Arabi Niasse : « Pourquoi nous avons attaqué l’Etat guinéen à Washington… » | Africa Guinee


DAKAR- L’Homme d’affaires sénégalais Ahmed Khalifa Niasse a intenté une action judicaire contre l’Etat guinéen aux Etats-Unis. Il accuse la Guinée de lui avoir exproprié illégalement de ses terres, avec en toile de fond l’Hôtel Sheraton de Conakry. Il réclame 30 millions de dollars comme dommages et intérêts. Comment en est-on arrivé là ? Comment Ahmed Khalifa Niasse, a-t-il acquis ce domaine ? Pour lever un coin du voile sur l’origine de ce contentieux, Africaguinee.com a interrogé à Dakar, Arabi Niasse, fils et conseiller juridique de Khalifa Niasse. Interview exclusive.

Vous êtes le fils de Monsieur Ahmed Khalifa Niasse également son conseiller juridique qui demande des comptes à l’Etat guinéen autour du dossier Hotel Sheraton grand Conakry sis à Kipé. Dites-nous en quoi vous avez droit à ce domaine ?

 ARABI NIASSE : Comme vous le dites je suis le fils de Ahmed Khalifa Niasse, ancien ministre et investisseur. C’est lui qui avait initié le projet de construction de l’hôtel 5 étoiles dans le domaine de Kipé à l’époque du président Lansana Conté où un autre hôtel a été érigé aujourd’hui  par un autre  groupe.

 Aujourd’hui l’opinion s’interroge dans quelles conditions ; ce domaine vous a été attribué surtout vers la fin du régime de feu Général Conté, une période où une pagaille saine régnait au sein de l’administration. Est-ce qu’il existe une documentation qui justifie tout cela ?

 Justement c’était en 2008 à l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance de la Guinée, mon père qui est investisseur et à la fois homme politique et religieux a été appelé par le président guinéen Lansana Conté pour aller à Conakry construire un complexe hôtelier 5 étoiles mais aussi des villas présidentielles. Ce qui a été fait à la demande du gouvernement guinéen qui était à cette époque un gouvernement de consensus. Mon père est venu à un moment où il était difficile d’investir en Guinée, mais lui a accepté de venir en tant qu’ami de la Guinée. L’objectif était de créer des emplois et des richesses en Guinée à une époque où ce n’était pas trop évident.

 Comment alors ce projet s’est arrêté d’un coup avec la société détenue par votre famille ? Et qu’est-ce qui fait que vous avez attendu 12 ans pour réveiller le dossier ?

 C’est suite au changement de régime. Avec l’arrivée des militaires, il y a eu un ordre d’arrêt des travaux, un ordre venu des autorités militaires qui ont arrêté tous les travaux dans le pays. Cette décision n’était pas motivée, comme c’était un régime militaire qui venait de prendre le pouvoir et le fonctionnement normal des institutions était suspendu, en tant qu’investisseur il fallait qu’on recule en attendant que la situation se calme. Donc depuis tout ce temps si nous n’avons pas vu des mouvements point de vue judiciaire, c’est parce que mon père en tant qu’investisseur et homme d’Etat a toujours privilégié la voie de la médiation surtout qu’il œuvre pour ouvrir des opportunités dans les pays frères comme toujours.

Il a toujours voulu qu’on attende pour donner la chance au règlement à l’amiable alors que moi son fils en tant que juriste et son conseiller juridique je voulais qu’on avance vite dans ce dossier surtout que le droit est de notre côté. Il faut être clair, c’est un bon dossier. Nous avons un titre de propriété en bonne et due forme et nous avons des investissements qui sont traçables qui se chiffrent à plusieurs millions d’euros. Donc on aurait pu attaquer depuis longtemps mais comme je vous l’ai dit, mon père voulait absolument passer par le règlement à l’amiable. Malheureusement les personnes qui devraient donner un sens à cette démarche auprès du président Alpha Condé ne l’ont pas fait, peut-être elles n’ont pas intérêt à le faire, ce qui fait aujourd’hui la phase de négociation est terminée nous ouvrons désormais la phase de contentieux. 

 Vous avez mené les démarches auprès de qui en Guinée pour régler l’affaire ?

 Bon il ne faut pas vite personnaliser le dossier, nous sommes passés par des amis très proches du président Alpha Condé qui font mine de régler l’affaire mais dès qu’on va au fond on se rend compte qu’ils nous font balader. Finalement, ce qu’il faut retenir si on a le droit avec soi on peut négocier si on veut mais on n’est pas obligé de négocier

 Monsieur Niasse ! Je reste sur ma faim sur les conditions d’acquisition du domaine avec le feu Général Lansana Conté, il vous a invité à travers son gouvernement comme vous le dites, mais c’était quoi la garantie qui engage l’Etat guinéen ?

