Afrique: Pr Emmanuel Dupuy, Président De L’institut Prospective Et Sécurité En Europe – « Le Président Issoufou devrait se voir décerner le prix Mo Ibrahim »


Professeur associé à l’Université catholique de Lille, spécialisé dans les études sur les conflits et la sécurité, Emmanuel Dupuy a été conseiller auprès du secrétaire d’État français à la Défense et aux Anciens combattants (2008-2010), et conseiller politique auprès des forces militaires françaises déployées en Afghanistan (2011). Il est aussi le président de l’Institut prospective et sécurité en Europe (Ipse), un think tank centré sur les questions sécuritaires et l’analyse prospective stratégique. Il explique, dans cet entretien, les enjeux des élections présidentielles au Niger et en République centrafricaine qui se tiennent ce week-end.

L’élection présidentielle au Niger aura lieu ce 27 décembre. Quels sont les enjeux de ce scrutin ?

Indiscutablement, ce sont les questions sécuritaires et sanitaires qui seront au cœur de ce scrutin présidentiel couplé avec les élections législatives. Ce sont 7,4 millions de votants -sur une population de presque 23 millions d’habitants- qui auront à trancher entre continuité et alternance.

Ce scrutin advient, du reste, dans le contexte d’une nette augmentation du nombre de cas confirmés de Covid-19 passé à 2258 au 14 décembre 2020. Il verra l’actuel Président de la République, Mahamadou Issoufou, ne pas briguer un troisième mandat après son élection en 2011 et sa réélection en 2016. L’actuel Président qui a cédé, en 2013, la présidence du parti au pouvoir, le Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (Pnds-Tarayya), à Mohamed Bazoum, alors ministre des Affaires étrangères, a choisi ce dernier pour lui succéder.

Il est vrai que l’invalidation par la Cour Constitutionnelle, sur fond de condamnation, en 2017, pour « trafic d’enfants » et de facto de son casier judiciaire, le rendant inéligible au titre de l’article 8 de la Constitution nigérienne, du principal opposant, Hama Amadou, rend service à Mohamed Bazoum. Nonobstant la grâce présidentielle dont il a pu bénéficier, la voix et plume de Hama Amadou, ancien Premier ministre et ancien président de l’Assemblée nationale du Niger, qui préside le Moden Fa Lumana (Mouvement démocratique nigérien), ne sera sans doute pas de nature à remettre en cause la probable élection de Mohamed Bazoum qui avait démissionné de son poste de ministre de l’Intérieur pour mieux faire campagne.

30 candidats sont en lice, dont Mohamed Bazoum, dauphin du Président sortant, et l’ancien putschiste Salou Djibo. Peut-on s’attendre à un scrutin serré ?

Les 30 candidats en lice -in fine retenus par la Cour Constitutionnelle le 13 novembre dernier- sur les 41 dossiers présentés ne pourront sans doute pas mettre en péril l’élection de celui qui se présente comme le digne successeur de Mahamadou Issoufou, sur fond d’aggravation du climat sécuritaire, eu égard à la recrudescence des attaques terroristes sur plusieurs points du territoire. Parmi les 30 candidats, trois sont à signaler plus précisément, quoique vraisemblablement incapables de perturber la probable continuité au pouvoir du Pnds. Salou Djibo, investi par le parti Paix, justice et progrès (Pjp-Génération Doubara), semble peu enclin de pouvoir réussir son pari visant à « faire de la politique autrement ».

Par ailleurs, il y a l’ancien Premier ministre Seini Oumarou. Investi par l’ancien parti unique, le Mouvement national pour la société du développement (Mnsd), ce sera sa troisième tentative électorale. Enfin, à défaut de la candidature invalidée de Hama Amadou, mentionné précédemment, il y aussi l’ancien Président Mahamane Ousmane qui jouit du soutien du Renouveau démocratique et républicain (Rde-Tchanji).

