leurs propres vécus que les gens distinguent ce qui est bien pour la communauté nationale et ce qui est mauvais. Ceux qui ont un comportement honorable et ceux qui n’ont pas un comportement honorable. Cela permet d’assurer la fin d’un cycle politique pour permettre l’émergence d’un autre cycle de renaissance, de renouveau qui permettra dans une large mesure de faire émerger une autre classe politique. C’est cela le plus important. Le FNDC subit une mutation. Beaucoup de partis vont se retrouver dans des crises internes. Hier ne sera plus comme aujourd’hui et demain. Donc, les partis vont se retrouver dans des crises, certains risquent de disparaitre et nous allons assister à une recomposition politique en profondeur dans ce pays. Le FNDC ne sera pas mis en dehors de ce processus de transformation et de qualification de l’engagement politique, c’est extrêmement important. C’est un autre cycle politique qui démarre et j’espère qu’avec l’aide de Dieu cette fois-ci, ce cycle politique pour les soixante prochaines années sera un cycle politique porteur de changement, porteur d’espérance, porteur de bonheur pour la majorité de la population guinéenne.

Entretien réalisé par Diallo Boubacar 1

Pour Africaguinee.com

Tel : (00224) 655 311 112



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