 Il y a eu un protocole d’accord qui a été signé par le gouvernement guinéen d’une part et le groupe Holding Afrique investissement, c’est la société détenue par mon père et le groupe familial qui est allée investir en son nom. Le protocole était sous forme de dation ce qui est fréquent ici à Dakar. Ce même principe s’applique partout dans le monde.  Cette procédure consiste à construire des infrastructures en contrepartie on vous donne des terres. Je vous invite d’ailleurs à visiter nos chantiers au Lac rose nous avons 1100 logements en construction. Donc en Guinée aussi c’est le même mécanisme, construction contre des terrains. Donc c’était une vente sous forme de dation. Un exemple : le monument de la renaissance que vous voyez à Dakar a été construit sous forme de dation. Le président de la République du Sénégal à l’époque a donné des terres en contrepartie de la construction du monument. Donc il n’y a rien d’anormal comme le voudraient faire croire certains. On devrait construire l’hôtel 5 étoiles lui-même qui était en chantier et les villas dont je vous ai parlé. L’hôtel devrait porter le nom de Kempinski un groupe plus prestigieux que le Sheraton. Si vous allez à Dubaï vous trouvez que le Kempinski fait partie des plus grands hôtels. Les villas présidentielles devraient être construites autour du complexe hôtelier

 Votre père réclame 30 millions de dollars US. Ce montant représente quoi réellement pour vous dans ce contentieux ?

 Ce montant de 30 millions de dollars représente les dommages et intérêts subis, ce n’est pas le principal. Le manque à gagner on ne l’a pas encore arrêté. Mais selon les experts internationaux c’est le montant planché, le minimum qu’on peut réclamer. Ce montant n’a rien à voir avec la valeur du foncier qui s’étend sur 8 hectares. Nous savons que l’hôtel est construit sur 2ha 200 mètres alors que la propriété est sur 8 hectares. Ensuite, il y a les investissements effectués évalués à plusieurs millions de dollars. Je vous dis qu’on avait envoyé vers Conakry jusqu’aux ustensiles de cuisine qui devaient être utilisés à l’hôtel, la literie et tout étaient emmagasinés à Conakry. C’est quand il y a eu le changement de régime à Conakry que tout a été pillé avec des complicités. Les dommages et intérêts c’est juste une partie, l’autre partie concerne le respect de notre droit à la propriété qui est assurée par un titre foncier délivré par l’Etat que je viens de vous montrer. Nous allons demander le rétablissement de tous nos droits y compris le manque à gagner parce que l’hôtel devrait être opérationnel entre 2009 et 2010. Imaginez les revenus d’un hôtel 5 étoiles en 10 ans d’exploitation. Donc tout ça c’est perdu, la valeur du foncier tout ça c’est perdu aussi les investissements jusqu’à l’achat des fourchettes tout a été emporté. Voici l’étendue des préjudices que nous réclamons.

 Aujourd’hui la procédure judiciaire engagée se situe à quel niveau ?

 Il faut comprendre qu’il y a trois volets dans le dossier : il y a d’abord le volet arbitral, le protocole que nous avons signé avec l’Etat guinéen qui prévoit ce qu’on appelle une clause arbitrale qui en cas de litige nous conduit devant la cour arbitrale d’Abuja. Pour un premier temps, nous allons respecter cette clause. Par contre les deux autres volets de procédure à l’international ont été activés,   notamment à Washington parce que cette affaire voit l’implication de l’IFC qui est la branche privée de la Banque mondiale qui a financé le projet à hauteur de 18 millions de dollars estimés à 40%. Il y a aussi l’implication de TOPAZ à travers l’homme d’affaires indien du nom de Monsieur Vassouani dont la société qui exploite l’hôtel actuellement s’appelle Palma Guinée lié au groupe TOPAZ.

Cet homme d’affaire occupe notre terrain de façon illégale et exploite dans l’illégalité. Des sanctions vont tomber contre lui et contre tous ceux qui bénéficient du projet notamment le groupe Sheraton parce que la banque mondiale a des standards très stricts pour ce qui est de la lutte contre la fraude et la corruption. Ils risquent donc de se retrouver sur une liste noire avec toutes les personnes ayant bénéficié des fonds issus de la banque mondiale et qui n’ont pas encore éclairé la lanterne des décideurs. Ils n’ont pas dit la vérité sur la situation du terrain où ils ont bâti l’hôtel 5 étoiles. De notre côté nous avons rempli toutes nos responsabilités dès le départ, les chantiers ont été visités par les autorités de l’époque les maisons ont été réceptionnées. C’était vraiment un projet phare, un projet modèle de la Guinée. Ceux qui ont fait main basse sur le projet l’ont fait pour des raisons encore inavouées, mais ils ne réussiront pas jusqu’au bout 

 Pourquoi votre père n’a pas cherché une audience directe avec le président Alpha Condé pour en discuter au lieu de passer par des intermédiaires ?