Mahamane Ousmane, premier Président démocratiquement élu, est le candidat du Mouvement du renouveau démocratique et républicain (Mrdr). Il bénéficie désormais de l’appel à voter en sa faveur de Hama Amadou qui était arrivé second du dernier scrutin de 2016.

À défaut de candidat de consensus et eu égard à la très relative et fragile coalition de l’opposition, dans le cadre de la Coalition pour une alternance démocratique Cap 20-21, seule la société civile nigérienne, rangée derrière le mouvement « Tournons la page », pourrait perturber un scrutin qui verra le Président Issoufou partir sur un bilan politique et social sur la dernière décennie relativement bon.

Le Niger fait face à des défis sécuritaire et alimentaire. L’engagement à prendre en charge ces sujets par les candidats pourrait-il faire la différence ?

La recrudescence de l’insécurité, avec les Groupes armés terroristes (Gat) agissant à l’ouest comme au sud-est du pays, reste la principale épine dans le pied de Mahamadou Issoufou. Ce dernier, pour y remédier, a annoncé, il y a quelques jours, quelque peu en guise de cadeau « électoral », son souhait de voir augmenter sensiblement le budget consacré aux questions de sécurité. Il voudrait que quelque le nombre des 25 000 membres actuel des forces armées nigériennes soit multiplié par quatre d’ici à 2025. Avec près de 17 % de son Pib consacrés aux questions militaires, l’on est en droit de s’interroger sur la viabilité de cette décision, voire même son opportunité. Les attaques des groupes armés terroristes se sont multipliées depuis cet été, notamment caractérisées par celle dans le parc animalier de Kouré, ou dans la région dite des trois frontières (Mali, Niger, Burkina-Faso) ou encore dans la région de Diffa, au sud-est du pays. Mais, au-delà de cette dramatique situation, il y a aussi les deux millions de Nigériens qui sont dans une « situation d’insécurité alimentaire extrême », dont principalement les 220 000 réfugiés et 187 000 personnes déplacées à cause de la situation sécuritaire.

On aura un scrutin sans le Président Mahamadou Issoufou qui ne se représente pas au terme de deux quinquennats au moment où la question du troisième mandat fait débat en Afrique. Le Niger donne-t-il un exemple de démocratie ?

Les élections présidentielle et législatives nigériennes du 27 décembre se tiennent, en effet, dans un contexte où les comparaisons sont aisément brandies pour mettre en exergue la bonne tenue de certaines et la moindre légitimité des autres. En ne se représentant pas, le Président Issoufou respecte la Constitution d’octobre 2010. Cela devrait le voir se faire décerner le prix Mo Ibrahim, en 2021, récompensant le modèle démocratique que cette sage décision revêt, particulièrement à l’aune des prochains scrutins présidentiels au Tchad, en avril 2021, voire au Sénégal en 2024.

La République centrafricaine (Rca) tient aussi sa présidentielle ce dimanche 27 décembre. Les enjeux sont-ils les mêmes qu’au Niger ?

Organisée le même jour, l’élection présidentielle en République centrafricaine (Rca), là aussi cumulée avec les élections législatives, ne revêt absolument pas le même enjeu.

Certes, l’élection en Rca se tient dans un contexte politique tout aussi « normalisé » qu’au Niger, eu égard au « droit » de l’actuel Président sortant, Faustin-Archange Touadéra, de se représenter pour un deuxième mandat, après celui de février 2016.

Néanmoins, l’aggravation de la situation sécuritaire en Rca voit désormais le scrutin menacé à quatre jours de sa tenue. La Coalition pour le changement (Cpc), née de la fusion, le 17 décembre dernier, des groupes armés et réunissant la milice de l’Unité pour la paix (Upc), dirigée par Ali Darassa Mahamat, le mouvement 3R d’Abbas Sidiki, le Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (Fprc), conduite par Noureddine Adam, ou encore le mouvement des anti-Balaka, sous l’égide de Maxime Mokom et Dieudonné Ndamaté, est, pour nombre d’observateurs, désormais soutenue par l’ancien Président François Bozizé. L’on a vu son fils, Jean-François Bozizé, ministre de la Défense démissionnaire en 2013, récemment aux côtés des rebelles. Les mouvements rebelles ont réussi à s’emparer « brièvement » de Bambari, quatrième ville du pays, à 380 km de Bangui.

L’élection de dimanche prochain tourne, en réalité, autour de l’ancien Président François Bozizé. Ce dernier, candidat de son parti, Kwa na Kwa, dont la candidature avait été invalidée, le 3 décembre dernier, par la Cour constitutionnelle pour cause de « tentative de coup d’État » -au regard de l’article 103 du Code électoral- risque ainsi de réussir, paradoxalement, son coup en mettant en péril le scrutin.

Ces élections en Rca revêtent aussi un autre facteur : celui de l’impact des ingérences extérieures. L’arrivée de 300 « instructeurs » russes, ces derniers jours, vient ainsi rejoindre les quelque autres 175 instructeurs du même pays déjà sur place. Ce, depuis un accord sécuritaire entre la Russie et la Rca en mai 2018.

Cette présence russe qui est allée crescendo, au grand dam de la France, depuis la levée de l’embargo onusien sur les armes, en décembre 2017, a permis à la Russie de s’installer durablement en Rca. Plusieurs centaines de militaires rwandais seraient sur le point de revenir en Rca après leur départ en 2016-2017. Le scrutin sera forcément perturbé par le seul fait que l’homogénéité électorale ne sera pas garantie pour les deux millions de Centrafricains enregistrés sur les listes électorales, sans oublier les 620 000 réfugiés centrafricains établis en dehors du pays et qui ne pourront pas voter.

Parmi les candidats en lice, qui a le plus de chance de remporter le scrutin ?

On comprend, dès lors, comme expliqué précédemment, le très fort scepticisme qui accompagne un scrutin présidentiel que le Président sortant souhaite gagner par K.O dès le premier tour. Néanmoins, le scrutin de 2020 risque de ressembler, du moins sur le papier, à celui de 2016.

Seuls cinq candidats parmi les 22 candidatures déposées ont été retenus par l’Autorité nationale des élections (Ane). Ce sont un peu les mêmes qui se représentent. À commencer par Anicet-Georges Dologuélé, de l’Union pour le renouveau centrafricain (Urca), et Martin Ziguélé, du Mouvement de libération du peuple centrafricain (Mlpc). La seule « nouveauté » pourrait résider dans la candidature autorisée, cette fois-ci, de Catherine Samba-Panza qui n’avait pas eu le droit de se présenter en 2016, eu égard à son statut d’ancienne Présidente de transition.

Toutefois, après la destitution d’Abdou Karim Meckassoua de la présidence de l’Assemblée nationale, en octobre 2018, suite à une pétition de députés proches, voire instrumentalisés par le Président Faustin-Archange Touadéra, c’est manifestement du côté des équilibres de la nouvelle Assemblée nationale qu’il faudra davantage regarder. Ce dernier, parmi les quatre « opposants » autorisés à concourir contre le Président sortant, aura donc une double revanche à prendre. Peut-être faudra-t-il y voir le seul suspens de ce scrutin, s’il a bien lieu, dimanche prochain !

Pensez-vous qu’après le scrutin, ce pays pourra définitivement tourner la page et rompre avec le cycle de la violence ?

« Il faut que les Casques bleus imposent la paix et ne se contentent plus d’opérations de déstabilisation », confiait le député centrafricain de Mala, Jean-Pierre Mara. Il a parfaitement raison ! C’est certainement la clé de la stabilisation en Centrafrique.

Nul doute que Makeur Ndiaye, le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies pour la Rca, à la tête de la Minusca, aura cette évolution de la tâche de la mission onusienne à mettre en œuvre immédiatement après le double scrutin. D’autant que la Résolution 2552 du 13 novembre dernier, qui prolonge la mission de stabilisation de la Minusca jusqu’au 15 novembre 2021, l’y incite.



actuniger

A lire aussi

Laisser un commentaire