Si des personnes qui sont autour du Président Condé ne veulent pas que les deux personnalités se retrouvent, c’est parce qu’ils ont intérêt peut-être à ce que l’affaire ne soit pas tirée au clair. Comme je vous le dis, l’objectif de mon père, ce n’est pas quelqu’un qui cherche à nuire ni à l’Etat guinéen au président Alpha Condé. Il cherche à être rétabli dans ses droits et les droits de son groupe. C’est pourquoi nous menons cette action à l’international pour un premier temps par la voie arbitrale et en même temps un dossier pénal à Washington DC et à New York. 

 Et si tout de suite le président guinéen reprend la main pour vous appeler à table afin de régler à l’amiable, vous arrêtez la procédure ?

 Cette décision reviendrait à Monsieur Ahmed Khalifa Niasse, moi on m’a chargé d’attaquer, j’ai pris tous les experts pour identifier nos adversaires dans ce dossier du côté privé comme public, mais identifier aussi des biens leur appartenant à l’international qui sont saisissables dans le cadre de la procédure. D’ailleurs cette phase est déjà faite nous attendons les instructions de Monsieur Niasse. S’il nous demande de mettre en pause on le fera et s’il souhaite qu’on passe à l’action c’est ce qui sera fait parce que c’est à son nom que tout est fait. Sinon comme je vous le dis, toutes les personnes qui ont eu à jouer un petit rôle dans cette affaire sont identifiées avec leur adresse, leurs biens en Europe, ici au Sénégal et même aux Etats-Unis. Juste nous attendons la suite pour ne pas personnaliser le dossier, toutes les informations sont disponibles.

 N’avez-vous pas tenté la voie diplomatique entre la Guinée et le Sénégal pour trouver une solution ?

Oui effectivement ! Si vous voyez les présidents occidentaux qui voyagent dans nos pays ; ils viennent toujours avec les hommes d’affaires qui ont intérêt dans ces pays-là pour les défendre. Malheureusement nos présidents n’ont pas cette fibre nationaliste. Ce qui fait, quand on a des hommes d’affaires qui ont des intérêts on doit les défendre. Effectivement cette affaire pourrait être réglée au niveau diplomatique. Si un homme d’affaire attaque un État ça peut créer des situations difficiles d’où l’intérêt des deux États de régler. Mais si tout le monde ignore le problème, il va revenir. Ce n’est pas parce qu’il est ignoré qu’il va disparaître.

 Vous nous montrez un tas de documents qui selon vous justifient votre droit de propriété et d’exploitation des lieux mais vous ne voulez pas fournir des copies à la presse que nous sommes. Pourquoi ?

 Nous sommes à la phase du contentieux d’abord. Les preuves doivent être exclusivement produites pour un début devant les juridictions compétentes. On ne va pas nous permettre de violer les secrets de l’instruction. Pour le moment, il faut aller devant les tribunaux compétents. Au moment venu après cette phase, nous mettrons tout à la place publique. Ce n’est pas normal de publier les preuves avant la fin de l’instruction. Nous communiquons parce que le dossier est connu mais les preuves viendront après à travers les juridictions qui vont s’en servir pour demander des comptes. Ici je vous montre tout juste pour vous rassurer que c’est loin d’un bluff. Pour le moment ce qui nous revient c’est d’expliquer comment le protocole est arrivé, une fois devant les juridictions tout sera brandi et ça ne viendrait pas de nous directement ces preuves.

 Quel est votre mot de la fin ?

 Je n’ai pas un message particulier, on m’a chargé d’attaquer, donc j’attaque avec le pool d’avocats. Si les gens se retrouvent demain autour d’une table pour négocier tant mieux. Quand-même il faut faire attention aux messages qu’on envoie aux investisseurs. Si aujourd’hui on crée une insécurité juridique et que les investisseurs qui mettent leurs moyens dans le pays se voient dans le risque de tout perdre un jour au profit d’un autre, voici un message qui touche les investisseurs. Ce n’est pas un message positif. Si le président guinéen a l’ambition de mettre la Guinée sur les rails, créer des infrastructures et développer plusieurs autres projets, ça serait bien dommage de venir tacher cet élan-là. Les gens diront attention demain on peut prendre votre héritage ou votre investissement l’affecter à quelqu’un d’autre sans aucune forme de compensation sans même vous prévenir en Guinée. Des attitudes de ce genre créent une insécurité juridique pour les investisseurs internationaux en Guinée. Et ça c’est grave pour un pays.

Interview réalisée

Par Alpha Ousmane Bah

Pour Africaguinee.com



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